Patrick Corneau

Quand je lis la prose fluide et nonchalante de Denis Grozdanovitch, j’ai l’impression d’entendre claquer des balles de tennis sur des raquettes en bois, tendues de cordes en vrai boyau, au creux d’une pinède par une douce et languissante après-midi d’été. Grosse bouffée de nostalgie car ce son très particulier provenant de vibrations sur des matières organiques est perdu à jamais. Ceux qui ont pratiqué ce tennis en tenue blanche obligatoire me comprendront. Ceci dit, j’aime assez l’approche Grozdanovitch en littérature, son air de ne pas y toucher, son talent à alterner comme de longs passing-shots des récits pleins de fantaisie et d’humour, du vécu savoureux dont il sait extraire avec finesse des passages méditatifs et sobrement érudits. Bref, une amicale invitation à une philosophie dégagée de tout intellectualisme dogmatique. Légèreté et profondeur (« la profondeur affleure à la surface ») soit l’esprit même de la sprezzatura perceptible pour qui sait lire.

Son précédent ouvrage nous avait ouvert les arcanes du Génie de la bêtise (Grasset, 2017), aujourd’hui avec Dandys et excentriques – les vertiges de la singularité (Grasset, 2019), il s’interroge sur la mystérieuse articulation qui relie le singulier au multiple. Quésaco ?
Je vais faire une légère digression.
Pour les (re)découvrir, on peut placer nos vies sous l’angle de l’éternité ou de l’infini (grand ou petit) comme l’a fait Annie Dillard dans Au présent, ce livre extraordinaire où elle développe une sorte de poésie de la statistique, un vertige pascalien des grands nombres. Par exemple : qu’est-ce que nos 60 et quelques années d’existence quand on sait qu’il en faut un million pour former le moindre grain de sable ? Pour quelle raison accorde-t-on tant d’importance à la survie de notre petite personne quand on réalise qu’il y aurait environ neuf galaxies pour chacun d’entre nous ? Ou quand on calcule que 85 milliards d’humains ont vécu sur la Terre avant nous ? Nous avons beau être désormais près de six milliards sur Terre, les morts dépasseront toujours en nombre les vivants. Quelle place nos quelques dizaines de kilos de chair occupe-t-ils dans l’univers quand on sait qu’il tombe sur terre une tonne de micrométéorites par heure ?

Je ne sais si Denis Grozdanovitch a lu Annie Dillard, mais je suis persuadé qu’il frémirait aux chiffres avancés, lui qui est si sensible à la question lancinante que pose la vertigineuse antinomie entre « le singulier et le multiple ». Surtout, problème subséquent, comment préserver un soupçon de singularité, d’originalité dans des mégapoles de plus en plus tentaculaires, des sociétés en proie à une expansion démographique aussi accélérée que mortifère ? Comment faire face à l’angoisse de n’être plus rien et même pis : ravalé au rang de « moins que rien » ? Le sentiment de vertige face à la dynamique des grands nombres qui régit désormais nos vies ne semble pas partagé par nos contemporains et, plus grave, par les intellectuels qui prétendent réfléchir à l’avenir de nos sociétés. Denis Grozdanovitch s’en étonne : « Cette inattention est-elle donc plus ou moins volontaire, résulte-t-elle de l’angoisse secrète que tout un chacun éprouve à la perspective d’une humanité surnuméraire submergeant les capacités d’accueil de cette planète ou bien est-elle le résultat, déjà advenu, d’un affaiblissement de la singularité individuelle ? Affaiblissement qui, il faut le remarquer, prendrait paradoxalement alors la forme d’un individualisme et d’un narcissisme généralisés pour mieux dissimuler sa vraie nature, c’est-à-dire le prélude à un effondrement dont on soupçonne parfois qu’il soit inscrit au cœur même de toute civilisation trop sophistiquée. »
Face à ce risque de submersion et d’engloutissement dans la masse anonyme, Denis Grozdanovitch en vient à s’intéresser aux grains de sable qui refusent de s’arrondir au contact des autres et, contre vents et marées – c’est le cas de le dire – maintiennent quelques rugosités atypiques, quelque angle saillant ou dissymétrie, quitte à faire tache dans l’uniformité universelle. Et Grozdanovitch de brosser le portrait de quelques excentriques approchés au cours de son existence, d’esquisser le profil de nombreux autres rencontrés au fil de ses lectures. Cette énumération est, selon sa manière habituelle, farcie d’anecdotes hautes en couleurs, prises souvent sur le vif (au point que l’on se demande parfois si sa plume, emportée par le plaisir du conteur, n’enjolive pas un peu les faits). Ces portraits donnent à notre écrivain-philosophe l’occasion d’examiner les phénomènes de l’excentricité et du dandysme au sens ordinaire et de découvrir, au passage, que les deux attitudes sont souvent antithétiques. Ainsi l’excentrique (rarement conscient de l’être) donne libre cours à sa fantaisie (les cas décrits par Grozdanovitch nous ont paru relever plutôt de pathologies mentales) dans l’ignorance la plus totale des autres, alors que le dandy, lui, est en perpétuelle représentation y compris devant lui-même…
Ce passage en revue des différents mode d’expression de la singularité offre surtout l’opportunité de déceler chez beaucoup d’artistes, d’écrivains ou de figures publiques notoires (du passé et du présent), ce que Denis Grozdanovitch nomme un « dandysme minimaliste », c’est-à-dire un dandysme non flamboyant, non conquérant ou arrogant et plutôt dédié à une sorte de repli hautain dans l’ombre et le secret – à l’image du personnage de Huysmans*, des Esseintes, lequel passe du dandysme classique à une attitude de retrait mondain.

