Pour Pierre Perrin de Chassagne
Le grand critique littéraire et essayiste italien Alfonso Berardinelli écrit : « Où que l’on pose le regard, le constat est le même : la poésie traverse aujourd’hui une situation des plus chaotiques. En Europe continentale, le paysage est morose. Les effets délétères des néo-avant-gardes formalistes des années 1950 et 1960 continuent de se faire sentir. Pendant un certain temps, leurs petits jeux linguistiques glacés, dépourvus de l’ironie ou du sens de l’humour qui animaient les avant-gardes du début du siècle, ont relégué la poésie au rang de simple matière à séminaire universitaire. De minuscules artefacts, froids et insensés, n’avaient d’autre fonction que de confirmer les dogmes théoriques de la modernité.
À partir des années 1970-1980, la donne a quelque peu changé. Mais ce qui frappe aujourd’hui, c’est la masse d’écrivains qui se pressent pour publier. On dirait que l’écriture et l’accès à l’édition sont devenus des droits revendiqués : on écrit pour être reconnu, et non pour être lu. Résultat : il y a désormais plus d’auteurs que de lecteurs. Situation paradoxale, incontrôlable, qui a fini par paralyser la critique. Que faire, en effet, lorsqu’un pays compte plus d’une centaine de poètes “moyens” ? Et si la critique, au lieu de prononcer ses “oui” et ses “non”, se contente de tout décrire et de tout justifier sans trancher, la prolifération ne fait que s’accroître. Avec cette conséquence : les poètes les plus en vue, ceux qui bénéficient de l’appui des éditeurs, ne sont pas nécessairement les meilleurs. Les raisons en sont souvent extra-littéraires : réseaux personnels, renvois d’ascenseur, simple inertie…
Le problème est aggravé par le fait que le public de la poésie se réduit désormais presque exclusivement aux poètes eux-mêmes – ou à leurs aspirants. Et encore : même les poètes ne lisent pas beaucoup de poésie. Or, un art sans véritable public court des risques considérables. Imaginez ce qu’il adviendrait de la musique si plus personne n’était en mesure de distinguer une mélodie du bruit…
C’est exactement ce qui menace aujourd’hui la poésie. »
Imaginons que trois grands poètes modernes – Rilke, Bonnefoy et Jaccottet – sont toujours parmi nous et prennent la plume pour répondre à Berardinelli. Croisons leur regards, leurs missives…
À Alfonso Berardinelli,
De Rainer Maria Rilke
Paris, un jour sans date
Cher Alfonso Berardinelli,
Votre diagnostic est aussi précis qu’un scalpel, et je vous en remercie. Vous décrivez un monde où la poésie, comme un arbre aux racines étouffées, se débat dans l’asphalte des vanités. Permettez à un revenant de vous dire : cette crise n’est pas nouvelle, elle est seulement plus visible. Les avant-gardes que vous évoquez, ces enfants gâtés de la modernité, ont cru pouvoir tuer le sacré en le disséquant. Mais le sacré, voyez-vous, ne meurt jamais il se cache, ou il change de visage.
Vous parlez de cette prolifération d’auteurs sans lecteurs, de cette course à la reconnaissance plutôt qu’à la vérité. C’est là le symptôme d’une époque qui confond « créer » et « exister ». Au temps de Rodin, déjà, je voyais des sculpteurs tailler le marbre pour les salons, non pour l’éternité. Mais la poésie, Alfonso, n’a jamais été un concours. Elle est une nécessité intérieure, une « faim ». Si aujourd’hui tant d’écrivains publient sans être lus, c’est qu’ils ont oublié cette faim. Ils écrivent comme on respire – mécaniquement – au lieu d’écrire comme on meurt : avec l’urgence de ce qui ne peut être tu.
Vous avez raison de craindre l’absence de public. Un poème sans lecteur est une lettre sans destinataire. Mais souvenez-vous : même les plus grands, en leur temps, furent des solitaires. Hölderlin murmurait ses hymnes à des dieux sourds ; Baudelaire, traîné dans la boue, savourait déjà les fleurs du mal. Le public viendra toujours – « tard », peut-être, mais il viendra – pour ceux qui auront osé dire l’indicible. Le reste n’est que bruit.
Quant à la critique, vous lui demandez de trancher, de séparer l’ivraie du bon grain. Mais la critique, mon cher, n’est pas un tribunal. Elle est un miroir – parfois déformant, souvent partial. Son rôle n’est pas de condamner, mais de « révéler ». Si elle se tait aujourd’hui, c’est qu’elle a peur de ses propres reflets. Elle préfère les catalogues aux jugements, les inventaires aux incendies. Pourtant, une critique qui n’ose plus brûler ce qu’elle adore n’est qu’un pensum de notaire.
Vous dites que les poètes ne lisent plus de poésie. C’est là le plus grand danger. Car un poète qui ne lit pas ses pairs est comme un aveugle guidant d’autres aveugles. La poésie est un dialogue, une chaîne de mains tendues dans le noir. Rompre cette chaîne, c’est se condamner au silence. Mais rassurez-vous : les vrais poètes, ceux qui écrivent par nécessité et non par calcul, lisent toujours. Ils lisent les morts, les vivants, les murs, le vent. Ils sont les gardiens d’une flamme que les autres ne voient plus.
