Patrick Corneau

J’en reviens toujours à l’essai de Cynthia Fleury et aux voies de sortie du ressentiment parmi lesquelles la philosophe compte l’admiration telle qu’elle fut défendue et illustrée par des penseurs aussi différents que Descartes et Deleuze : « L’admiration, couplée à la générosité et à l’humilité, dans sa version la plus cartésienne possible, n’est pas un fanatisme mais un sentiment raisonnable : apprendre à regarder le monde ou un autre, les admirer au sens où l’on saisit aussi chez eux la singularité qui permet d’augmenter son apprentissage général, renvoie à cette aptitude bien connue dans la philosophie : la capacité d’étonnement (admiratio) ou de questionnement, délivrée de toute tentation de dénigrement. Admirer c’est provoquer l’éveil en soi, ouvrir la capacité cognitive, permettre la mobilité de l’esprit et du corps, permettre donc l’agir. » On voit donc combien l’admiration confère au sujet une capacité d’augmentation de son esprit et un pouvoir de résistance au rétrécissement de l’âme qu’induit le ressentimisme avec sa méchanceté, sa dégoûtante malveillance, sa capacité dépréciative… 

L’admiration est reconnaissance étonnée d’une altérité, l’inverse de l’idolâtrie qui en est la négation. On célèbre une magnificence du fait même de son irréductibilité, de son inaccessibilité. En admirant une figure exceptionnelle, il ne s’agit pas de se conformer à un « patron ». L’admirateur échappe à la répétition pour se tenir à l’écart, dans une extériorité lumineuse. Il ne cherche nullement à vouloir ressembler à un supposé « modèle » mais à tirer de sa présence le goût de la singularité, une assiduité à l’exception, une possible augmentation de soi-même.

S’il est un écrivain qui a rempli avec une plus parfaite probité et constance ce programme, c’est bien Stefan Zweig dont je viens de lire (avec admiration !) La chambre aux secrets récemment publié chez Robert Laffont. On le sait Stefan Zweig avait une connaissance intime de l’esprit français, de la culture et de l’histoire de notre pays. Dans la lignée de ses grandes biographies, La chambre aux secrets nous invite à découvrir son panthéon littéraire personnel où se côtoient Verlaine, Stendhal et Proust, Flaubert, Claudel et Rimbaud, Balzac et Romain Rolland. 

Après un premier volume intitulé Seuls les vivants créent le monde, consacré aux années 1914-1918, Robert Laffont poursuit l’édition de textes rares ou inédits de Stefan Zweig. Sont ici réunis des articles de journaux ou de revues, des préfaces et une conférence, tous publiés entre 1902 et 1943. L’auteur des Très Riches Heures de l’humanité y évoque les figures d’écrivains français de toutes les époques de Baudelaire à Jean Jaurès, Edmond Jaloux et Roger Martin du Gard. Ce panthéon personnel, d’une grande diversité permet aussi de mieux saisir l’évolution intellectuelle de l’auteur, le développement de son goût, ses passions constantes, de connaître ses coups de cœur plus éphémères et ses rencontres parfois déterminantes. Mais aussi la démonstration et la confirmation de son talent d’écrivain et de biographe, nourri de ses réflexions sur l’esprit français, sur l’art, sur le destin, et – central, inébranlable jusqu’à la fin – la force entraînante de son humanisme. 

Lorsqu’il parle d’un autre écrivain, Zweig fait toujours montre de ses dons de passeur : ces textes sont avant tout des exercices d’admiration de « maîtres » ou de proches. Il sait comme peu d’autres créer un long dialogue, par-delà la vie et la mort, avec des présences amies ou fraternelles. « Il n’écrira jamais contre, mais toujours pour, souligne Dominique Bona dans sa biographie, L’Ami blessé (Plon, 1996). Son sens critique le porte à la louange. […] Nombre d’auteurs lui seront redevables de la lumière qu’il portera sur eux, n’hésitant pas à sacrifier le temps que réclame son œuvre personnelle. »
Zweig aime aimer* et faire aimer ; l’enthousiasme que Goethe célébrait comme la première condition de la connaissance artistique est sa première vertu. « Jamais blasé ni morose, poursuit Dominique Bona, en perpétuel état d’étonnement, toujours prêt à admirer, il se dépense sans compter pour faire partager ses passions. » Sa vénération des grandes figures de l’humanité est également sans limites. À notre époque où les hiérarchies sont bousculées, où la notion même de « grand art » est contestée, où la fin des références induit une certaine perte de sens, conduit même à un révisionnisme suspect ou inique, la vision de Zweig, puisant à la source du classicisme européen, a de quoi rasséréner. Guidé par l’idée de partage et de transmission, Zweig propose à l’admiration de ses lecteurs des « bâtisseurs » exemplaires. C’est ainsi que curiosité, profondeur et élégance règnent constamment dans ces pages imprégnées d’une culture communicative. Se partageant entre divers hommages, des portraits ou de véritables critiques littéraires liées à la parution de nouvelles éditions, de traductions ou de raretés bibliophiliques, la lecture de ces textes est un salubre bain de jouvence. Nous sommes lavés de bien des médiocrités dont nous sommes cernés quand ce n’est pas de l’inculture crasse dont elles se targuent…

