Nombre de leurs coutumes sont si étrangères et lointaines des nôtres qu’il semble presque incroyable qu’il puisse y avoir tant d’oppositions chez les gens d’une aussi grande police, vivacité d’esprit et sagesse naturelle comme ils ont.
Traité sur les contradictions et différences de mœurs entre Européens et Japonais.
Luis Fróis, 1585.
Il arrive parfois qu’un éditeur, sans l’avoir explicitement prémédité, compose par fidélité à certaines voix une constellation de textes qui, mis en regard, dessinent une véritable cartographie poétique. C’est le cas des Éditions Conférence, dont l’exigence se situe toujours à la frontière de la littérature, de la pensée et des “choses humaines”.
Ces deux dernières années, deux livres consacrés au Japon y ont vu le jour : Visages du Japon de Pierre Jacerme (2024) et Je ne suis pas un Yakuza de Clélia Zernik qui paraît aujourd’hui. Ces ouvrages entrent en résonance avec un texte que j’avais moi-même donné dix ans plus tôt à la revue Conférence : “Choses non vues – Japon”. Trois écritures, trois sensibilités, mais une même conviction : le Japon n’est pas un objet à expliquer mais une énigme à accueillir, une chance de décentrement, un art d’habiter le monde qui se laisse approcher seulement par éclats.
Dans Visages du Japon, Pierre Jacerme a choisi la forme fragmentaire. Le livre se compose de notes, d’images fulgurantes, de références cinématographiques, de réminiscences où se croisent l’enfance et le présent, la philosophie et l’expérience sensible. Ce choix n’est pas décoratif mais essentiel : il épouse la nature même de l’objet qu’il tente d’approcher. Pour Pierre Jacerme, le Japon n’est pas une identité mais un flux, un passage qui nous oblige à suspendre le jugement et à accepter l’énigme.
Ce qui frappe d’abord, c’est l’attention à la nature, à sa charge spirituelle. Ici, l’arbre n’est pas seulement arbre, mais présence ; la pierre n’est pas simple matière, mais signe. L’homme n’y est pas propriétaire, mais hôte. L’animisme, la fluidité des seuils, la discrétion des gestes viennent questionner notre rapport occidental au monde, marqué par la domination et l’usage. L’écriture, fragmentaire et limpide, invite le lecteur à respirer, à se tenir dans une attente ouverte. Lire Pierre Jacerme, c’est apprendre à ménager en soi une place pour ce qui échappe.
Mais le livre ne se réduit pas à un carnet méditatif : il est aussi traversé par l’expérience du cinéma,
qui fascine l’auteur depuis l’enfance, et par cette quête d’images qui l’accompagne de Tunis à Paris, de la Nouvelle-Calédonie au Japon. « Vous dites que vous ne comprenez rien à ce scénario, mais c’est le cœur humain lui-même qui reste incompréhensible », disait Kurosawa : c’est dans cette énigme que s’enracine la démarche de Jacerme. Arpenter les images du Japon revient ici à entrer dans un espace où la notation la plus banale – « riz avec saumon au thé vert » – devient rituel, rebondit comme un caillou lancé sur l’eau, creuse son sillon, s’enfonce parfois très profond.
Le Japon devient alors le modèle même de l’archipel des images : non pas un pays qu’on décrit, mais un lieu où l’auteur s’efface devant d’autres voix, d’autres gestes, d’autres rues. Dans cette suspension, dans cette douceur rêveuse où s’étire l’ombre des questions, se laisse deviner le visage d’un Japon ambigu et insaisissable, mais infiniment hospitalier pour qui accepte de s’y perdre. De se laisser aller à cette étonnante “voie de l’ivresse propre au Japon” qui clôt le livre…
Avec Clélia Zernik, le ton change radicalement. L’ouvrage emprunte son titre Je ne suis pas un Yakuza au cinquième tableau qui s’ouvre sur une scène hallucinée dans une boîte de nuit de Roppongi, à l’heure trouble où la veille bascule dans le rêve. Un jeune homme titubant répète qu’il n’est pas un yakuza, tout en dévoilant un dos tatoué comme une estampe vivante. Beauté et transgression, secret et exhibition, réel et irréel superposés : le Japon surgit ici dans l’ambiguïté de ses contraires. « C’est du fond de cette lumière bleue, de cette nébuleuse chargée de fumées et d’alcool, que j’aimerais écrire sur le Japon. Depuis cette heure des fantômes où il n’est plus de principe de contradiction », écrit Clélia Zernik. Le Japon qu’elle donne à voir n’est pas celui d’une synthèse apaisée mais celui d’un équilibre instable, d’une ambiguïté (mot leitmotiv dans le livre) revendiquée comme vérité.
