Patrick Corneau

L’époque n’est plus à l’érection mais à la chute des statues – celles des gêneurs, des dérangeurs, disons des « méchants » – au nom d’une révision assainissante (voire prophylactique) de l’histoire et d’une rectification idéologiquement orthonormée de notre patrimoine littéraire (en attendant le grand nettoyage de la « cancel culture ») par les trois éternels compères : Trissotin, Tartuffe et Torquemada. Aussi, après le récent passage de Paul Morand* au Kärcher des trois « T », m’a-t-il semblé utile de donner à lire une ancienne chronique du facétieux et frondeur Jean Dutourd sur l’infâme Rebatet qu’avait opportunément réédité Francois Kasbi (merci F. K. !) dans le choix judicieux des numéros de MatuluJournal rebelle (1971-1974) qu’il avait publié en 2017.
Comparaison n’est pas raison, m’opposera-t-on. Certes, mais en même temps il suffit d’actualiser certaines observations, de remplacer « Révolution » par « politiquement correct » ou n’importe quel poncif de la merdonité et ce texte de Jean Dutourd écrit en 1972 n’a pas vieilli d’un iota…
* « Arriviste détestable et grand écrivain » selon Jean-Claude Raspiengeas (La Croix du 3 décembre 2020).

« Si j’avais rencontré Lucien Rebatet en 1943, je lui aurais tiré dessus à coups de révolver. Nous étions en guerre civile alors, et chacun d’un bord opposé. Finalement, je me suis retrouvé dans le camp des vainqueurs. Dès 1944, Jean Paulhan m’a appris que le devoir du vainqueur était avant tout de défendre les vaincus. Je crois bien qu’il était seul de son avis à ce moment-là. On fusilla Brasillach et quelques autres. Rebatet fut condamné à mort. Je ne sais pas pourquoi il ne fut pas exécuté. La Providence, à laquelle il ne croyait pas, veillait sur lui.

Rebatet resta huit ans en prison, puis Vincent Auriol, assiégé par quelques personnes, notamment Paulhan et Gaston Gallimard, signa sa grâce. C’est à cette époque que je le connus. Il avait écrit dans sa cellule de condamné un des plus beaux romans du XXe siècle : les Deux Étendards, que j’admirais avec fanatisme. Un homme ayant écrit les Deux Étendards était sacré à mes yeux, quoiqu’il eût pu dire, faire ou penser précédemment. Je l’accueillis avec une chaleur qui lui fit plaisir, je crois. D’ailleurs ce n’était pas le Rebatet de Je suis partout qui était devant moi, mais un autre homme, un grand écrivain, un grand artiste. Quelqu’un qui avait vécu une expérience à la Dostoïevski. Les petits bourgeois qui nous régentent politiquement ou intellectuellement, et qui nous empoisonnent avec leur morale imbécile de petits bourgeois, ignorent cette chose fondamentale qu’un artiste est essentiellement un homme qui se métamorphose. Vous le cherchez ici, il est déjà ailleurs. Vous l’avez aperçu à la cave ; l’instant d’après il plane au-dessus du Mont Blanc. Incroyable, mais vrai !

Évidemment, il est impossible de faire comprendre cela aux terroristes de la vie littéraire française, qui ont des catégories mentales de conseillers municipaux. Pour eux, un individu comme Rebatet doit être supprimé ou tout au moins réduit au silence pour diverses raisons : parce qu’il est un grand pécheur, parce qu’il a choisi le noir au lieu du blanc (crime métaphysique), parce qu’il est un ennemi politique, enfin parce que le talent est par nature antipathique.

Rebatet n’ayant été en fin de compte ni supprimé ni réduit au silence, on a organisé (supérieurement, il faut le reconnaître) le silence autour de lui. Rarement l’hypocrisie et le pharisaïsme contemporains ont été aussi efficaces. Rebatet, qui devrait être un des écrivains les plus célèbres de notre temps n’est connu, grosso-modo que des lecteurs de Rivarol. Les petits Vychinski et les petits Beria qui règnent sur la vie intellectuelle et littéraire française sont arrivés à ce résultat d’annuler purement et simplement un romancier admirable parce que, pendant quatre ans, l’homme qu’il était avait fait l’andouille.

Voilà vingt-huit ans que pèse sur nous cette morale de maître d’école. Voilà vingt-huit ans que la vie littéraire et intellectuelle française est asphyxiée, dévoyée, stérilisée, crétinisée, abrutie par la politique. Il n’y a plus de critique sérieuse en France, plus de liberté d’esprit, plus de hardiesse, plus d’originalité. Rien qu’un conformisme affreux. Plus personne n’est jugé selon son talent, sa puissance créatrice, son invention, son imagination, son génie. Il ne s’agit que de distinguer les bons des méchants. Les bons sont de gauche ou font semblant d’en être. À eux toutes les louanges, les prébendes, les commandes officielles, les tirages, les gracieusetés de la Sorbonne. Les méchants sont de droite ou assimilés. Pour eux les ténèbres extérieures, les pleurs et les grincements de dents, le silence du cimetière.

Évidemment, cette dictature de la stupidité ne durera pas toujours, mais pour le moment nous sommes en plein dedans. Et nous en voyons les résultats : une déliquescence complète des lettres et des arts, et les vrais créateurs obligés de construire leur œuvre dans l’obscurité, l’amertume, l’incompréhension d’un public dont on a lavé le cerveau. Il se peut qu’en politique la Révolution libère des énergies nouvelles. En matière d’art, c’est le contraire qui se produit. Car le vice majeur de la Révolution consiste à tout envisager sous l’angle de la morale. À ses yeux, le meilleur artiste est celui qui est le plus vertueux ou le plus docile. La vertu et la docilité font les bons fils. Non pas les bons poètes. Les périodes de politisation excessive marquent toujours la revanche des médiocres sur les gens de talent. Rivarol a eu là-dessus un mot définitif, comme sur tant d’autres choses : « Si la révolution s’était faite sous Louis XIV, Cotin eût fait guillotiner Boileau et Pradon n’eût pas manqué Racine ». Sans remonter à Louis XIV, nous avons vu cela en 1944, lorsque le CNE, Comité national des Écrivains, incroyable machine à distribuer des bons points et des mauvaises notes, interdit à des écrivains comme Giono de publier une seule ligne pendant cinq ans.

MATULU est un journal qui me plait parce qu’il déteste le mélange des genres, ce qui est la marque de l’honneur littéraire. En célébrant ici Lucien Rebatet, il manifeste avec éclat qu’il se refuse à confondre l’art avec la morale. Rebatet est un grand écrivain ; ce grand écrivain est l’honneur des lettres françaises. Etiemble avait eu le courage de le dire déjà en 1952. Vingt ans après, il faut autant de courage à MATULU. Je l’en félicite et je le remercie de m’avoir associé à cette action audacieuse. »
Lucien Rebatet : l’art et la morale par Jean Dutourd, MATULU, n°17 – Septembre 1972.

A lire : « J’aime aimer » – Entretien avec Paul Morand par Michel Mourlet (MATULU n°14 – Mai 1972)

Illustration : Antoine COYPEL, « La Colère d’Achille » (1711), ©Musée des Beaux-Arts de Tours.

Prochain billet le 15 décembre.

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Patrick Corneau