Patrick Corneau

À toi qui ne pourras jamais lire ce livre. Albert Camus, envoi manuscrit du Premier Homme.

On me demande un prénom. Je m’applique — page de garde, trois mots cordiaux, la date, le paraphe — et la file avance d’un cran. Voilà ce que dédicacer veut dire aujourd’hui : une station debout derrière une pile, dans la rumeur d’un salon, entre l’urne d’un prix des lecteurs et la machine à café. Le verbe a glissé sans qu’on y prenne garde. Dedicare : vouer. On dédiait un temple, un autel ; le calendrier liturgique garde une fête de la Dédicace, qui célèbre chaque année l’anniversaire du jour où des pierres sont devenues une adresse. 

Gérard Genette, qui a tout inventorié dans Seuils, distinguait encore deux espèces : la dédicace d’œuvre, imprimée au seuil du livre, qui l’engage tout entier et pour toujours ; et la dédicace d’exemplaire — ce que les libraires d’ancien nomment un envoi —, manuscrite, qui engage un quart de minute. La seconde a dévoré la première dans l’usage courant : dédicacer, désormais, c’est signer. Du temple au stand, la pente du mot raconte une histoire qui déborde le mot.

Le titre de cette chronique déclare un duel ; l’honnêteté commande de laisser d’abord l’adversaire montrer sa force. Ce que parler veut dire : sous cette enseigne, Bourdieu fit entrer le langage entier dans l’économie — marché linguistique, capital symbolique, profits de distinction ; nulle parole qui ne soit un placement. Et la page de dédicace semble sa pièce à conviction la mieux choisie. L’âge classique l’avait tarifée sans rougir : deux cents pistoles, et Corneille hausse Montauron, financier, à la dignité d’Auguste le temps d’une épître — panégyrique « sonnant et trébuchant » dont on rit pendant deux siècles. Proust lui-même, au seuil de Swann, remercie avec effusion le directeur du Figaro ; la première page du plus grand livre du siècle ressemble à un accusé de réception, et trois cents ans d’hommages aux ministres, aux mécènes et aux maréchales, à de la comptabilité sur beau papier. La dédicace serait la facture du livre, joliment calligraphiée. La sociologie a presque tout pour elle. Presque.

Le presque commence par une fidélité. En 1937, un inconnu d’Alger met au seuil de son premier livre, L’Envers et l’Endroit, trois mots : à Jean Grenier. Quatorze ans plus tard, l’inconnu est devenu Camus, l’écrivain le plus regardé d’Europe, et L’Homme révolté porte au seuil les trois mêmes mots. Or Grenier n’avait rien à dispenser — ni journal, ni académie, ni pistoles : un professeur de philosophie, un regard, des silences. Que rapporte la seconde dédicace ? Rien que la première n’eût déjà donné. C’est qu’elle ne place pas : elle borne. Deux fois le même nom aux deux bouts d’une œuvre, comme on plante des pierres aux limites d’un champ — non pour acquitter une dette, mais pour dire de qui l’on tient la terre. La gratitude sans calcul existe ; on la reconnaît à ceci qu’elle se répète quand elle n’a plus rien à obtenir.

Puis vient le sommet, et il tient en neuf mots. Le 4 janvier 1960, sur la route de Villeblevin, on retire de la boue une sacoche ; dedans, cent quarante-quatre feuillets — Le Premier Homme — et, en tête, l’envoi que porte l’épigraphe ci-dessus. Il s’adresse à Catherine Camus, femme de ménage à Belcourt, qui ne savait pas lire et n’entendait presque pas. Mesurez ce que cette ligne s’interdit : pas de lecture, donc pas de gratitude ; pas de gratitude, donc pas de profit ; pas même, peut-être, la connaissance du don. La sociologie explique toutes les dédicaces qui rapportent ; elle ne peut rien dire de celle-là, qui ne pouvait rien rapporter du tout — un placement à fonds perdus, dans le seul sens honorable de l’expression. Et remarquez qu’il n’y a pas de nom : toi suffit. Quand l’adresse est absolue, le nom devient superflu ; on ne précise pas qui, quand il n’y a jamais eu qu’une seule personne à l’autre bout de la voix.

Qu’est-ce donc qu’une dédicace, pour pouvoir être les deux — la facture et le don ?