La singularité du livre vient aussi de sa construction : trente et un petits tableaux, rapides, incisifs,
où passent des images du Japon filtrées par une expérience tour à tour inquiète, admirative, curieuse ou amusée. Clélia Zernik revendique une position d’Occidentale qui savoure tout en cherchant à comprendre, et qui n’a pas peur de l’autodérision (truculent récit des “vols” subis). Pays des flux et de la circulation, le Japon se laisse approcher à pleine vitesse : dans les trains bondés, les foules de piétons, les allers-retours effrénés. On passe en un instant de la façade à l’intime, de la propreté au désastre, du ciel aux enfers. De Tokyo à Kyoto, la surface se tord, les apparences se dédoublent, et dans ce mouvement on goûte au charme mystérieux d’un Japon ambigu, voire ambivalent ou indécidable*.
Ce mélange d’acuité théorique et de disponibilité sensible fait de Je ne suis pas un Yakuza un livre insolite : à la fois carnet d’instantanés, méditation sur les seuils et déclaration d’amour ironique à un pays qui dérange autant qu’il fascine.
Outre les sagaces références au cinéma d’Ozu, ce que j’ai aimé chez Clélia Zernik, c’est sa manière de dire le vertige consécutif au “choc” de l’absence de repères : « Dans un état de paralysie et d’impuissance complète, je regarde » – et de reconnaître, comme je l’ai éprouvé moi-même, qu’au cœur de l’hyperagitation tokyoïte peut naître un étrange et exaltant bien-être : ce halo muet de solitude bienfaisante, “comme au cinéma”.
Lorsque j’ai publié “Choses non vues – Japon” dans la revue Conférence en 2014, il s’agissait moins pour moi de composer un “texte sur le Japon” que de consigner l’étonnement, souvent naïf, d’un voyageur qui perd ses marques avec une certaine jouissance – soit un état d‘hébétude (ou d’euphorie) qui n’est pas sans agrément : ce qui est péniblement moderne chez nous devient extraordinairement ludique ici. Le texte procède par notations brèves, sèches, presque cliniques. Je m’étais surpris à répéter cette formule en tête de chaque observation : “pas de…”.
« Pas de papiers dans les rues (pas de poubelles non plus). Pas de tags. Pas d’odeurs. Pas de
déjections canines sur les trottoirs. Pas de trous sur le macadam. » Tout ce que nous connaissons ici – saleté, bruit, désordre, incivilités – semblait absent là-bas.
Avec le recul, je mesure combien ce relevé d’absence pouvait être partial, voire simplificateur. Mais il traduisait une sidération réelle : celle de découvrir une société où la discipline, l’ordre, la politesse s’imposent avec une évidence presque déconcertante. J’avais noté par exemple : « Á voir une jeune fille attendre trois longues minutes sous la pluie battante que le feu vert clignote pour traverser une rue totalement déserte, on se dit que l’ordre et la discipline doivent avoir quelque chose de profondément ancré dans l’histoire collective et individuelle. »
Ce qui me frappait alors, c’était l’ambivalence, la coexistence contrapuntique des opposés : fascination devant une société extrêmement policée**, mais aussi conscience de ses effets ambivalents – à la fois un corset à l’intérieur duquel une forme de “solitude heureuse”, souveraine et salutaire, est rendue possible, où l’on vous laisse “être dans vos pensées” et une normativité écrasante, une fragilité intime, une violence retournée contre soi-même.
Ces trois textes, pris ensemble, composent une polyphonie. Chez Pierre Jacerme, une méditation fragmentaire et métaphysique ; chez Clélia Zernik, une plongée dans les zones ambiguës, nocturnes, hallucinées ; dans mes propres notes, l’étonnement comparatif, la sidération d’un regard occidental confronté à l’altérité. Trois manières de dire que le Japon ne s’explique pas : il s’éprouve.
Ce n’est pas un hasard si les éditions Conférence ont choisi d’accueillir ces textes. La maison publie moins des “ouvrages sur le Japon” que des écritures où le Japon devient révélateur : révélateur de nos propres manques, de nos habitudes, de nos angles morts. Le Japon n’est pas ici carte postale ni décor exotique. Il est miroir***.
