Patrick Corneau

« Et la marquise resta pensive. » C’est la dernière ligne de Sarrasine, et l’on aurait tort de n’y voir qu’une chute élégante. Balzac y met en scène un narrateur qui raconte, au sortir d’un bal, l’histoire d’un sculpteur épris d’une cantatrice qui n’était pas ce qu’il croyait, et une auditrice, la marquise de Rochefide, qui l’écoute. Le récit s’achève ; elle se tait. Barthes, qui a consacré à cette nouvelle un livre entier, S/Z, en a tiré une catégorie : le texte classique est pensif, il garde en réserve un dernier sens qu’il ne dit pas. Un demi-siècle plus tard, François Jullien a repris le mot dans Puissance du pensif et l’a décliné par genres, le roman pensif avec Balzac, le poème pensif avec Rimbaud. Mais en chemin, le mot a changé de propriétaire. La pensivité était d’abord l’état de quelqu’un, d’une femme qui venait d’entendre une histoire ; elle est devenue une propriété des œuvres. Jullien classe les textes pensifs, il ne dit jamais qui les lit. La question mérite qu’on la lui rende.

Voici cinq ans, Maxime Decout publiait un Éloge du mauvais lecteur que j’avais salué ici avec un enthousiasme mêlé de réserves. Il y recommandait de lire de travers, de sauter des pages, de laisser l’attention vagabonder, car « le grand mérite du mauvais lecteur est d’empêcher de figer la lecture ». J’avouais alors appartenir aux premiers rangs de l’amphithéâtre. Je n’ai pas changé de rang, mais la question laissée ouverte par Jullien m’a fait voir une troisième place. Le bon lecteur explique : il conclut. Le mauvais lecteur s’approprie : avec Decout, comme Duchamp le disait des regardeurs, ce sont les lecteurs qui font le livre. Le lecteur pensif, lui, ne fait pas le livre et ne le défait pas ; c’est le livre qui, en lui, continue de se faire.

Son premier trait, c’est la marquise qui le donne, pour peu qu’on relise S/Z. Le narrateur de Balzac ne raconte pas gratuitement : il raconte contre une nuit d’amour, et Barthes a montré que toute la nouvelle repose sur ce contrat, où le récit sert de monnaie. Or la marquise écoute, reste pensive et ne paie pas. Le lecteur pensif est celui qui ne rend pas la monnaie du texte. Il ne conclut pas (« la bêtise consiste à vouloir conclure », écrivait Flaubert à Louis Bouilhet), il ne rend pas de verdict, il ne se hâte pas de réagir. Keats appelait negative capability ce pouvoir de demeurer dans les incertitudes et les doutes « sans chercher avec irritation les faits et les raisons ». C’est une vertu négative, et elle se raréfie à mesure que chaque texte nous parvient muni de sa case de réponse, de son pouce à lever, de son compteur. Le mauvais lecteur de Decout rendait au moins une monnaie à son effigie, celle de ses désirs ; le lecteur pensif ne rend rien du tout, et c’est sa façon d’être poli.

Ne rien rendre suppose une certaine façon de recevoir. Decout conseillait de sauter des pages ; le lecteur pensif s’arrête sur une ligne. Decout conseillait de sauter des pages ; le lecteur pensif s’arrête sur une ligne. Les deux sont distraits, mais pas de la même manière. Barthes, encore lui, en a donné l’image dans un article de 1970 : « ne vous est-il pas arrivé de lire en levant la tête ? », non par ennui, précisait-il, mais par afflux d’idées et d’associations. Le lecteur pensif lève la tête sans quitter le livre. Gaëtan Picon avait trouvé pour Jean Grenier une formule qui lui convient exactement : une « distraction obstinée ». L’attention s’en va et revient toujours au même point ; Jullien dit du pensif qu’il est « divagant en même temps qu’obsédant », et le lecteur, on le voit, finit par ressembler au texte qu’il reçoit. Simone Weil a donné de cette attention la définition la plus exigeante : elle « consiste à suspendre sa pensée, à la laisser disponible, vide et pénétrable à l’objet ». Une écoute plutôt qu’une saisie.

