Patrick Corneau

Patrick aime assez

Un lecteur m’interpellait récemment sur les 345 romans français de la rentrée littéraire : les avais-je lus ?
– Et comment !
J’en retiens deux parce qu’ils sont des livres selon mon cœur : une mélancolie discrète vient colorer un récit qui puise dans des souvenirs personnels pour traiter (légèrement et sans emphase) d’un thème grave – la mort et la fin de toutes choses pour le premier, les rencontres* qui transmettent la vie pour le second. 

Jean-François Berthier est né et vit à Paris, c’est un explorateur urbain, un flâneur qui tente de considérer la marche en ville comme un « art contemporain » – position qu’il défend via un site internet intitulé Dérives urbaines. Il n’a commencé à écrire qu’après avoir achevé sa vie professionnelle (quatre livres hors commerce). L’appartement de la rue Henri-Robert est son premier recueil publié et c’est une belle surprise.
Tout jeune élève en hypokhâgne, l’auteur avait eu l’audace de sonner à la porte de l’appartement de Madame Roland**, célèbre figure de la Révolution française. Son professeur l’avait chargé de faire un exposé sur cette femme exceptionnelle, l’idée étant d’illustrer les contradictions de la Révolution à travers son tragique destin. Cet épisode a semble-t-il laissé des traces profondes en lui : bien longtemps après, l’homme devenu mûr, se retrouvant au pied de cet immeuble sis rue Henri-Robert, face à la Seine, a l’idée d’écrire des « histoires où quelques personnages de sa vie, ou de son imagination, passeraient tout à tour dans cet appartement ». Des années de la Terreur à aujourd’hui, ce sont donc six récits qui traversent le temps, et sont arrimés l’un à l’autre par leur lieu unique et par leur thème commun, celui de la disparition, autrement dit celui de la fin (fin d’une légende, fin d’une illusion, fin du désir…) qui, par le pouvoir de l’imaginaire, parachève toutes choses en une construction à la fois subtile et nostalgique. Chaque histoire est suivie d’une citation de René Char qui vient en quelque sorte ponctuer d’une sorte de solennité poétique ce que nous venons de lire. C’est un procédé d’une sophistication un peu déconcertante, sauf si l’on est familier de l’œuvre du poète-résistant. Le chapitre le plus touchant est le dernier « La fin du désir ? » dans lequel l’auteur se met dans la peau d’un « vieux personnage acariâtre » pour y faire un bilan redoutablement lucide de sa vie où les livres ont occupé « une place indécente » et l’ont conduit à vivre par procuration – « ce qui n’est pas vraiment vivre » estime l’auteur. D’où certains embarras avec le social qui s’avère dès lors difficultueux. L’âge venant, Jean-François Berthier tète, comme on dit, le lait de l’amertume : solitude affective (même auprès des siens), espoirs inaboutis du fait de sa propre maladresse, incapacité à définir ses émotions, à cerner ses désirs, bref, d’accéder à un type « commun » de bonheur. Surtout angoisse croissante devant les formes imprévisibles que peut prendre la vieillesse dont il espère qu’au moins elle atténuera ses contradictions, à défaut de les résoudre. Dans le bloc de chagrin « compact, rugueux, inattaquable, un vrai granit » qui ferme ce livre pudique et délicat beaucoup se retrouveront.

