Leben und Lieder — La Vie et les Chants — occupe dans l’œuvre de Rainer Maria Rilke une place à la fois modeste, émouvante et décisive. Modeste, parce qu’il s’agit d’un livre de jeunesse, publié en décembre 1894 par un poète de dix-neuf ans ; décisive, parce que ce tout premier volume fait entrer dans la littérature celui qui deviendra l’une des grandes voix lyriques du XXᵉ siècle.
Cette œuvre des débuts fait aujourd’hui l’objet d’une précieuse réédition française chez Arfuyen, dans la collection « Neige », sous le titre La Vie et les Chants. Images et pages de journal. Strasbourg, 1894. Le volume est traduit de l’allemand et présenté par Gérard Pfister ; il est précédé d’une étude intitulée « Rilke et son éditeur strasbourgeois Kattentidt » et suivi d’un hommage à Rilke de Robert Musil. Cette édition donne ainsi à lire non seulement le premier geste poétique de Rilke, mais aussi le contexte éditorial strasbourgeois qui l’a rendu possible, et le regard ultérieur d’un grand écrivain sur celui qui était devenu, entre-temps, une figure majeure de la poésie européenne.
On ne cherchera pas encore dans La Vie et les Chants la haute architecture des Élégies de Duino, ni la maturité spirituelle du Livre d’heures, ni cette densité de présence qui fera du Rilke tardif un poète de l’invisible approché par les choses. Mais on y entend déjà quelque chose : une vibration, une aspiration, un besoin presque douloureux de transformer la vie en chant, la sensation en figure, l’émotion en destin.
Il faut donc lire ce livre non comme une œuvre accomplie, mais comme une chambre d’échos. Le jeune Rilke y est encore pris dans les accents du romantisme tardif, dans l’élan sentimental, dans une diction parfois naïve ou emphatique ; mais cette naïveté même possède sa vérité. Elle nous montre un poète avant sa métamorphose, avant que l’expérience, les rencontres décisives, les voyages, la solitude, Rodin, Cézanne et les années d’errance ne viennent durcir, épurer, approfondir sa voix.
L’intérêt de Leben und Lieder tient précisément à ce tremblement des débuts. Tout n’y est pas encore
maîtrisé ; tout n’y est pas encore rilkéen au sens où nous l’entendons rétrospectivement. Mais déjà se dessinent quelques lignes de force : l’exaltation de la vie intérieure, le désir d’une intensité qui dépasse l’existence ordinaire, la conscience précoce que vivre ne suffit pas si la vie ne devient pas chant, forme, offrande ou transfiguration.
On peut ainsi aimer ce livre pour ce qu’il est : non une pièce majeure, mais une pièce première ; non le sommet d’une œuvre, mais son frémissement initial. Sa reparution chez Arfuyen a le mérite de restituer au lecteur français ce moment fragile où Rilke n’est pas encore Rilke, mais où déjà quelque chose cherche sa voie — une voix encore jeune, parfois trop tendre, parfois trop ornée, mais déjà tendue vers cette exigence qui fera de la poésie moins un ornement de la vie qu’une manière de la sauver de sa dispersion.
Avec Si la simplicité nous a quittés ?, James Sacré propose un livre bref et délicat : dix-sept poèmes écrits « à cause » de plusieurs linogravures de Raphaël Ségura. Le mot est juste : il ne s’agit pas d’illustrer les images, ni de les commenter, mais de laisser venir ce qu’elles remuent dans la mémoire, la langue, le regard.
Chez James Sacré, la simplicité n’est jamais simple. Elle passe par une syntaxe singulière, immédiatement reconnaissable : phrase qui semble avancer de biais, se reprendre, hésiter, bifurquer, comme si elle cherchait moins à désigner les choses qu’à retrouver le mouvement même par lequel elles nous arrivent. Cette langue a son goût propre, sa pente, son pas : elle déplace légèrement la phrase, et ce déplacement suffit à déplacer le regard.
