Patrick Corneau

Il y a en nous des ressources qui nous permettent de nous abandonner aux attraits du spectacle de la chute, de la dégringolade qu’elle soit psychique ou sociale. Nous adorons la tragi-comédie des vaincus, nous jubilons de les voir se débattre avec l’énergie inutile que donne l’orgueil de la défaite.
C’est ce sentiment peu digne, mais rassurant, qui nous anime à la lecture du dernier roman de Dominique Noguez, L’Interruption. Adrien Delcourt, 59 ans et des poussières, est chercheur en philosophie à l’EHESS de Paris. Il a fait ses études à la Sorbonne, avec Vladimir Jankélévitch, Ferdinand Alquié et Yvon Belaval. Bref, c’est une tête et pas molle. Son meilleur ami, critique sardonique et fin gastronome, siège au comité de lecture d’un grand éditeur et l’aide à se faire publier. Il est éditable, et donc édité – tout va bien et les bonnes tables parisiennes ne manquent pas. Fin 2003, il est amené à présenter sa candidature au Collège de France. Le nec plus ultra de tous les rêves de mandarins carriéristes. Il fait ses visites, rencontre des sommités devant lesquelles il tente de briller. L’affaire est rondement menée même si quelques grains de sables paraissent crisser et gripper la lourde mécanique ascendante vers la gloire, mais notre homme est trop barbouillé de vanité pour les entendre. C’est là que Dominique Noguez est redoutable: dans l’art d’instiller à l’apogée de la trajectoire les prémices de la chute, les petites failles inaudibles, imperceptibles qui vont miner l’entreprise. C’est la deuxième partie du roman. Elle se termine sur ce verdict qui équivaut à une mise à mort égoïque et sociale, à la fin brutale d’une histoire personnelle et professionnelle: un coup de téléphone apprend à Adrien que son concurrent lui a été préféré pour inaugurer une chaire de Logique et épistémologie. Fin de partie. Adrien a consommé et consumé la substance mondaine de son existence, il lui reste à mesurer l’écart entre ce qu’il est et ce qui est: désadhèrer. La troisième et dernière séquence du récit s’apparente à des textes qui s’appliquent à décrire la déréliction accompagnant toute chute, toute déliaison avec les rutilantes illusions. Je pense bien sûr à Camus avec La Chute mais surtout au chef-d’œuvre absolu qu’est La fêlure (The Crack-Up) de Francis Scott Fitzgerald. C’est la part la plus cruelle du livre où nous est montré par le menu l’exécution, la crucifixion si possible lente et méticuleuse du looser. Comment après de multiples warholiens quarts d’heure de célébrité on devient transparent, inexistant, bref, un « zombie ». Cette malveillance mondaine, ce sadisme social, d’autant plus effroyables que leurs raffinements ne sont pas concertés, sont scrutés par Dominique Noguez avec une loupe d’entomologiste. Et c’est presque jouissif. On sent par l’acuité de l’observation que l’auteur a approché cet enfer de méchanceté tempérée…
L’éditeur (Flammarion) qui ne veut pas effrayer le lecteur potentiel a singulièrement poli, lissé les arêtes de ce pavé jeté dans le marigot des petites et grandes vanités du Gotha intellectuel, médiatique et éditorial parisien (circonscrit tout de même à trois arrondissements entre droite caviar et gauche ortolans). Cette prévention donne en quatrième de couverture ce beau morceau lénifiant: « C’est un roman sur l’espoir. Dominique Noguez nous livre un ovni littéraire avec des conversations affûtées, du sexe, des dîners, de l’enthousiasme, de la mélancolie et une surprise finale. » N’en croyez rien, L’Interruption c’est plus que cela. Beaucoup plus que la chronique nostalgique des rugissantes années 1960 et 1970 qui finit en « flop » courant 2003. È finita la commedia, c’est le sens du titre « l’interruption »: la fin des égos, l’adieu à l’obligation épuisante d’être sans cesse « dans la grâce des autres« . Quant à la « surprise finale », elle est fort édifiante: Adrien qui a hérité d’une bicoque perdue au milieu de nulle part, « homme séparé », délié et oublié, y goûte les plaisirs simples du lâcher prise. On voit que lorsque la vie a perdu son but précis (acquisition de prébendes et hochets divers), elle recouvre instantanément son irrésistible charme. Est-ce la morale tacite du livre?
Si l’humour est la politesse du désespoir, Dominique Noguez est avec le récit lucide et informé de ce ratage d’une exquise courtoisie. Certes, il nous fait sourire, grâce à son « goût irrépressible de l’humour noir« . On aurait aimé nonobstant qu’il eût eu les accents pascaliens, pleins de mordante ironie et d’insondable détresse où Fitzgerald atteint avec The Crack-Up* – au point que Cioran la trouvant magnifique a inclus cette nouvelle autobiographique dans ses Exercices d’admiration. S’appesantir sur son échec, s’y vautrer, le ruminer n’est pas sans risque pour le prestige d’une carrière littéraire. Tant que vous pouvez mentir et ne pas trop décourager « le moral des ménages », le soleil de l’édition luit pour vous. Mais gare! Le marketing éditorial veille au grain et décide en conséquence (des conversations affûtées, du sexe, des dîners…). Il est triste de se dire que si un écrivain poussait un peu ses qualités, les ventes baisseraient

* « De toute évidence, vivre c’est s’effondrer progressivement. Les coups qui vous démolissent le plus spectaculairement, les grands coups soudains qui viennent – ou semblent venir – de l’extérieur, ceux dont on se souvient, ceux qu’on rend responsables de tout et dont on parle à ses amis dans les moments de faiblesse, ceux-là tout d’abord ne laissent pas de trace. Mais il existe un autre genre de coup, celui-ci venu de l’intérieur et dont on s’aperçoit trop tard pour y remédier. Irrévocablement s’empare alors de vous la révélation que jamais plus vous ne serez celui que vous avez été. » Incipit de The Crack-up (1936).

L’interruption de Dominique Noguez, Flammarion, 2018. LRSP (livre reçu en service de presse)

Illustrations: photographie de Loïc Venance / Flammarion.

Prochain billet le 25 septembre.

  1. pascaleBM says:

    « Il y a en nous des ressources qui nous permettent de nous abandonner aux attraits du spectacle de la chute, de la dégringolade qu’elle soit psychique ou sociale. Nous adorons la tragi-comédie des vaincus, nous jubilons de les voir se débattre avec l’énergie inutile que donne l’orgueil de la défaite. »

    Heu… ben non…

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Patrick Corneau