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Quoi ma gueule ? Portraits (XXI)

Patrick Corneau


Le désillusionneur désillusionné

Un cabinet de psychanalyste, salle d’attente.

Iris, assise droite sur une chaise inconfortable, son grand cabas posé contre sa hanche comme un bouclier. Elle consulte son téléphone avec une intense concentration.
Marine entre, ses Wayfarer noires sur le nez malgré l’intérieur tamisé du cabinet. Elle s’installe en face d’Iris, retire ses lunettes et les range soigneusement.

Marine : (regarde autour d’elle) Décevant, ce cabinet. Pour le prix qu’on paie, on pourrait s’attendre à mieux qu’une salle d’attente IKEA et des plantes en plastique.
Iris : (lève les yeux de son téléphone, enlève son masque chirurgical, regard frontal et froid) La décoration n’est pas là pour vous plaire. C’est un espace neutre qui permet la projection. Mais évidemment, ça, il faut être analysé pour le comprendre.
Marine : (petit rire sec) Ah, vous êtes “analysée”. Comme c’est original. Et laissez-moi deviner, ça vous a transformée en être supérieur ?
Iris : Pas supérieure. Consciente. Il y a une différence fondamentale que les non-analysés peinent à saisir.
Marine : (s’enfonce dans son siège) Et voilà, ça commence. Le grand couplet de l’élue, celle qui sait, face à la profane. Vous êtes prévisible, en fin de compte.
Iris : (sourit sans chaleur) Je constate simplement un fait. Vous semblez projeter votre déception sur cet environnement avant même d’avoir commencé votre thérapie. C’est révélateur.
Marine : Comment savez-vous que je suis…
Iris : (la coupe) Tout en vous le crie. Ce regard qui cherche déjà ce qui va manquer, cette posture défensive, cette façon de ranger vos lunettes comme si vous vous prépariez à une déception imminente. Classique.
Marine : (touche instinctivement ses lunettes dans son sac) Belle analyse, Docteur. Vous facturez combien la minute ?
Iris : Je ne suis pas encore thérapeute. Bientôt. Et vous, que faites-vous, à part collectionner les désillusions ?
Marine : (sourire amer) Je suis rédactrice pour un magazine culturel. La continuelle escalade des exigences entraîne une perpétuelle insatisfaction. Je vis dans la déception professionnelle quotidienne : films médiocres, expositions surfaites, livres surestimés.
Iris : (avec une curiosité froide) Et vous continuez malgré tout. Pourquoi ?
Marine : (hausse les épaules) L’espoir stupide qu’un jour, quelque chose sera à la hauteur, je suppose. Et vous, à part disséquer les âmes des autres, vous avez une existence ?
Iris : J’existe principalement à travers mon analyse. Le reste est… accessoire.
Marine : (faussement admirative) Fascinant. Et ça ne vous déçoit jamais, cette vie réduite à l’examen de votre propre nombril ?
Iris : (son visage se ferme) Vous confondez introspection et narcissisme. Encore une erreur de non-initiée.
Marine : (se redresse, soudain plus vive) Non, ce que je vois, c’est une femme qui s’est construit une armure théorique pour éviter la vraie vulnérabilité. Vous êtes peut-être « analysée », mais vous êtes surtout terrifiée.
Iris : (ses yeux deviennent glacials) Et vous, en mettant la barre trop haut, vous anticipez l’échec pour ne jamais avoir à essayer. Votre déception chronique n’est qu’une façon de vous protéger de l’effort de vivre vraiment.
Marine : (surprise par la justesse du propos) Touché. C’est… assez perspicace.
Iris : (un moment de flottement, déstabilisée par cette réplique) Merci.
Marine : (après un silence) Vous savez ce qui est ironique ? Vous êtes la première personne depuis longtemps qui ne m’a pas déçue dans une conversation.
Iris : (avec un léger sourire) Parce que je ne cherche pas à vous plaire.
Marine : (acquiesce) Exactement. C’est… rafraîchissant.
Iris : (hésitante, son masque froid vacille légèrement) Vous êtes différente aussi. Vous voyez clair dans mon jeu.
Marine : Les déçus chroniques développent un sixième sens pour détecter les façades. C’est notre seule compétence… utile.
Iris : (pose son téléphone, un geste rare d’attention) Vous pensez que c’est pour ça qu’on nous a programmées à la même heure ? Une erreur administrative ou…?
Marine : (son visage s’anime pour la première fois) Ou l’œuvre d’un thérapeute sadique qui veut observer comment deux femmes brisées différemment s’affrontent ? Ça ferait un cas d’étude intéressant.
Iris : (rit, presque joviale) Il pourrait publier un article : “Confrontation entre narcissisme induit par l’analyse et mélancolie anticipatoire chronique”.
Marine : (souriant malgré elle) Avec nous comme spécimens parfaits.
Iris : (regarde sa montre) Mon analyste a vingt minutes de retard.
Marine : (soupire) Le mien aussi. Décevant, mais prévisible.
Iris : (hésitante) Il y a un café en face. Pas terrible, mais leurs expressos sont corrects.
Marine : (surprise) Vous me proposez un café ?
Iris : (retrouve son ton analytique) C’est une proposition logique. Deux personnes intellectuellement stimulantes, vingt minutes à perdre.
Marine : (se lève en remettant ses lunettes) D’accord. De toute façon, cette séance était vouée à me décevoir.
Iris : (ramasse son grand cabas, le plaque contre sa hanche) Et cette conversation allait inévitablement s’interrompre au moment où elle devenait intéressante.

