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Les Classiques contre l’Empire des réseaux sociaux (III)

Patrick Corneau

 

On raconte qu’un archiviste anonyme aurait retrouvé dans une vieille sacoche de cuir au blason de l’escadrille SAL-33 à laquelle appartenait Antoine de Saint-Exupéry, une lettre. Ce document, de la main même du célèbre aviateur, n’est pas adressé au “général X” de 1943, mais à un autre : le “général Z”, général du siècle numérique, commandant en chef d’une humanité connectée jusqu’à la fièvre. On y retrouve le même ton de fraternité blessée, la même exigence de grandeur, la même foi dans la dignité de l’homme. Saint-Exupéry, témoin de la nuit et du vent, s’adresse ici aux navigateurs du virtuel ; il les conjure de ne pas confondre le scintillement des écrans avec la lumière des étoiles. Dans le tohu-bohu des réseaux, il nous rappelle que la seule vraie modernité demeure celle du cœur.

Lettre au général Z – sur le tumulte des réseaux
(Texte retrouvé dans la sacoche d’un pilote au-dessus du siècle numérique)

Mon Général,

J’ai traversé bien des tempêtes, mais celle-ci n’a ni nuages ni horizon. C’est un tumulte sans vent, sans foudre, sans ciel. Un ouragan d’ombres et de paroles. Les hommes s’y croisent, s’y heurtent, s’y perdent – non plus dans le désert, mais dans un désert d’images.
On m’a parlé d’un instrument étrange, que tous consultent à chaque minute. On y échange des mots comme on jetterait des poignées de sable au vent. Ce qu’on y nomme “réseau” ne relie plus, il disperse. Il fait de la parole un cri, du silence une faute, de la pensée une course. Chacun s’y montre pour ne pas disparaître, chacun s’y exprime pour ne pas se taire, et nul n’écoute plus.
Je me souviens du pilote que j’étais, perdu dans la nuit, cherchant la lumière d’une ville au loin. Le moindre point fixe me redonnait confiance : c’était un visage, une maison, une âme. Aujourd’hui, les hommes vivent dans un ciel saturé de signaux, mais sans lumière véritable. Ils confondent le scintillement des écrans avec les étoiles.
L’outil, jadis, prolongeait la main. Il était service.
Désormais, il absorbe l’homme. Il le dévore de l’intérieur, l’arrache à sa solitude féconde, l’empêche de se recueillir. Il est servitude. Le silence, mon Général, n’est plus qu’une panne de réseau. On ne médite plus : on commente. On ne témoigne plus : on réagit. L’homme s’épuise à vouloir être présent partout, et ne se trouve plus nulle part.
Je songe à mes camarades tombés dans les sables ou la mer. Ils vivaient d’un lien simple : la fraternité. Ce mot, aujourd’hui, s’est vidé de son sang. Il s’écrit sans chaleur, sans regard, dans la glace d’un écran. Pourtant, c’est d’elle, la fraternité, que dépend encore le salut du monde. Car ce ne sont ni les machines, ni les lois, ni les flux d’informations qui sauveront l’homme – mais la reconnaissance de sa solitude partagée.
Il ne s’agit pas de condamner la technique. Elle est notre fille, non notre ennemie. Mais comme toute création, elle réclame un cœur pour la gouverner. Sans cela, elle devient ivresse de puissance, prolifération sans sens, Babel de circuits et d’orgueils.
Apprends donc à tes soldats – et à leurs enfants – qu’il ne suffit pas d’être connectés pour être unis. Qu’un message n’est pas une parole, qu’un contact n’est pas une rencontre. Qu’il faut, dans ce fracas d’échos, garder la lenteur d’un geste, la pudeur d’une écoute, la noblesse d’un visage levé vers le ciel.
La Terre, mon Général, n’a pas besoin de plus de voix : elle a besoin de présence.
Qu’on me parle d’un seul regard échangé, d’un silence partagé, et je vous dirai qu’il vaut mille “posts” éphémères.
Ce siècle aura peut-être inventé le réseau ; il lui reste à découvrir la communion.
Je vous salue fraternellement,
dans la lumière des étoiles véritables.