Patrick aime beaucoup !Le Professeur d’anglais de Mathieu Pieyre est aussi un premier roman. Le trait commun avec le livre de Jean-François Berthier est que le temps n’efface rien, que rien n’est jamais perdu pour toujours ; il imprime en profon­deur ce qui semblait fugitif ou ce que l’habitude banalisait à nos yeux. Particulièrement les rencontres. Comme le fantôme de Madame Roland, la figure de l’ancien professeur d’anglais qui rôde dans ces pages redevient étonnamment vivante.
À l’époque où commence cette histoire, à la fin des années 70, Monsieur Wilder incarnait la fougue, l’impétuosité attachées à sa jeunesse. C’était son premier poste en lycée en France, il venait de passer deux ans en Californie comme lecteur dans une université. Le narrateur qui entrait en classe terminale faisait partie de ses élèves. Le physique de ce jeune professeur d’anglais, yeux clairs, barbe légère et bouclée séduit immédiatement. Il se présente à sa classe en écrivant son nom à la craie sur le tableau : Patrick Wilder. Le narrateur joue avec le nom Wild, sauvage, Wilde, (Oscar Wilde) – il est d’emblée conquis par cette personnalité hors du commun. Une légèreté et une liberté encore jamais rencontrées dans ces vieux lycées « à la papa » vont être déterminantes pour le futur du narrateur-auteur. Le charisme de Monsieur Wilder a marqué son existence, ce livre en est une lointaine preuve. Au-delà du savoir, c’est l’amour de la langue anglaise qu’il lui a transmis. Et, plus encore, l’amour des mots, le goût de la découverte à travers livres et musiques. Et finalement une certaine philosophie de la vie.
Au-delà du magnifique portrait d’un professeur hors norme dont la vie fut brisée dans la fleur de l’âge (l’énigme de sa disparition constituant au fil des pages une sorte de MacGuffin), ce roman nous dit des choses quelque peu vexantes si, au-delà de l’anecdotique, on s’intéresse au portrait moral de Monsieur Wilder. En effet, à travers les multiples facettes de celui-ci, nous est donné le format d’un type humain d’enseignant qui n’existe plus. En filigrane du charme de la personne, apparaissent les linéaments d’un bruit de fond, d’un habituel d’époque – comme disait Georges Pérec – à jamais disparus. On ne peut donc s’empêcher, lisant Mathieu Pieyre, de faire à tout moment une comparaison entre l’époque dépeinte et la nôtre : l’effet de parallaxe est saisissant. Lire Le Professeur d’anglais c’est, en arrière-plan, faire le constat réitéré d’une certaine faillite de l’école républicaine. Ainsi de la relation maître-élève : « Sans doute, de nos jours, des milliers de lycéens deviennent-ils rapidement « amis » avec leur enseignant sur tel réseau social. Au-delà de l’usurpation du mot d’ami, mot que, pour évoquer Monsieur Wilder, je ne risquai jamais, ce qui m’en différencierait serait ce temps choisi pour conjuguer notre entente sous le mode de la lenteur, tous ces mois d’une année scolaire passés, à partir d’indices mineurs, d’encouragements imperceptibles à forger une complicité, comme se peut nommer rétrospectivement cette relation entre mon professeur et moi. » A propos de la si épineuse distinction Tutoiement-Vouvoiement : « Transcrivant ses paroles, je ne peux m’empêcher de remarquer que toujours il me tutoya et que toujours je le vouvoyai. Comment en aurait-il été autrement ? Combien de fois, par la suite, je souhaiterais, auprès de ces amis qui me demandaient de les tutoyer, invoquer le précédent de Monsieur Wilder, pour leur démontrer que le vouvoiement n’exclut pas la proximité. Pourquoi les aurais-je tutoyés, alors que j’avais toujours vouvoyé Monsieur Wilder ? D’ailleurs, on aime autrement ceux qu’on vouvoie. » Et puis, et surtout, il y a ce cadeau insigne que nous font deux ou trois professeurs qui comptent vraiment : le sentiment de confiance à même d’agrandir le panorama de nos possibles. Fort de cette confiance, nos vies peuvent changer, être réorientées, les perspectives en être agrandies, une vocation naître… Page 60, il y a un détail qui loin d’être adventice, par sa portée symbolique, dit tout : Monsieur Wilder entrant en classe, gagnait « les estrades de bois clair ; il y en avait trois, une centrale, encadrée symétriquement par deux plus petites. J’aimais ces estrades ; elles le rehaussaient, tel un acteur venu nous haranguer, nous émouvoir… ». Éduquer, ex-ducere, c’est conduire dehors, apprendre à sortir, à quitter le nid, mais c’est aussi, pour ce faire, « élever », prendre à un niveau bas et conduire ou mener à un niveau plus haut. Est-ce possible sans estrade lorsque tous se côtoient sur le plancher des vaches*** ? Comment transmettre sans cet adjuvant indispensable à la sacralisation des propos du maître ? N’a-t-on pas sacrifié la verticalité**** de l’autorité et du respect inhérents à l’éducation pour promouvoir l’égalitaire horizontalité d’un « Venez comme vous êtes » ? Monsieur Wilder avait, paraît-il, l’habitude de répéter : « Il ne faut pas confondre la mosaïque et le carrelage. » Avec l’enseignement public tel qu’il est devenu, nous sommes désormais dans le « carrelage »… Je m’arrête, de peur de paraître vouloir, comme dit l’expression, faire prendre mes vessies de boomer pour des lanternes…

* Si « la rencontre est une histoire qui nous appartient » comme l’affirme l’intitulé de la collection chez Arléa où a paru ce roman, la non-rencontre est une histoire qui « nous » appartient tout autant, sachant que le possessif « nous » s’il renvoie au locuteur peut aussi désigner deux personnes…
** Je recommande vivement de lire le portrait qu’en donne le Comte Beugnot dans l’Anthologie du portrait – De Saint-Simon à Tocqueville proposée par Cioran (Coll. Arcades, Gallimard, 1996).
*** « Supprimer l’éloignement tue. » René Char, L’Âge cassant, 1965.
**** L’enseignement est une dépendance, une contrainte or, dans la société néolibérale de performance, celles-ci sont ressenties comme d’insupportables sujétions car l’individu est supposé être autonome, autosuffisant – une monade à l’image du baron de Münchausen qui prétendait s’extraire des sables mouvants en se tirant lui-même par les cheveux…

L’appartement de la rue Henri-Robert de Jean-François Berthier, éditions Le Temps qu’il fait, 2022 (16€).
Le Professeur d’anglais de Mathieu Pieyre, Collection « La Rencontre », Arléa, 2022 (18€). LRSP (livres reçus en service de presse).

Illustrations : (en médaillon) photographies ©Arléa – ©LeTempsqu’ilfait / Éditions ArléaÉditions Le Temps qu’il fait.

Prochain billet bientôt se Deus quiser.

  1. Serge says:

    Faut-il vivre soi-même une vie pleine d’aventures ou bien s’enfermer chez soi pour vivre par procuration en lisant des livres? Voilà un vrai sujet. J’atteste que les deux ne sont pas inconciliables. Ainsi depuis quelques temps j’ai délaissé ma bibliothèque pour me lancer dans la vie réelle à corps perdu. Je suis à la fois Tintin, le capitaine Achab, Charles Swann, le comte de Monte Christo, le colonel Kurtz. Quelle exaltation!
    J’ai même abandonné les livres de Françoise Bourdin pour séduire de vraies femmes.

    1. Patrick Corneau says:

      Cher Serge, très impressionnés ici par cette réorientation existentielle (les cuistres parleraient de « metanoïa »), nous (lecteurs et moi) attendons avec impatience un retour d’expérience dûment circonstancié. Mais ne vous dispersez pas trop dans tous ces héroï-hétéronymes… J’apprends par ailleurs que Françoise Bourdin est un cœur libre, alors…

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