« C’est plutôt une divinité, un astre, qui préside à toutes les concep­tions du cerveau mâle; c’est un miroitement de toutes les grâces de la nature condensées dans un seul être; c’est l’objet de l’admi­ration et de la curiosité la plus vive que le tableau de la vie puisse offrir au contemplateur. C’est une espèce d’idole, stupide peut- être, mais éblouissante, enchanteresse, qui tient les destinées et les volontés suspendues à ses regards. Ce n’est pas, dis-je, un animal dont les membres, correctement assemblés, fournissent un parfait exemple d’harmonie; ce n’est même pas le type de beauté pure, tel que peut le rêver le sculpteur dans ses plus sévères méditations; non, car ne serait pas encore suffisant pour en expliquer le mys­térieux et complexe enchantement.
[…] tout ce qui orne la femme, tout ce qui sert à illustrer sa beauté, fait partie d’elle-même; et les artistes qui se sont particu­lièrement appliqués à l’étude de cet être énigmatique raffolent autant de tout le mundus muliebris que la femme elle-même. La femme est sans doute une lumière, un regard, une invitation au bonheur, une parole quelquefois; mais elle est surtout une har­monie générale, non seulement dans son allure et le mouvement de ses membres, mais aussi dans les mousselines, les gazes, les vastes et chatoyantes nuées d’étoffes dont elle s’enveloppe, et qui sont comme les attributs et le piédestal de sa divinité; dans le métal et le minéral qui serpentent autour de ses bras et de son cou, qui ajoutent leurs étincelles au feu de ses regards, ou qui jasent dou­cement à ses oreilles. »
Charles Baudelaire, Œuvres complètes, Pléiade.

Lorsque j’ai relu ces deux textes de Charles Baudelaire, je me suis demandé ce qui arriverait si notre poète national vivait sous notre bel et vivace aujourd’hui.
Considérons d’abord que le poète disposant des mêmes qualités et intentions antisociales serait sans doute inclus dans le club très fermé (non pas qu’il soit difficile d’y entrer mais plutôt sans espoir d’en sortir) des « bannis, réprouvés et infréquentables« . Il est aussi probable qu’il ne serait pas dans le réquisitoire d’un juge Ernest Pinard version 2018, mais dans le collimateur d’une égérie de Judith Butler qui lui signifierait que seules ses représentations culturelles sexistes, patriarcales et paternalistes permettent de parler avec tant de concupiscence de la femme. Et que par de tels propos (qui peuvent déraper en propositions ou gestes inappropriés), il est un obstacle vivant au progrès et une injure à l’érection d’une humanité juste visant l’égalité des êtres libres. Dans un deuxième temps, notre égérie lui ferait comprendre qu’à Minneapolis, il serait déjà coffré alors qu’en France, il a l’insigne chance de pouvoir se reconfigurer culturellement, c’est-à-dire se faire progressivement à l’idée que la notion d’homme n’existe pas, ne correspond à aucune réalité dans un monde bien fait tel qu’une féministe proprio sensu le conçoit. Certes, ajouterait-elle, il y a un sexe masculin, mais cet organe naturel doit céder aux exigences de la préférence individuelle pour un genre et pour son « orientation »…
L’épilogue très probable de ce petit pliage spatio-temporel serait que Charles viendrait à résipiscence: il se résignerait à considérer son sexe comme une donnée sans portée véritable, admettrait (de guerre lasse) que seuls son genre et son « orientation » peuvent lui fournir une ontologie viable et adaptée à son époque. On peut même penser qu’après une sorte d’effondrement, il créerait un mouvement intitulé #sexit dont l’objectif serait l’éradication du contact physique entre homme et femme.
Les temps où appuyer de son index sur le gras du bras d’une femme était ressenti comme chose délicieuse et plaisir partagé sont comptés*.

* J’apprends dans un journal dit culturel que le slow danse « inclusive », érogène, accessible (et donc préférée des timides) n’est plus qu’un objet historique et anthropologique.

Je dédie ce billet à toutes les femmes pensives qui aiment tenir un éventail dans leur main gauche.

Illustration: La femme en bleu de Jean Baptiste Corot (1874).

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Patrick Corneau