Antoine de Saint-Exupéry

Lire aujourd’hui Saint-Exupéry, c’est entendre une voix qui vient d’un monde où le mot responsabilité signifiait encore quelque chose. Dans son ciel de guerre, un homme écrivait pour sauver l’homme de la machine ; dans le nôtre, le même parlerait pour le sauver de la connexion. L’une et l’autre menacent la même chose : la présence réelle.
Ce pilote qui traçait ses routes parmi les étoiles ne craignait pas la technique, mais l’amnésie qu’elle engendre lorsqu’elle se délie du cœur. Son humanisme n’était pas sentimental : il était organique, respirant. Ce qu’il nommait “fraternité” n’était pas un idéal, mais une physique de l’âme – la tension invisible qui relie des êtres capables de silence, de courage, d’attention.
Face à l’empire des réseaux, sa parole garde toute sa clarté : elle nous enjoint de ne pas confondre le lien avec le contact, la parole avec le bavardage, la visibilité avec la lumière. Saint-Exupéry rappelait que l’homme n’est pas fait pour la dispersion, mais pour l’orientation. Le monde numérique a multiplié les chemins ; il a oublié la boussole.
Fidèle à notre humeur vigilante, nous voudrions ici simplement relayer cette injonction de fraternité lucide : voler haut, mais avec le cœur plein de terre. Dans l’agitation des “posts”, garder la mesure d’une voix intérieure. Et ne jamais perdre de vue qu’au-delà du flux, du “streaming”, il reste des étoiles.

(à suivre)

Illustrations : (en médaillon) Antoine de Saint-Exupéry.

Lire ce qui n’a jamais été écrit.

  1. Christopher McAndrew says:

    « Ce pilote qui traçait ses routes parmi les étoiles ne craignait pas la technique, mais l’amnésie qu’elle engendre lorsqu’elle se délie du cœur ». Voilà une phrase admirable, presque trop honnête pour notre temps. Elle condense l’humanisme de Saint-Exupéry, oppose une technique habitée à une technique désaffectée, rappelle que le danger n’est pas l’outil mais l’oubli du sens, cette lente désertion intérieure où la présence se dissout.

    Cet essentiel demeure juste. Et pourtant, il devient aujourd’hui insuffisant. Non parce que ce serait faux, mais parce que c’est devenu sans prise. Saint-Exupéry redoutait une technique qui s’autonomise par dessèchement du cœur. Nous avons changé d’époque. L’amnésie n’est plus une dérive, elle est une stratégie.

    Le capitalisme numérique contemporain n’a rien d’une technique égarée. Il sait parfaitement ce qu’il fait. Il capte l’attention, exploite les données, monétise les comportements, fabrique de la dépendance à la chaîne et parle toutes les langues pour mieux n’en respecter aucune. L’oubli n’y est point un dommage collatéral, il en est le moteur. Une économie entière repose désormais sur l’affaiblissement organisé de la conscience.

    Là où Saint-Exupéry parlait d’un risque moral, nous faisons face à une fraude anthropologique. Une confiscation méthodique du temps, du désir, de la mémoire et de la décision. Ce n’est plus l’homme qui oublie l’essentiel par fatigue ou distraction. C’est un système qui travaille avec méthode à ce qu’il ne puisse plus s’en souvenir.

    🙂

    1. Patrick Corneau says:

      Cher Christopher,
      Merci pour cette lecture à la fois complice et impitoyablement juste. Vous mettez le doigt là où le bât de notre temps ne cesse de boiter : ce déplacement décisif entre une amnésie comme dérive – celle que Saint-Exupéry pressentait encore – et une amnésie comme programme, désormais industrialisée, rationalisée, monétisée.
      Vous avez plus que raison : nous ne sommes plus face à une technique qui se serait « déliée du cœur » par inadvertance ou par excès de puissance. Nous sommes face à un système qui organise la déliaison, qui travaille activement à la dispersion de l’attention (l’accaparement du fameux « temps de cerveau disponible »), à l’érosion de la mémoire, à l’épuisement du désir long. L’oubli n’est plus un accident de parcours, il est devenu un modèle économique. Une infrastructure.
      Saint-Exupéry croyait encore possible d’opposer à la machine une intériorité, une présence, une fidélité au sens. Il parlait depuis un monde où l’homme pouvait encore se perdre. Le nôtre est plus inquiétant : il est conçu pour que l’homme ne puisse plus se retrouver. D’où, en effet, cette « fraude anthropologique » que vous nommez si justement – non plus une crise morale, mais une expropriation méthodique de ce qui faisait de nous des sujets.
      S’il me reste pourtant à convoquer Saint-Exupéry, ce n’est peut-être plus comme vigie prophétique, mais comme point de résistance fragile : non pour croire naïvement au salut par le cœur, mais pour rappeler que ce qui est aujourd’hui attaqué avec le plus de constance – le temps lent, la mémoire incarnée, la présence à soi – demeure aussi ce qui ne se laisse jamais totalement automatiser.
      Votre commentaire prolonge le billet là où il devait aller : non vers la nostalgie, mais vers le diagnostic sans illusion. Et peut-être, en creux, vers cette tâche minimale qui nous reste : sauver quelques lieux de mémoire intérieure, non pour changer le système, mais pour qu’il ne nous change pas entièrement en zombies extatiques.
      Merci pour cette mise au point salutaire.
      🙂

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Patrick Corneau