Un des avantages de la position de Stefan Zweig, Autrichien nourri de culture germanique, pétri de culture antique et russe, maîtrisant l’italien, l’anglais et le français, féru d’échanges intellectuels, est qu’il est devenu grâce à ses lectures et ses pérégrinations, un intermédiaire idéal entre les nations européennes. Très pertinemment, avec une rare justesse, ce cosmopolite sait définir ce qui fait, selon lui, la force originelle de l’art français comparé à l’art allemand : « Toujours il revient au commencement. Il rénove toujours, jamais n’innove à partir de rien. Il prend le relais là où un autre siècle s’était arrêté, Zola prolonge Balzac, Verlaine Villon, Voltaire Pascal et Anatole France Voltaire de nouveau. Leur art est un édifice d’un seul tenant, non une agglomération ; chaque poète, chaque peintre prend place dans une lignée de manière harmonieuse. » Au passage, afin de mettre en valeur Claudel et son art du « sublime », Zweig égratigne deux auteurs qu’il n’aime pas – c’est l’exception qui confirme la méthode admirative ! –, Maurice Barrès et Paul Bourget, « ces dévots par arrivisme », et façonne un peu plus clairement son idéal littéraire, fait d’équilibre et de clarté, mais aussi de grandeur et de sincérité. D’ailleurs, il n’est pas sans réserves – ce qui est heureux pour notre gouverne – concernant l’esprit français** sujet à une perpétuelle susceptibilité : « cette bouteille de phosphore » toujours prête à s’enflammer à la moindre étincelle… Une agitation « parisienne » parfois assez superficielle qui ne manque pas de retomber dans la lassitude, l’abattement et un auto-dénigrement permanent Ô combien dangereux ! Il faut lire l’étonnant dernier texte intitulé « 1914 et aujourd’hui  – À l’occasion de la parution du roman Été 1914 de Roger Martin du Gard » où Zweig donne une lecture visionnaire de l’effondrisme actuel, dénoncant par anticipation notre incapacité par veulerie, découragement, indifférence à nous opposer aux catastrophes de dimensions planétaires qui nous menacent. 

Enfin, ce qui est passionnant à découvrir dans cette mosaïque de portraits est un Zweig au miroir de lui-même. Lorsqu’il présente l’historien Ernest Renan : un « esprit libre et clément », « clair, lumineux », « que nulle passion ne troublait », qui « voyait en artiste » et « éprouvait chaque fait […] en authentique peintre », c’est un peu de lui-même dont il parle. De même, l’évocation de Sainte-Beuve, personnage « peu sympathique », s’éclaire lorsqu’il s’agit d’évoquer son destin refoulé de poète et de mettre en exergue ses qualités de critique, constamment la recherche d’« une énigme dans un caractère », d’« une obscurité dans un destin ». Une fois encore, c’est sa manière, son mode de compréhension des auteurs qu’indirectement Zweig évoque ici. Certains hommages publiés dans ce recueil vont encore plus loin dans l’analogie et peuvent être considérés comme des autoportraits de Zweig.

À ouvrir chacun des secrets de cette chambre, c’est un émouvant « j’écris, donc je suis » que l’on reçoit en quelque sorte. La plupart de ces biographies et portraits sonnent comme autant d’échos fraternels à l’angoisse de vivre d’un homme qui sait qu’il sera de par sa judéité bientôt indésirable partout en Europe. Plutôt que la simplicité du portrait, Zweig cherche davantage la fidélité à l’œuvre et poursuit les auteurs dans les méandres de leur personnalité, de leurs contradictions et de leurs mystères. « Je propose la vérité d’un portrait moral, non une belle légende », explique-t-il dans une lettre à Romain Rolland. Ainsi, les textes ici réunis, tout comme ses biographies plus substantielles, ne sont ni des récits factuels, ni des essais d’ordre purement objectif. Ils offrent au contraire « une démarche de sympathie » comme dit Dominique Bona, émotive, affinitaire et subjective. Zweig nous rappelle ainsi que l’art n’a pas d’autre fin que celle d’unir les hommes : toute littérature digne de ce nom – comme toute musique – est réconciliatrice. Les œuvres ouvrent le cœur, aèrent les intelligences, rassemblent et pacifient.
Une grande et belle leçon d’humanisme européen aussi indispensable et urgente qu’éminemment actuelle.
* Si Paul Morand dit qu’il « aime aimer », c’est un plaisir privé et plutôt égoïste, chez Zweig c’est une vocation généreuse qui nourrit un humanisme cosmopolite ouvert et tolérant.
** Autre définition : « L’esprit français s’est au fil des siècles bâti deux édifices pour le culte, la cathédrale, puissant assemblage de pierre s’élevant de la terre grossière, lieu de la croyance, et le temple de la raison, structure spirituelle de l’homme et de son autodétermination ». Tradition mouvementée d’oppositions passionnées qui explique bien des débats actuels vifs (et souvent oiseux) sur la laïcité…

La chambre aux secrets de Stefan Zweig, édition établie et présentée par Bertrand Dermoncourt, traduit de l’allemand par David Sanson, Éditions Robert Laffont, 2020. LRSP (livre reçu en service de presse).

Illustrations : Stefan Zweig photographie d’origine inconnue / Éditions Robert Laffont.

Prochain billet le 19 décembre.

  1. ondreville says:

    Comme je vous retrouve à travers ce beau portrait que vous faites de Stefan Zweig ! Vous avez comme lui la même capacité d’admiration et d’étonnement, la même générosité inépuisable. Merci à vous deux ! Jacques Robinet

    1. Patrick Corneau says:

      Merci cher Jacques Robinet! Si j’en avais encore l’âge je rougirais… Vos éloges sont de beaux encouragements à persévérer. Amitiés et gratitude pour votre fidélité au Lorgnon, P. C.

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