Alors, que faire ? Rien. Ou plutôt : « persister ». Écrire comme si personne ne lisait, mais comme si chaque mot pouvait sauver une âme. La poésie n’a jamais été un métier, c’est une vocation – et les vocations survivent aux modes. Les néo-avant-gardes passeront, les réseaux s’effriteront, les éditeurs oublieront leurs protégés. Il restera les mots qui ont « vécu », ceux qui portaient en eux leur propre lumière.
Je vous laisse avec cette image : imaginez un désert. Au milieu, un homme trace des signes dans le sable. Il sait que le vent les effacera. Pourtant, il trace. Parce que tracer, pour lui, est une prière.
Votre dévoué,
Rainer Maria Rilke
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P. S. — Si vous croisez un jeune poète, dites-lui ceci : « Ne demande pas si tu es bon. Demande si tu es « nécessaire« . »
Yves Bonnefoy à Alfonso Berardinelli,
Paris, un soir d’hiver
Cher Alfonso Berardinelli,
Votre constat est juste, et votre inquiétude légitime. Mais permettez-moi de vous dire que cette « situation chaotique » de la poésie n’est peut-être que le symptôme d’un mal plus profond : l’oubli de sa « vraie » fin. La poésie n’est ni un jeu formaliste, ni une quête de reconnaissance, ni même un simple art. Elle est une « présence » — ou plutôt, une « recherche » de la présence. Présence de l’être, présence du monde, présence de l’autre. Quand elle se réduit à des « artefacts froids » ou à des stratégies éditoriales, elle trahit sa vocation essentielle, qui est de « combattre la mort » dans ce qu’elle a de plus insidieux : l’absence, l’illusion, le mensonge des images qui nous détournent du réel.
Vous avez raison de dénoncer les néo-avant-gardes et leur dogmatisme. Leur erreur fut de croire que la poésie pouvait se contenter de jouer avec les signes, comme si les mots étaient des pions sur un échiquier. Mais les mots ne sont pas des objets : ce sont des « passages ». Ils doivent nous mener vers ce qui « est », pas vers ce qui n’est que construction mentale. La poésie, pour moi, n’a de sens que si elle est un « lieu » – un lieu où l’homme et le monde se retrouvent, où la lumière et l’ombre se réconcilient. Elle n’est pas une fin en soi, mais un chemin vers la vérité du monde, une vérité qui n’est jamais abstraite, mais toujours incarnée.
Vous parlez de cette prolifération d’auteurs et de l’effondrement du lectorat. C’est un paradoxe douloureux, mais peut-être nécessaire. Car si la poésie se meurt aujourd’hui sous les mots inutiles, c’est qu’elle a cessé d’être une « nécessité ». Trop de poètes écrivent pour exister socialement, et non pour « être ». Ils cherchent à se faire un nom, alors qu’ils devraient chercher à se perdre dans l’anonymat du réel. La vraie poésie ne se préoccupe pas d’être lue : elle se préoccupe d’« être vraie ». Et la vérité, Alfonso, n’a pas besoin de public. Elle a besoin de « témoins ».
Vous dites que les poètes ne lisent plus de poésie. C’est grave, en effet. Car un poète qui ne lit pas ses pairs est comme un voyageur qui refuse les cartes des autres explorateurs. Mais le pire, c’est qu’ils ne lisent plus « le monde ». Ils ne regardent plus les arbres, les visages, les pierres. Ils ont remplacé la réalité par des concepts, et l’émotion par des effets. La poésie, pour survivre, doit redevenir une « ascèse » : un dépouillement, un retour à l’essentiel. Elle doit renoncer à l’artifice pour retrouver le « vrai lieu » — ce lieu où les choses et les êtres se révèlent dans leur simplicité et leur mystère.
De la critique, vous lui reprochez sa tiédeur. Vous avez raison de l’exiger plus ardente. Une critique qui se contente de commenter sans engager sa propre vision n’est qu’un miroir brisé. Elle reflète des fragments, mais ne montre plus le visage entier de la poésie. Son rôle n’est pas de classer, mais de révéler – de montrer, dans l’œuvre, cette part de vérité qui nous concerne tous.
Alors, que faire ? Rien d’autre que ce qui a toujours sauvé la poésie : résister. Résister à la facilité, à la mode, à l’oubli. Écrire comme on respire, mais en sachant que chaque mot doit être un pas de plus vers le réel. La poésie n’est pas un divertissement, ni une carrière. C’est une « quête ». Une quête de ce qui, dans le monde, nous sauve de la nuit.
Je vous laisse avec cette pensée, qui m’a accompagné toute ma vie : « La poésie est là pour nous rappeler que le monde existe, et que nous existons en lui. Le reste n’est que bruit et fureur. »
Avec toute mon amitié,
Yves Bonnefoy
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P. S. Relisez Rimbaud, mais pas comme un théoricien. Lisez-le comme on regarde un paysage après la pluie : avec l’émerveillement de celui qui redécouvre le monde.