Face aux linogravures de Raphaël Ségura — leurs couleurs franches, leurs formes nettes, leurs paysages comme revenus d’une enfance du visible —, le poème ne plaque pas du sens. Il approche, tourne autour, s’étonne. Un bleu, un vert, une maison, un arbre : les choses les plus immédiates deviennent des présences incertaines. Les mots les touchent sans les posséder.
Ce petit livre publié par Potentille a le charme rare des ouvrages qui ne cherchent pas à faire événement, mais présence. James Sacré y rappelle que la poésie ne consiste pas à expliquer le monde, mais à en modifier doucement l’accès. Et si la simplicité nous a quittés, peut-être demeure-t-elle encore là : dans une couleur, une ligne, une phrase qui trébuche juste — et nous apprend à revoir.
Ainsi parlait George Sand, publié par les éditions Arfuyen dans la fameuse collection « Ainsi parlait » — dont c’est, et ce n’est pas rien, le cinquantième deuxième volume —, paraît comme une invitation à retrouver George Sand par ce qu’elle eut peut‑être de plus vif : sa parole, sa liberté d’allure, son énergie de vie. Le volume rassemble des textes choisis et présentés par Pascale Auraix‑Jonchière, spécialiste de George Sand et de Barbey d’Aurevilly, codirectrice avec Simone Bernard‑Griffiths du Dictionnaire George Sand (Champion, 2020), et dont les travaux portent notamment sur les mythes, les contes, la poétique de l’espace et l’écopoétique. Elle organise par ailleurs, à l’occasion de cet anniversaire, un colloque à l’Université Clermont Auvergne les 5 et 6 juin.
Le choix est heureux, tant George Sand échappe aux réductions commodes. On la croit connue : la femme en habit d’homme, l’amante de Musset et de Chopin, la châtelaine de Nohant, l’amie de Flaubert, de Delacroix et de tant d’écrivains de son temps. Mais ces images, si fortes soient‑elles, ne suffisent pas. Elles risquent même de masquer l’ampleur d’une œuvre considérable — romans, récits, articles, correspondances (celle avec Flaubert reste l’un des sommets du XIXᵉ siècle épistolaire), écrits critiques —, où se déploie une pensée de la liberté, de la nature, de l’égalité, du peuple, de l’amour et de la condition féminine. Arfuyen rappelle justement cette multiplicité : George Sand y apparaît à la fois comme écrivaine engagée, passionnée de nature, amie des animaux et « écrivaine du terroir ».
Dans cette perspective, la forme du recueil de maximes n’a rien d’un simple florilège décoratif. Elle permet au contraire d’entrer dans l’œuvre par éclats, par secousses, par fragments de vérité. George Sand est ici saisie dans sa puissance d’affirmation : une voix qui ne sépare jamais tout à fait l’existence de la pensée, la passion de la morale, l’intime du politique. « L’amour bouillonne en moi comme la sève de vie dans l’univers. » — « Le sang des rois se trouva mêlé dans mes veines au sang des pauvres et des petits. » Sentences qui ne sont pas des ornements de sagesse, mais des cristallisations d’expérience : Sand ne parle pas depuis une tour d’ivoire, mais depuis une vie traversée d’épreuves, de ruptures, de combats, de fidélités, de contradictions aussi.
La parution prend un relief particulier en cette année du 150ᵉ anniversaire de la mort de George
Sand. Elle accompagne un regain d’intérêt pour une figure dont la modernité demeure étonnante : modernité de la femme qui conquiert son nom, son indépendance et son œuvre ; modernité de l’écrivaine qui refuse les frontières étroites entre les genres, les classes, les milieux ; modernité de la penseuse qui voit dans la nature non un décor, mais une communauté vivante.