Voici, je crois, le fond de l’affaire. Un livre est un objet voué à la troisième personne : à peine paru, le voilà notice, numéro, ligne de catalogue, « l’auteur » ; il circule, se range, se classe, se cite, se solde — il devient un « il », c’est sa nature et c’est son destin. La dédicace est la ligne où, avant d’entrer dans cette circulation, il est remis une dernière fois à un « tu ». Elle est l’aveu du livre : il confesse qu’il ne peut pas être une pure adresse — et il sauve un seuil. À l’autre pôle, Pascal : le Mémorial cousu dans la doublure du pourpoint, l’adresse pure qui refuse de devenir livre, et qu’on ne découvre qu’en déshabillant un mort. Entre le parchemin cousu et la notice du catalogue, la page de dédicace tient un milieu fragile : c’est ce que fait un livre quand il se souvient de la prière qu’il ne peut pas être.

Et les livres qui n’en ont pas ? Mandelstam a répondu une fois pour toutes, dans De l’interlocuteur : le promeneur trouve une bouteille dans le sable ; la lettre qu’elle contient ne porte aucun nom, et c’est précisément pourquoi elle lui revient — je l’ai trouvée, donc elle m’était destinée. Nulle indiscrétion : une élection. Stendhal le savait, qui posa la sienne à la sortie de la Chartreuse plutôt qu’à l’entrée, en anglais, à des inconnus élus d’avance — to the happy few ; Celan le redira à sa manière : le poème est une bouteille à la mer, en route vers un toi qu’on puisse invoquer. L’absence de nom, quand le texte est tout entier une adresse, ne désadresse pas : elle lègue. La place du destinataire reste vacante au seuil, et chaque lecteur en hérite. Il y a des dédicaces fermées sur un nom, et des dédicaces ouvertes comme une main.

Il existe enfin une troisième espèce, et c’est la nôtre. Nietzsche avait sous-titré son Zarathoustra : un livre pour tous et pour personne. Il croyait définir une solitude ; il prophétisait une industrie. Pour tous et pour personne — c’est l’adresse exacte du flux : la notice, le rapport, le contenu, le fil qui se rafraîchit seul. Personne ne dédicace un communiqué. L’information se reconnaît à ceci qu’elle n’a besoin de personne en particulier ; elle est l’écriture intégralement guérie du « tu », et cette guérison est sa maladie. Le monde commenté se reconnaît à sa page manquante : il écrit tout, il ne dédie rien.

Revenons au salon, dont je me suis moqué trop vite — le moraliste doit repasser par ses propres sarcasmes. Cette file qui patiente une heure, qu’attend-elle au juste ? Pas un autographe : ce marché-là prospère ailleurs, et sans la file. Elle attend que la main qui a écrit le livre écrive un prénom — le sien. Elle demande qu’un exemplaire entre mille, identique à mille autres, soit converti en adresse ; que l’objet, l’espace de trois mots cordiaux, cesse d’être un « il ». Le prénom que j’oublie en le calligraphiant, celui qui le porte ne l’oubliera pas : il rentre ce soir avec le seul exemplaire du tirage qui le nomme. Ce que le commerce a gardé du rite est peut-être ce que le rite avait de plus têtu : la demande d’être nommé. Même au stand, entre l’urne et la machine à café, le vocatif insiste.

Encore faut-il que le geste tienne. Un ami, un jour, m’envoie l’un de ses livres ; la dédicace est cordiale, convenue, sans reproche — sauf qu’elle est tracée au crayon de papier. J’ai longtemps tourné la ligne dans la lumière, cherchant à me tromper sur ce que je voyais. Le crayon dédie et garde la gomme : il donne en réservant la reprise, il offre une adresse dont il conserve, dans l’autre main, l’effacement. Dedicare, c’est vouer ; or l’on ne voue rien à l’essai. L’encre ne dit pas mieux que le crayon — elle dit pour toujours ; sa tache est une parole donnée. Le crayon, lui, traite le lien comme un brouillon, une version qu’on pourra corriger. Geste oxymorique : un don rétractable, c’est-à-dire un don déjà à demi repris. À Villeblevin, neuf mots illisibles et entiers ; ici, une ligne lisible et réservée — preuve qu’une dédicace ne tient pas sa dignité d’être lue, mais d’avoir renoncé à la gomme.

Faites l’essai, un de ces soirs. Prenez sur l’étagère un livre aimé ; ouvrez-le à la page que votre œil saute depuis toujours, celle d’avant la première page ; lisez-la lentement, comme une ligne et non comme une formalité. Quelqu’un s’y tient, qui parle à quelqu’un — avant de parler de tout. Parfois c’est une facture, et c’est instructif ; parfois c’est une borne, et c’est émouvant ; parfois, une fois par siècle, ce sont neuf mots à une femme qui ne pouvait pas les lire — et c’est toute la littérature. Le reste du volume n’est, au fond, que le long détour d’une ligne qui ne démontre rien : des centaines de pages pour mériter le plus petit mot de la langue, celui par quoi toute dédicace commence : à.

Illustrations : (en médaillon) image origine internet.

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Patrick Corneau