À Alfonso Berardinelli,
De Philippe Jaccottet
Grignan, un matin d’automne
Cher Alfonso Berardinelli,
Votre déclaration m’a touché comme un souffle d’air froid sur une peau brûlée par le soleil. Vous parlez de chaos, de morosité, de cette poésie qui s’étouffe sous les mots inutiles. Je pourrais vous dire que vous avez raison, et ce serait vrai. Mais je préfère vous dire que cette crise, aussi douloureuse soit-elle, est peut-être une chance.
Vous évoquez les néo-avant-gardes et leurs jeux linguistiques glacés. Moi, je me suis toujours méfié des systèmes, des théories qui prétendent enfermer le poème dans une cage de verre. La poésie n’est pas une expérience de laboratoire. Elle est une « rencontre » — avec le monde, avec l’instant, avec ce qui, dans la lumière ou l’ombre, nous dépasse. Les avant-gardes ont voulu tuer le lyrisme, mais le lyrisme, comme l’herbe, repousse toujours. Il suffit d’un rien : un fruit qui tombe, une ombre qui s’allonge, un visage qui se tourne vers nous.
Vous parlez aussi de cette prolifération d’auteurs, de cette course à la publication. C’est vrai, il y a trop de livres, trop de voix, trop de bruit. Mais au milieu de ce bruit, il y a toujours « une » voix qui murmure ce qu’on attendait sans le savoir. Le problème n’est pas qu’il y ait trop de poètes, mais qu’il y en ait trop peu qui osent se taire. La poésie naît du silence, pas du vacarme. Elle naît de l’attention, pas de la précipitation.
Vous dites que les poètes ne lisent plus de poésie. C’est peut-être le signe qu’ils ont peur. Peur de se confronter à ce qui les dépasse, peur de reconnaître que d’autres, avant eux, ont déjà dit l’essentiel. Mais la poésie n’est pas une compétition. Elle est une « transmission ». Quand j’ai lu Hölderlin, Trakl, ou même les haïkus japonais, je n’ai pas senti qu’on me volait ma place. J’ai senti qu’on me tendait une main.
Vous craignez que la poésie ne devienne un art sans public. Mais le public de la poésie a toujours été minuscule. Ce qui compte, ce n’est pas le nombre de lecteurs, c’est « la qualité de leur attention ». Un seul lecteur qui s’arrête, qui relit, qui laisse un vers résonner en lui, vaut mieux que mille lecteurs distraits. La poésie n’est pas faite pour les foules. Elle est faite pour ceux qui savent encore écouter.
À propos de la critique, vous lui reprochez son indécision. Une critique qui se contente de décrire sans choisir, qui préfère les inventaires aux engagements, n’est qu’un reflet pâle de ce qu’elle devrait être. Son rôle n’est pas de juger pour l’histoire, mais de montrer – de désigner, dans l’océan des mots, ces îles de lumière où le poème respire encore.
Alors, que faire ? Rien de spectaculaire. Continuer à regarder le monde avec des yeux ouverts, à écouter le chant des choses simples. Écrire, non pour être lu, mais pour « voir » plus clairement. La poésie n’a pas besoin de théories, de manifestes, de réseaux. Elle a besoin de « présence ».
Je vous laisse avec ces mots, tirés d’un vieux carnet : « Ce qui compte, ce n’est pas d’écrire, mais de vivre poétiquement. Le reste suit, ou ne suit pas. »
Bien à vous,
Philippe Jaccottet
—
P. S. — Si vous passez par la Drôme, venez donc voir les paysages. Ils ne parlent pas, mais ils disent tout.
Que conclure ? Quels enseignements pouvons-nous tirer virtuellement et posthumément de l’œuvre de ces “phares” ?
La poésie contemporaine étouffe sous une surproduction d’œuvres souvent vides, écrites pour exister plutôt que pour révéler. Son public se réduit aux poètes eux-mêmes, tandis que la critique, timide, évite de trancher. Pourtant, cette crise cache une chance : “retrouver l’essentiel” – écrire par nécessité (Rilke), chercher la “présence” du réel (Bonnefoy), et cultiver le silence (Jaccottet). La poésie survivra si elle reste une quête, non un calcul : un art de “témoins”, pas de consommateurs. “Vivre poétiquement” prime sur le reste.
En bref : moins de bruit, plus de flamme.
Illustrations : (en médaillon) dessin origine internet.
Lire ce qui n’a jamais été écrit.


Être non seulement capable d’admirer quelqu’un, un écrivain, un poète, … mais aussi de se sentir plus riche de cet autre, sans envie aucune, juste avec le sentiment réaffirmé de la belle nécessité de la vie ou avec le besoin renforcé de plus ou mieux écrire ( si on écrit), plus ou mieux peindre ( si on peint), …
Merci pour votre commentaire que j’approuve totalement.
🙂