On pourra donc lire Ainsi parlait George Sand comme une porte d’entrée dans une œuvre immense, mais aussi comme un portrait indirect. Non pas une biographie de plus, mais une sorte d’autoportrait par la phrase : George Sand telle qu’elle pense, aime, juge, espère, s’indigne et respire. Le livre restitue ce qu’il y a chez elle de généreux, de combatif, de terrien, de fraternel — cette puissance de vie qui empêche encore son nom de se laisser ranger dans la vitrine un peu poussiéreuse des gloires consacrées. George Sand n’est pas seulement un monument littéraire : elle demeure une force disponible.
Nous déposons nos sacs au bord du chemin, puis nous n’y pensons plus. Le monde peut continuer : le trottoir est propre, le regard lavé, la mauvaise conscience provisoirement emballée. C’est précisément dans cet angle mort que Simon Paré-Poupart installe son livre. Ordures ! Journal d’un vidangeur ne parle pas seulement des déchets, mais de tout ce que notre civilisation confie à d’autres mains pour ne plus avoir à le voir : le poids des sacs, la puanteur, les blessures, les cadences, l’humiliation sociale, mais aussi la fierté, l’énergie, la drôlerie et parfois la beauté paradoxale d’un métier tenu dans l’ombre.
Paré-Poupart sait de quoi il parle. Depuis vingt ans, il ramasse les ordures ; il estime avoir charrié près de 70 000 tonnes de déchets, expérience qui a façonné sa manière de regarder la société. Le vidangeur n’est pas ici une figure pittoresque ou un prétexte sociologique : il est celui qui, jour après jour, empêche matériellement le monde propre de s’écrouler sous son propre trop-plein.
Le livre tient à la fois du récit d’apprentissage, du journal de métier, de la galerie de portraits et de l’essai social. On y croise des hommes cabossés, hâbleurs, poqués, violents parfois, attachants souvent, dont les surnoms semblent sortis d’une épopée de fond de cour : Spandex, Ti-Chris, Beaujeunehomme, Frank le Coureur. Paré-Poupart ne les idéalise pas. Il les regarde avec une tendresse sans angélisme, une lucidité fraternelle, comme on regarde ceux dont on connaît à la fois la misère, la force et les dérapages.
L’une des grandes qualités d’Ordures ! est de tenir ensemble le concret et le moral. Le concret : les sacs trop lourds, les clous, le jus de vidange, les corps usés, les nuits de collecte, les entreprises, les sous-traitants, les combines. Le moral : ce que nos déchets disent de nous, de notre consommation, de notre désir d’effacement, de notre croyance enfantine à la disparition magique. Le recyclage lui-même, abordé dans le livre avec une réjouissante acidité, n’en sort pas indemne : moins salut que système de bonne conscience, moins abolition du gaspillage que gestion acceptable de sa perpétuation.
La langue participe pleinement de cette force. Elle est québécoise, orale, rugueuse, traversée de sacres, mais jamais relâchée dans sa pensée. Paré-Poupart peut passer d’une scène presque
burlesque à une réflexion sur Bataille, Hugo ou Graeber sans que la référence paraisse plaquée. Il ne « fait » pas intellectuel au milieu des vidanges ; il pense depuis elles. Et c’est cette position, rare, qui donne au livre sa justesse : la pensée ne descend pas sur le réel, elle remonte de la benne.
On pourra trouver certains passages appuyés, parfois volontairement chargés en noirceur, comme si l’auteur voulait forcer le lecteur à ne pas détourner trop vite les yeux. Mais cette insistance fait partie du geste même du livre. Ordures ! veut réintroduire du visible là où notre confort exige de l’invisibilité. Il rappelle que la propreté sociale repose sur une délégation du sale, et que ceux qui s’en chargent portent, au sens le plus physique du terme, la part maudite de notre abondance.
Sous son titre coup de poing, Ordures ! est donc un livre plus subtil qu’il n’en a l’air : rude, drôle, intelligent, incarné, parfois poignant. Un livre sale au meilleur sens du mot : non parce qu’il se complairait dans l’ordure, mais parce qu’il refuse de parfumer ce que nous produisons, jetons, oublions — et que d’autres ramassent pour nous.