Si le livre fait allusion bien sûr au phénomène du dandysme classique (Brummel, Oscar Wilde, Huysmans, Baudelaire, Barbey d’Aurevilly), il en vient à travers ces évocations à dégager une dimension morale qui, pour être souvent inaperçue, du fait de sa modération, n’en est pas moins perceptible. Cette galerie plus atypique commence par évoquer les figures de nombre d’excentriques japonais et chinois – adeptes du taoïsme et du zen – puis enchaîne sur celles de personnages occidentaux tels que le philosophe Wittgenstein, Henri-Frédéric Amiel, Léautaud, Charles Albert Cingria, Verlaine, Rimbaud, T.E. Lawrence, Corto Maltese, Don Quichotte, Lord Byron, le comte Potocki, le Prince de Ligne, Casanova, Borges, Drieu la Rochelle, Maurice Ronet, Arthur Cravan, Albert Cossery, Duchamp, Andy Warhol, Fernando Pessoa, Bartleby, Hemingway, Fitzgerald, Henry Miller, Allan Bloom, Cyrano de Bergerac et quelques autres… Comme on le voit c’est un panorama riche et contrasté de personnalités hors normes, mais toujours nuancé par « l’esprit de finesse » de Denis Grozdanovitch. Viennent ensuite des pages consacrées au dandysme féminin où apparaissent les figures de Mme du Chatelet, George Sand, Colette, Karen Blixen, Anne-Marie Schwarzenbach, Virginia Woolf, Vita Sackville West, Rachel Bespaloff, Gabrielle Roy, Louise Brooks et Alexandra David Néel. Ce qui nous convainc que la singularité n’est pas une affaire de sexe.

Comme dans ses précédents ouvrages, Denis Grozdanovitch nous prouve que « l’esprit de géométrie » n’est pas son fort, ne serait-ce que dans la composition de ses livres car alternent ici les passages relativement réflexifs, voire méditatifs, avec les portraits vécus – lesquels par leur facture très littéraire (peut-être « trop » quand ils se donnent pour de simples remembrances) sont autant de récits ou de nouvelles intégrés à l’ensemble. Mais on aurait tort de bouder notre plaisir à se laisser porter par la plume fluide et nonchalante d’un écrivain des plus enjoués et sagaces. Louons la désinvolture d’une philosophie « artiste » (il y a du Stan Smith chez Grozdanovitch**) qui nous procure de si délicieux bréviaires de sagesse et de drôlerie.

* Voir le texte insolite et non-conformiste de Huysmans sur Notre-Dame (1898) que nous publions dans la rubrique « Textes amis ».
** Denis Grozdanovitch est aussi un ancien joueur de tennis, de squash et de courte paume (et par ailleurs un grand amateur d’échecs).

Dandys et excentriques – les vertiges de la singularité de Denis Grozdanovitch, Éditions Grasset, 2019. LRSP (livre reçu en service de presse)

Ici, un extrait : « La préférence négative » sur Bartleby de Melville.

Illustrations : Honoré Daumier, « Le Narcisse », photographie ©Lelorgnonmélancolique / Éditions Grasset.

Prochain billet le 24 avril.

  1. Serge says:

    On reste stupéfait par le nombre et la qualité des excentriques qu’il a croisé au cours de sa vie.
    Mais je ne lui en voudrais pas d’en avoir inventé quelques-uns ou d’avoir agrémenté quelques rencontres.
    La fiction a ses lettres de noblesse.

  2. Patrick Corneau says:

    Oui, quelques portraits sont trop beaux pour être vrais, mais notre plaisir n’en est pas diminué. 😉

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