Notre langue a un nom, un peu moqueur, pour ce qui vient après coup : l’esprit de l’escalier. On le doit à Diderot, qui s’en accuse dans le Paradoxe sur le comédien : « l’homme sensible, comme moi, tout entier à ce qu’on lui objecte, perd la tête et ne se retrouve qu’au bas de l’escalier ». On y voit d’ordinaire une infirmité, la repartie qui arrive trop tard. Mais l’esprit de l’escalier reste un esprit de repartie : il trouve sa réponse en bas des marches et regrette de ne plus pouvoir la rendre. Le lecteur pensif est un esprit de l’escalier qui ne remonte pas. Le dernier texte de Jean Grenier, que la NRF publia en mai 1971 dans le numéro d’hommage qui suivit sa mort, s’intitule « L’escalier ». J’aime que l’œuvre de ce maître de la distraction obstinée s’achève sur ces marches.

Le troisième trait est le plus oublié. La marquise ne reste pas pensive par goût de l’ambiguïté. L’histoire l’a atteinte : la révélation finale, que la cantatrice adorée était un castrat, la touche si bien qu’elle se refuse au conteur et lui reproche de l’avoir dégoûtée des passions. La pensivité est une blessure légère avant d’être une qualité de lecture. Le lecteur pensif n’est pas une surface neutre où flotterait un sens indécis ; il porte un reste à lui, une mémoire, un deuil, qui vient au-devant de la réserve du texte, et c’est de cette rencontre que naît la pensivité. On comprend du même coup à quoi sert si souvent le commentaire : il protège. La glose est un bouclier, elle permet de lire sans être touché.

Faut-il pour autant en faire un idéal ? Je m’en méfierais. Decout avait écrit un manuel pour apprendre à mal lire ; personne n’écrira le manuel du lecteur pensif, car la pensivité ne s’apprend pas : elle arrive. La marquise de Rochefide n’avait rien d’une liseuse austère. C’est une mondaine qui réclame l’histoire par curiosité, dans un jeu de séduction, une mauvaise lectrice si l’on veut, et c’est elle que la pensivité saisit à la dernière ligne. Le lecteur pensif n’est donc pas un type, encore moins une aristocratie de lecteurs délicats : c’est un état où l’on entre et d’où l’on sort, au premier rang comme au fond de la salle. Il n’est pas davantage voué à la gravité. Kundera voulait pour le roman des lecteurs capables de ce qu’il appelait la « sagesse de l’incertitude », et l’on peut rester pensif en souriant.

Reste une gêne, que je ne peux taire au moment de conclure (le mot, déjà, me trahit !). Si le lecteur pensif est celui qui ne rend pas la monnaie, le chroniqueur est par métier celui qui la rend : une chronique est un paiement. L’authentique lecteur pensif serait alors celui qui n’écrit pas de chronique, ou qui l’écrit tard, depuis ce qui reste et non depuis ce qui réagit. C’est peut-être la seule pensivité permise au critique : laisser dans ce qu’il écrit une part de ce qu’il a reçu, sans la monnayer. Je garde donc le reste pour moi. La marquise, après tout, a la dernière ligne de la nouvelle, et elle n’y dit rien.

Post-scriptum. J’ai appelé la marquise une auditrice sans m’arrêter au mot. Elle n’a pourtant rien lu : elle a écouté. Or Jullien refuse à la musique toute pensivité. Cette autre absence, je l’ai reprise à part, dans « Lentement, avec discrétion », où le dernier Beethoven, Monk, Froberger et quelques autres sont pensifs sans rien dire.

Éloge du mauvais lecteur de Maxime Decout, Éditions de Minuit, 2021 ; Puissance du pensif ou comment pense la littérature, de François Jullien, Actes Sud, 2025.

Illustrations : (en médaillon) « La lectrice » par Charles von Steuben (1788-1856), Nantes, Musée des Beaux Arts de Nantes – Dans le billet : « Jeune fille au livre » par Piero Antonio Rotari (1707-1762).

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Patrick Corneau