Ma sœur chasseresse est un roman qui n’avance ni masqué ni conciliant. Il entre d’emblée dans son sujet avec une sorte d’âpreté narquoise, une énergie de satire, un goût du déplaisir salutaire qui le distinguent aussitôt de tant de fictions aimables. Philippe Arseneault n’y caresse pas son lecteur dans le sens du poil : il lui propose au contraire de suivre un personnage irrité, agressif, souvent odieux, dont la morgue et le fiel composent d’abord une musique de rejet. Mais cette dureté n’est pas un simple procédé. Peu à peu, à travers elle, quelque chose se dénude : une fatigue intérieure, une blessure moins dicible, la possibilité même d’un retour vers ce qu’on croyait avoir définitivement renié. Publié au Québec chez Québec Amérique en 2017, le roman vient d’être réédité en France.
Le point de départ est admirablement acide. Roé Léry, installé en Asie depuis de longues années, revient temporairement au Québec pour assurer la promotion d’un livre qu’il a écrit comme on fabrique un produit : sans foi, presque avec cynisme, dans l’espoir d’un petit succès opportuniste. Et voici que cette bluette, conçue pour flatter le milieu, rencontre l’adhésion des médias. Le malentendu devient réussite ; la médiocrité, triomphe ; et ce triomphe même donne au héros une occasion supplémentaire de déverser son mépris sur ceux qui l’accueillent. Il y a là une matière romanesque très forte : non seulement la peinture féroce d’un arrivisme littéraire, mais le portrait d’un homme qui a si longtemps pris ses distances avec son monde d’origine qu’il ne sait plus très bien si son intelligence l’a libéré ou corrompu.
Ce qui retient pourtant le plus dans Ma sœur chasseresse, ce n’est pas seulement cette verve de démolition, ni même la jubilation avec laquelle le roman éreinte les fausses grandeurs culturelles, les petitesses de milieu, les impostures contemporaines. C’est le fait que le livre ne se laisse pas enfermer dans la seule satire. Une rencontre imprévue (la bluette fatale) vient en déplacer le centre de gravité et ouvrir sous le sarcasme une zone plus trouble, où l’histoire personnelle, le désir, la mémoire et le passé collectif commencent à se répondre. Dès lors, le roman change subtilement de régime : il demeure mordant, mais il se creuse ; il demeure drôle, mais d’une drôlerie qui n’empêche plus la mélancolie ; il demeure cruel, mais d’une cruauté qui laisse paraître, sous la cuirasse, une secrète demande de réconciliation.
Philippe Arseneault semble particulièrement à l’aise dans cette zone d’instabilité où l’intelligence nourrit à la fois l’ironie et l’inquiétude. Son parcours n’y est sans doute pas étranger : études de philosophie et de droit, passage par le Barreau, bifurcation vers le journalisme, séjour en Chine, puis retour au Québec. De là, peut-être, cette capacité à faire entendre une voix à la fois cultivée, mobile, incisive, capable d’érudition sans lourdeur et de férocité sans pure gratuité. Ma sœur chasseresse, deuxième roman après Zora, un conte cruel, récompensé par le prix Robert-Cliche en 2013, paraît ainsi sous le signe d’une maturité déjà très singulière : celle d’un écrivain qui sait que la noirceur n’a d’intérêt littéraire que si elle débouche sur davantage qu’elle-même.
Il y a dans ce livre quelque chose de très actuel, parce qu’il touche à des réalités que nous connaissons trop bien (et que j’ai abondamment dénoncé dans ce blog) : la fabrication culturelle, le besoin de visibilité, le prestige frelaté, l’exil devenu posture, le désenchantement transformé en supériorité. Mais il y a aussi quelque chose de plus ancien, de plus durable, dans cette histoire d’un homme revenant vers une terre qu’il méprise et qui, malgré tout, continue obscurément de le
réclamer. C’est peut-être là que réside la vraie force du roman : dans cette manière de montrer qu’on peut s’être éloigné de tout, avoir tourné en dérision sa langue, ses semblables, son pays même, et rester pourtant secrètement lié à ce que l’on croyait avoir dépassé. La satire, alors, n’est plus seulement un fouet : elle devient l’envers d’une appartenance blessée.
