Faire à travers le portrait d’une ville le sien propre est une gageure qui a peu d’exemples probants – excepté l’incomparable La forme d’une ville où Julien Gracq célèbre, avec le sens poétique que l’on sait, Nantes. Patrick Mauriès a fait de même – avec une quasi égale réussite – pour Nice avec Dans la baie des Anges. Ce qui naît sous sa plume est moins une œuvre mémorielle ou la description proprement dite d’une ville que la tentative de retrouver ce qui en elle (paysages, architecture) a informé l’imaginaire et la sensibilité esthétique de l’écrivain. Notamment le goût de la citation, comme expression d’une « certaine idée de la littérature », que je partage bien évidemment avec lui…

« (…) une certaine idée de la littérature s’est imposée à moi: jeu de tropes et de chausse-trapes de la mémoire, diverticule imprévisible, chemin bifurquant au fil d’une lecture, scholie ajoutée à la marge d’un texte antérieur, emprunt et dérive, couture et greffe, découpage et collage. Si le jeu de la citation, à tous les sens de l’expression, a été si important pour moi, c’est que rien ne me semble plus délectable, plus riche et plus vrai — contrairement à la croyance, à la créance naïve que le sens commun, et sa grimaçante parodie médiatique, accordent à l’originalité et à l’expression de soi — que l’entre-deux qui réunit une ligne tracée un mois, un an ou un siècle plus tôt, et celle qui s’impose à vous, greffon saisissant qui vous dépossède dans le moment où elle vous révèle à vous-même. Ellipse aussi, puisque dotée d’un double foyer, dont l’un masque et fait écho à l’autre. Dédoublement, stéréophonie, vertige, incertitude, réalité louche d’un passé réduit à l’état de trace ou de fragment que sa réverbération dans l’instant dote d’une intensité, d’une tonalité, d’une valeur (au sens pictural) inouïe.

Je n’aurai jamais écrit, puis-je me dire à présent que je suis loin dans le temps, que sous une voix d’emprunt, dans « l’effacement de ce que je croyais être moi-même »: nulle ligne qui ne me soit ainsi venue accompagnée de son fantôme, de cette insaisissable et stupéfiante harmonique qui signe seule à mes yeux la vérité d’un texte. »
Dans la baie des Anges, Gallimard,  2012.

Illustrations: Gallimard / Portrait de Patrick Mauriès par Denis Polge.

  1. Wissam says:

    Bonjour,

    pour la petite histoire la « Baie des anges » est un lieu géographique s’étalant de Nice à Antibes.
    Il existe également un livre de Max Gallo du même titre (enfin presque même titre).
    Enfin une petite citation en anglais de Renan « On ne doit jamais écrire que de ce qu’on aime. L’oubli et le silence sont la punition qu’on inflige à ce qu’on a trouvé laid ou commun, dans la promenade à travers la vie. » / « we would write only about what we love because uggly or usual things must be forgotten in the walk through the life. » pour apprendre une citation anglaise en mémoire à ceux qui ont fait la popularité de la promenade !

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Patrick Corneau