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Deux acceptions différentes de l’alternative par Christian Thomsen

Patrick Corneau

Deux acceptions différentes de l’alternative : Proust et Brassens

Le terme « alternative » est de plus en plus souvent employé dans la langue française, soit comme substantif, soit comme adjectif au féminin. En théorie et en bon français, une alternative est un choix qu’il faut faire entre deux propositions. Mais, en pratique, le mot est souvent employé à l’anglo-saxonne, et désigne alors l’une ou l’autre des propositions mises au choix. On parle notamment, dans ce sens, d’une « solution alternative ».
Pour illustrer des deux acceptions différentes du mot « alternative », je convoque deux monstres sacrés des lettres françaises : à ma droite un romancier, probablement le plus grand du XXème siècle avec Céline, Marcel Proust ; à ma gauche un chanteur fou de poésie française, Georges Brassens. Donnons-leur la parole.

Le texte de Proust est tiré d’un des plus célèbres épisodes de la Recherche (c’est ainsi que les proustophiles nomment le grand œuvre de leur auteur préféré, intitulé en réalité À la recherche du temps perdu. Il faut avouer que c’est un peu long à écrire, et aussi à énoncer). Charles Swann, l’un des principaux personnages du roman, est venu faire ses adieux à la duchesse de Guermantes, car les médecins ne lui donnent plus que quelques mois à vivre. La duchesse, prête à sortir pour un dîner en ville, ne prend guère le temps d’écouter son vieil ami : « Placée pour la première fois de sa vie entre deux devoirs aussi différents que monter dans sa voiture pour aller dîner en ville, et témoigner de la pitié à un homme qui va mourir, elle ne voyait rien dans le code de convenances qui lui indiquât la jurisprudence à suivre, et, ne sachant auquel donner la préférence, elle crut devoir faire semblant de ne pas croire que la seconde alternative eût à se poser, de façon à obéir à la première qui lui demandait en ce moment moins d’efforts, et pensa que la meilleure manière de résoudre le conflit était de le nier. « Vous voulez plaisanter ? » dit-elle à Swann… « Ce serait une plaisanterie d’un goût charmant », répondit ironiquement Swann. »
Toute la magie de l’écriture de Proust est condensée dans ce célèbre passage.

Voyons maintenant comment Brassens utilise cette fameuse alternative.
Il suffit de lire le texte d’une de ses chansons les plus connues, Le Gorille :
« Supposez que l’un de vous puisse être,
Comme le singe, obligé de
Violer un juge ou une ancêtre,
Lequel choisirait-il des deux ?
Qu’une alternative pareille,
Un de ces quatre jours, m’échoie,
C’est, j’en suis convaincu, la vieille
Qui sera l’objet de mon choix !
Gare au gorille !… »
Comme tout cela est dit avec malice et finesse !

On l’aura compris, j’ai tendance à penser que c’est la version de Brassens qui est la plus conforme à l’exactitude de la langue française.
Cependant, m’est-il permis de contester Proust ?
Je n’en aurai pas l’outrecuidance…
Alors, disons : match nul…

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Longtemps je me suis couché de bonne heure

Il n’est probablement pas nécessaire d’avoir lu La Recherche pour savoir qu’il s’agit-là du célèbre incipit de ce roman-fleuve, celui-là aussi connu que celui-ci.
Pour ma part, je rêve depuis longtemps de pouvoir commencer un texte autobiographique par une paraphrase, qui pourrait être « Longtemps je me suis levé de bonne heure ».
Malheureusement, mon activité professionnelle m’oblige à continuer à me lever tôt tous les jours de la semaine. Il me faudra donc attendre d’être en retraite pour pouvoir utiliser cette phrase qui me plaît tellement.
Mais heureusement, la grammaire française m’offre une astuce imparable sous la forme du futur antérieur. Je suis donc autorisé dès maintenant à écrire « Longtemps, je me serai levé de bonne heure ».
Le problème, c’est que, une fois cette première phrase posée, que pourrais-je bien écrire d’intéressant à la suite ? Pour l’instant, je n’en ai pas la moindre idée ! N’est pas Proust qui veut…

Christian Thomsen

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Patrick Corneau