On sort de Ma sœur chasseresse avec l’impression d’avoir lu un roman âpre, intelligent, souvent très drôle, mais traversé de part en part par une inquiétude plus grave que ses éclats. C’est un livre qui mord, certes, mais qui ne se contente pas de mordre ; un livre qui raille, mais qui finit par laisser entendre autre chose que le seul plaisir de la destruction. Sous ses allures de charge contre un monde veule et satisfait, il porte une question plus intime, presque douloureuse : que reste-t-il d’un homme lorsqu’il a usé sa liberté à haïr ce dont il vient ? Quid de ce legs imprescriptible ? C’est cette profondeur-là, discrètement gagnée sous la verdeur et sous le sarcasme, qui donne à ce roman sa tenue et son prix.
Acteur, metteur en scène et traducteur (Alda Merini, Jon Fosse, Kae Tempest), Gabriel Dufay (né en 1983) signe ici un recueil de poèmes composé sur près de dix années, au gré de voyages et de séjours dans plusieurs pays — Espagne, Italie, Mexique, Chili, Portugal, Angleterre, Norvège. Le livre se présente moins comme une collection que comme une raccolta — pour reprendre le mot italien que Dufay revendique —, c’est-à-dire une récolte rétrospective dont l’auteur découvre a posteriori la cohérence. Hormis le poème inaugural — éponyme, et qui sonne, l’auteur lui-même le souligne, comme un manifeste —, chacun des textes est dédié à un poète, ouvert par une citation. Le geste est explicite : constituer une « cosmogonie », rendre hommage, faire dialoguer ce que Yannick Haenel nomme dans sa préface une « communauté disparate de poètes ».
Le titre fonctionne comme profession de foi. Sauver la beauté, c’est, pour Dufay, sauver le passé — le sien et celui du monde —, sauver la langue de l’« abîme du bavardage » (la formule est de Benjamin, mobilisée d’emblée), résister par le lyrisme assumé à ce qu’il appelle « l’apocalypse apoplectique ». La poésie y est définie comme clairière (le mot de Maria Zambrano) — refuge mais aussi seuil ouvert au monde. Les fantômes y tiennent une place centrale : ceux des poètes morts qui « hantent » l’écriture, ceux des disparus qu’il faut faire revivre. On reconnaît la double filiation revendiquée : Rimbaud (le poète « voleur de feu »), Benjamin (« l’art du chiffonnier », puiser dans le passé les étincelles du présent). La constellation tutélaire est large : Desnos, Hölderlin, Pessoa, Pavese, Rilke, Pizarnik, Char, Pichette, Novarina, Cendors, Fosse, Pasolini, Farrokhzâd, Sourdillon, Grébert, Le Brun, Blanchot, Zambrano, et bien d’autres encore.
C’est ici que se logent les réserves qu’il est honnête de formuler. L’inflation référentielle est telle qu’elle confine parfois au catalogue : on compte plus d’une quarantaine de noms convoqués, parfois en énumération sèche (« Desnos. Valet. Neruda. Hölderlin. Cendors. Fontaine. Merini. Grébert. Roud. Farrokhzâd… »). Cette générosité revendiquée — « j’avoue mes influences. Et même, je plaide coupable » — risque de virer à l’éparpillement, voire à une forme de sacre-camarades où la mention vaut allégeance. Le lyrisme assumé, par ailleurs salutaire à l’heure où le mot est devenu suspect, frôle à plusieurs reprises ses propres topoi : la clairière, le chant intérieur, les fantômes, la beauté qui sauve, « le monde brûle », « les temps incertains et fragiles, violents et menaçants » — autant de formules qui sonnent juste mais que la décennie a beaucoup usées. La rhétorique de l’urgence s’appuie sur des références désormais canoniques (le « voleur de feu », le « chiffonnier », la « luciole » didi-hubermanienne convoquée par Haenel) qui constituent presque le lexique obligé du manifeste poétique contemporain : on aurait aimé voir Dufay forcer un peu plus la singularité de sa langue contre ce vestiaire partagé.