Elles se lèvent ensemble, prêtes à partir. C’est à ce moment que la porte du cabinet s’ouvre.

Dr Leroux : (50 ans, barbe soignée, vêtu d’un costume en tweed anthracite impeccable) Mesdames, je vous prie de m’excuser pour ce retard. (regarde alternativement les deux femmes, confus) Il semble y avoir eu un malentendu dans mon agenda. Vous êtes programmées toutes les deux à la même heure.
Iris : (regard glacial) Comme c’est surprenant, docteur. Vingt-cinq minutes de retard et une double réservation. L’inconscient est vraiment… troublant.
Marine : (remet ses lunettes noires) Quand je disais que tout est décevant, même les maîtres ès désillusions…
Dr Leroux : (déstabilisé) Je peux prendre l’une d’entre vous maintenant, et l’autre juste après. Ou nous pouvons reprogrammer.
Iris et Marine échangent un regard complice.
Iris : (fermement) Ce ne sera pas nécessaire.
Marine : (avec un sourire presque joyeux) Pour une fois, j’ai trouvé exactement ce que je cherchais.
Iris : (range son téléphone dans son cabas) Nous avons commencé notre propre séance, docteur.
Marine : Et contre toute attente, elle n’a pas été décevante.
Dr Leroux : (perplexe) Je ne comprends pas…
Iris : (avec une soudaine chaleur, à Marine) C’est justement ça qui est parfait. Allons-y.

Elles passent devant le psychanalyste médusé, qui pour une fois n’a pas les mots. Dans l’escalier, Marine sort une carte de son portefeuille.

Marine : Un café, donc. Et peut-être un déjeuner la semaine prochaine ?
Iris : (sourire sincère) Sans masque et sans cabas.
Marine : Sans lunettes noires et sans déception anticipée.

Dr Leroux : (resté sur le palier, les regarde s’éloigner, marmonne pour lui-même) Voilà qui donnerait un cas d’étude passionnant : “De la rencontre de deux névroses complémentaires : quand l’analysé rencontre le déçu.”

Il referme doucement la porte de son cabinet devenu inutile pour ces deux femmes qui, peut-être, viennent de trouver une meilleure thérapie que celle qu’il proposait. En un instant lui traverse l’esprit que les temps ont changé, que la société disciplinaire dominée par l’interdit et le refoulement a disparu, que la “société de performance” et de l’illimitation qui la remplace a rendu l’inconscient obsolète. La psychanalyse serait-elle devenue anachronique ?

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Ceux qui ont lu Biogriffures reconnaîtront Marine et Iris, quatrième et septième portraits (pp. 15 et 23) – contre toute attente, je fais ici se rencontrer les pages 15 et 23…

Illustrations : (en médaillon) Image générée par IA.

Lire ce qui n’a jamais été écrit.

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Patrick Corneau