Et c’est peut-être là, au fond, ce qui relie ces trois expériences : une même mise en demeure de se regarder soi-même autrement. Comme l’écrivait Jean Grenier, que je citais en exergue de “Choses non vues” : « Quand devant une ville inconnue on s’étonne comme devant un ami qu’on avait oublié, c’est l’image la plus véridique de soi-même qu’on contemple. »
En lisant aujourd’hui Pierre Jacerme et Clélia Zernik, je retrouve mes propres étonnements, mes phrases notées à la hâte il y a dix ans. Leurs livres prolongent et déplacent ce que j’avais cru saisir. Ils me rappellent qu’au Japon, ce que l’on croit voir se dérobe aussitôt, se retourne en son contraire, ou disparaît dans l’ambiguïté. Qu’une porte qui ne claque pas est parfois plus éloquente qu’un traité. Qu’un dos tatoué dit davantage qu’une enquête sociologique. Que la discipline d’un peuple révèle autant sa fragilité que sa force.
Ce que nous donne Conférence, en réunissant ces voix, ce n’est pas un savoir supplémentaire sur le Japon, mais une épreuve ou, plutôt, une expérience de l’altérité. Celle-ci ne se résolvant pas dans une synthèse conquérante ou une glorieuse “déconstruction” spéculative. Si, chez ces écrivains, il y a désir de voir, de pénétrer le secret d’un monde déroutant : le mystère doit rester plein et entier, il peut alors se donner à voir par la construction imaginative (plus riche que le seul réalisme), voire le sens poétique. Trois façons de ne pas comprendre le Japon, trois ébauches d’un mode d’emploi impossible. Un monde insaisissable, mais qui, à chaque détour, à chaque surprise ou perplexité, provoque ce dépaysement idiosyncrasique – “dépays” selon Chris Marker**** – qui finalement nous instruit sur nous-mêmes, et peut-être nous conduit à exister au sens d’ “être hors de soi”, condition de toute métamorphose.
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* Un ami, vieux professeur de grec ancien, qui nous avait emmené visiter un des plus grands temple Shintô de Tokyo et à qui je demandais quelle était sa religion, me répondit avec le plus grand sérieux : “je suis chrétien, bouddhiste, animiste et shintoïste”. Une quadruplicité naturellement assumée.
** Concernant le fameux salut japonais – inclinaison du buste – Pierre Jacerme donne une belle interprétation : « En fait, par ce geste, le salut lui-même est salué – c’est-à-dire la forme a priori de toute coexistence possible, que ce soit celle entre les humains, ou entre les humains et autre chose. »
*** Avant Pierre Jacerme, Jean Grenier mentionnait dans Célébration du miroir (Robert Morel éditeur, 1965) que l’objet le plus sacré du Japon, conservé dans le Grand sanctuaire d’Isé (Naikū) dédié au culte impérial d’Amaterasu, est un miroir. Caché dans un coffret de bois précieux et enveloppé dans un brocart, il est invisible au public et n’est jamais montré. Le corps/âme de la déesse refléterait-il notre être intérieur ? Nous renverrait-il l’image de notre Vrai Soi ?
**** “Se fier aux apparences… ne jamais s’inquiéter de comprendre…” Chris Marker, Le Dépays, Herscher, 1982.
N.B. J’aurais aimé présenter à la suite de ces deux ouvrages le récent petit livre de Corinne Atlan : Haïkus de Kyoto – Sous les fleurs d’un monde flottant, mais la maison Arléa m’ayant banni de son service de presse, Bashô, Buson, Issa, Shiki et la poésie des quartiers et ruelles de Kyoto ne passeront pas sous l’œil du lorgnon…
Visages du Japon de Pierre Jacerme, éditions Conférence, 2024 (22€).
Je ne suis pas un yakuza de Clélia Zernik, éditions Conférence, 2025 (21€). LRSP (livres reçus en service de presse).
“Choses non vues – Japon” de Patrick Corneau, revue Conférence n° 39 – Automne 2014, texte repris dans Un souvenir qui s’ignore, Coll. Choses Humaines, éditions Conférence, 2020 (19€).
Illustrations : (en médaillon) Photographie origine Flickr ©️Kaz Empson. Dans le billet : éditions Conférence.
Lire ce qui n’a jamais été écrit.