Reste une question, qui n’est pas méchante mais légitime : dans un dispositif si fortement dédicatoire, où l’on « écrit à la poésie » et où chaque poème porte un nom tutélaire, où passe la voix propre ? Dufay y répond par avance — ses poèmes seraient des « incantations » plutôt que des imitations, traversées par une « source inconnue ». Au lecteur d’en juger.
Un mot sur la maison. L’Atelier contemporain est un éditeur atypique : il publie énormément de livres dans un panel de collections étendu qui va du strict livre d’esthétique (monographies, écrits d’artistes…) à la littérature, plutôt poétique — quelque deux cents titres en dix ans, onze collections au compteur. Sachant les difficultés actuelles de l’édition, la pléthore de titres à l’assaut du marché, le rétrécissement du lectorat dit cultivé, la transformation des libraires en manutentionnaires de stock, etc., on se demande bien comment l’affaire se maintient à flot ? On peut supposer que certaines ventes prévisiblement médiocres sinon quasi nulles de textes peu mûris ou contestables (je me suis déjà exprimé ici à ce sujet avec un cas pour ainsi dire exemplaire pour ne pas dire paradigmatique) seront compensées par de fortes signatures – à moins que François-Marie Deyrolle ait une martingale secrète ? Paul Valéry, au reste, prévenait : « Les 9/10 des livres qu’on lit sont absolument inutiles à lire — le dernier dixième est indispensable. Mais après coup — On ne peut deviner lesquels. C’est du tir sur cible. » Peut-être faut-il prendre l’avertissement à la lettre et y voir le secret de toute édition exigeante — tirer beaucoup pour qu’une part atteigne la cible. Le présent volume, sous préface de Yannick Haenel, relève manifestement de la catégorie des titres porteurs.
Cela posé, l’entreprise a sa noblesse, et plusieurs des lignes de force du livre rejoignent des préoccupations qui ne sont pas sans écho — la langue attaquée, réduite, oblitérée par la communication ; la nécessité de repeupler les mots de substance ; la fidélité aux morts comme acte de résistance contre la liquidation du passé. C’est un livre qui, sans renouveler la forme, plaide pour une endurance — celle des « lucioles » qui, à défaut d’éclairer le monde, scintillent encore.
La Vie et les Chants de Rainer Maria Rilke, traduit de l’allemand et présenté par Gérard Pfister, bilingue, collection Neige, éditions Arfuyen, 2026 (17€).
Si la simplicité nous a quittés ? (Dix-sept poèmes, à cause de plusieurs linogravures de Raphaël Ségura) de James Sacré, accompagnés de reproductions de gravures de Rafaël Segura, éditions Potentille, 2026 (12€).
Ainsi parlait George Sand. Dits et maximes de vie, choisis et présentés par Pascale Auraix‑Jonchière, coll. « Ainsi parlait » n° 52, éditions Arfuyen, 2026 (14€).
Ordures ! Journal d’un vidangeur de Simon Paré-Poupart, coll. « Lettres libres », éditions Lux, 2026 (14€).
Ma sœur chasseresse de Philippe Arseneault, éditions Québec Amérique, 2026 (21,50€)
Sauver la beauté de Gabriel Dufay, préface de Yannick Haenel, coll. « Littératures », éditions de L’Atelier contemporain, en librairie le 5 juin 2026 (25€). LRSP (livres reçus en service de presse).
Illustrations : (en médaillon) photographie ©️Lelorgnonmélancolique – dans le billet : éditions Arfuyen – éditions Potentille – éditions Lux – éditions Québec Amérique – éditions de L’Atelier contemporain.
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