Patrick Corneau

Né en 1925 à Poznań et mort en janvier 2017 à Leeds, Zygmunt Bauman enseignait en Angleterre à l’université de Leeds. Bauman a été honoré de nombreuses distinctions, parmi lesquelles le prix Theodor W. Adorno de la ville de Francfort-sur-le-Main (en 1998) et le prix Prince des Asturies, en 2013. Si son œuvre a été abondamment traduite en France, elle est finalement assez peu connue et souvent réduite au plus célèbre de ses ouvrages La vie liquide (2006). Retrotopia, publié quelques mois après sa disparition, peut être considéré comme une manière de testament – et comme une mise en garde de poids.
Certes, nous constatons la « liquéfaction » des institutions sociales et ne savons plus où sont les pouvoirs, ne pouvant, face au malaise politico-social de nos démocraties, qu’attester qu’ils ne sont plus là où nous sommes. Partout, en réponse à la confusion, on observe l’avènement d’une forme d’aspiration rétrograde, la volonté d’en revenir à un passé plus ou moins mythifié : soit le meilleur moyen d’éluder les questions les plus brûlantes tout en entamant un processus de régression possiblement catastrophique. Avec sa sagacité habituelle, dans un style alerte, nourri de nombreuses lectures, le grand sociologue éclaire une nouvelle fois les mécanismes et les dangers des replis identitaires, rappelle que le sort funeste des migrants est scellé au nôtre, et invite à dépasser la peur pour créer d’urgence de nouvelles utopies.
Sa démonstration est aussi convaincante qu’accablante. Retour à l’insécurité, retour au réconfort de la tribu, retour aux inégalités, et enfin retour à un narcissisme marqué par une féroce compétition de tous contre tous : tels sont les quatre grands mouvements rétrogrades qui, selon Zygmunt Bauman, caractérisent nos sociétés contemporaines.

Il ne suffit pas d’accabler, il faut aussi analyser et expliquer, et, possiblement, proposer des solutions. Le défi est d’autant plus difficile à relever que ce qui caractérise l’état actuel du monde est l’incertitude, l’instabilité, l’imprévisibilité. Les crises se succèdent, d’abord celle suscitée par la séparation de la puissance et de la politique, cette dernière perdant toujours plus d’aptitude au contrôle. Ensuite l’institutionnalisation de l’incapacité instrumentale liée au cosmopolitisme des échanges et interactions sans l’avènement d’une conscience à la hauteur de ces enjeux planétaires. Ce « fossé culturel » expose les populations à une forte pression qui génère inquiétude, confusion, angoisse et rend l’existence tout sauf plaisante, rassurante. Et les palliatifs que sont les tranquillisants et autres antidépresseurs, loin de contribuer à éradiquer les racines du mal, ne font qu’aider à fermer les yeux sur la nature véritable de nos maux.

Après avoir retracé l’histoire de l’humanité comme celle de la progressive intégration sociale d’Homo sapiens, selon une dialectique inclusive/exclusive (conservation/progrès) du « nous contre eux » (civilisation versus barbares) avec des résultats cahotants selon le niveau d’intégration, Bauman pose le diagnostic suivant, dicté par l’extraordinaire changement d’échelle actuel :
« Comment réconcilier la mondialisation/cosmopolitisation des finances, de l’industrie, du commerce, du savoir et de la communication, le caractère indiscutablement mondial des problèmes de survie auxquels l’humanité doit faire face de nos jours, avec des logiques locales et des instruments politiques se caractérisant par une grande auto-référentialité ? C’est là le dilemme le plus délicat que l’humanité doit aujourd’hui résoudre – et même le méta-dilemme dont la résolution conditionne absolument celle de tous les autres de moindre envergure qui en découlent. Il se constate un gouffre béant entre ce qui doit être fait et ce qui peut l’être ; entre ce qui importe véritablement et ce qui compte aux yeux des décideurs ; entre ce qui se produit et ce qui est désirable ; entre l’ampleur des problèmes auxquels l’humanité fait face et la portée et l’efficacité des outils dont elle dispose pour cela. »

Toute la difficulté, totalement inédite, consiste « à rehausser la conscience collective (et l’attitude qu’elle doit inspirer et légitimer) au niveau atteint d’interdépendance et d’interaction« . Mais pour ce faire, la dialectique du « nous contre eux », clivante, séparatrice est inopérante pour la première fois dans l’histoire humaine et rien ne laisse entrevoir des options alternatives. Bien au contraire. On voit fleurir un peu partout la « Weltanschauung parfaitement lugubre » des démagogues et populistes prônant un « retour aux racines« . Comme l’avait indiqué Huntington désormais les distinctions majeures entre les peuples ne sont pas idéologiques, politiques ou économiques mais culturelles.

Embarrassé, Bauman avoue humblement qu’à l’heure où il écrit (courant 2017), « les tendances sont de mauvais augure« . La seule perspective encourageante, il la voit dans un discours du pape François* lors de la remise du prix Charlemagne où celui-ci en appelle à la capacité de dialogue. Après avoir longuement cité le discours papal, Bauman indique que le pape François ne s’adresse pas préférentiellement aux politiques, mais à nous tous en tant que hoi polloi – peuple mondial. C’est à nous, « gens de la base » de reprendre ces problématiques que sont la coexistence pacifique, la solidarité et la collaboration, mais au simple niveau de la rue, des boutiques, des bureaux et des espaces publics et non dans les zones confuses et obscures de la « politique politicienne » telle qu’elle s’exprime dans les médias. Vœu pieu ? À chacun selon son état moral et degré de lucidité d’adhérer ou non. Une certitude : le chemin pour faire barrage aux tendances rétrotopiques à l’œuvre sera long et difficile. Mais Zygmunt Bauman paraphrase – en la détournant – l’injonction de Margaret Thatcher : There is no alternative et de conclure sur ces mots coupants « la coopération à l’échelle de la planète ou les fosses communes« .

* Il est intéressant de remarquer – mais peut-être n’est-ce pas si paradoxal ? – que c’est le père de la « société liquide » qui, en fin de vie, en appelle à celui qui incarne l’humanité de l’homme en sa solidité (et non rigidité), sa droiture morale c’est-à-dire un refus transcendantal de l’abus et du tort qui est au fondement de ce qui en l’humain fait sens.

Retrotopia de Zygmunt Bauman, éditions Premier Parallèle, 2019. LRSP (livre reçu en service de presse)

Illustrations : photographie de Javier Hernández / Éditions Premier Parallèle.

Prochain billet le 8 mai.

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Patrick Corneau