Patrick Corneau


Dans Les Musiciens de Grégory Magne (2025), le compositeur Charlie Beaumont lâche une phrase qui a l’air d’une boutade et qui, pourtant, mord plus profond qu’elle ne paraît : « Dans un quatuor, pour que l’ensemble sonne juste, il faut que chacun joue un peu faux. C’est ça l’harmonie ! » Le film, centré sur quatre instrumentistes incapables d’abord de jouer ensemble, ne cesse de tourner autour de cette énigme : comment plusieurs individualités très affirmées, très blessées parfois, très encombrées d’elles-mêmes, finissent-elles par produire autre chose que la somme de leurs susceptibilités ?

On croit d’abord à un bon mot. C’est en réalité une loi.

Il faut prendre cette phrase au sérieux, mais sans la lire platement. Elle ne signifie pas que la beauté naîtrait de la médiocrité, ni que l’approximation serait la loi secrète de l’art. Elle veut dire quelque chose de plus subtil : qu’une justesse collective n’est pas la simple addition de quatre justesses solitaires. Dans un quatuor, chacun arrive avec sa sonorité, sa manière de phraser, sa respiration, son désir obscur d’avoir raison musicalement contre les autres ; et pourtant il faut qu’à un moment aucune de ces souverainetés ne s’impose tout à fait. La vraie justesse ne consiste plus à camper sur son propre axe, mais à consentir à une infinité d’inflexions, de micro-corrections, de légers renoncements. Ce n’est plus la rectitude qui sauve ; c’est l’écoute.

La théorie musicale sait cela depuis longtemps. Nous parlons volontiers de la justesse comme s’il s’agissait d’un absolu simple, presque moral : ou bien la note est juste, ou bien elle ne l’est pas. Mais l’histoire de l’accord occidental raconte tout autre chose. Les systèmes de tempérament reposent précisément sur un compromis : hors l’octave, la perfection est impossible ; certaines très légères altérations sont nécessaires, et la subdivision de l’octave ne peut produire des intervalles simultanément tous parfaits. L’harmonie, dès qu’elle devient complexe, ne repose pas sur une pureté sans mélange, mais sur un art du compromis réglé. Nous appelons souvent « juste » un équilibre qui n’est, au vrai, qu’une organisation supérieure d’imperfections consenties.

Bruno Monsaingeon, dans son documentaire sur le Quatuor Arod (Le Quatuor Arod : Ménage à Quatre, 2022), s’attache précisément à cette entente mystérieuse. A la recherche des intervalles purs, qui contribuent à ce que les Anglo-Saxons appellent l’« intonation juste », ils en sont venus, à l’instigation du violoncelliste, à s’équiper d’accordeurs électroniques individuels qui indiquent la bonne fréquence des sons. Le violoncelliste Jérémy Garbarg fait entendre comment deux hauteurs apparemment identiques diffèrent selon qu’on les joue seul ou qu’on les ajuste à l’autre : la justesse d’un quatuor est relationnelle, jamais absolue. Ce qui fascine alors n’est pas l’exploit individuel, mais la fabrication d’un monde commun. Quatre tempéraments, quatre manières d’habiter le temps cessent peu à peu de s’opposer pour engendrer une respiration plus vaste qu’eux. Quatre solistes parfaits ne font pas un quatuor — ils font quatre solitudes simultanées.

Mais la portée de la formule dépasse de loin la musique de chambre. Le même paradoxe opère partout où il y a du collectif.
La conversation : un dialogue où chacun dirait exactement ce qu’il pense, avec une justesse implacable, serait invivable — on joue un peu faux par tact, et la communication fonctionne précisément parce qu’on ne dit jamais tout à fait ce qu’on veut dire.
La démocratie : le compromis parlementaire est exactement cela — accepter de jouer un peu faux pour que l’ensemble tienne ; les régimes où un seul instrument prétend donner le la à tous les autres, on sait comment ça sonne…
La traduction : la fidélité absolue au texte source produit un texte illisible dans la langue d’arrivée ; le vieux traduttore, traditore ne dit pas autre chose.
Le couple : deux personnes qui seraient chacune parfaitement « elle-même », sans ce léger désaccordage amoureux, ne formeraient pas un couple mais deux solitudes parallèles ; l’amour est un “tempérament” — au sens musical du terme.
J’aime, pour ma part, que le film de Magne formule cette vérité avec une hardiesse presque provocante. Car le mot « faux », ici, n’est peut-être pas d’abord musical ; il est narcissique. Jouer un peu faux, ce serait renoncer à l’illusion qu’on pourrait imposer à l’ensemble sa vérité propre, sa pureté privée, son impeccable petit absolu. Le faux ne désignerait pas une défaillance de l’oreille, mais une discipline de l’âme.

Or nous vivons sous le règne de l’expression intégrale de soi, de la monodie narcissique, de l’affirmation sans reste. Chacun veut sa note, sa couleur, son timbre, son indignation, sa singularité exhibée. Mais à force de vouloir sonner pleinement soi, on ne sonne plus avec personne. Il en résulte une cacophonie de certitudes, une foire aux justesses autoproclamées, où l’accord devient impensable parce qu’il supposerait précisément ce que notre époque juge intolérable : l’ajustement, la concession, la modification de soi par l’écoute d’autrui. N’est-ce pas la triste dynamique des réseaux sociaux ? Le quatuor, lui, enseigne le contraire. Il ne dit pas : abolissez vos différences. Il dit : disciplinez-les assez pour qu’elles deviennent respirables ensemble. Le quatuor Ébène, que j’écoute depuis une quinzaine d’années, est arrivé à cette entente ajustée, à cette perfection dans la conférence* musicale.

Il y a là une leçon morale, presque politique, d’une grande portée. L’harmonie n’est pas la perfection de l’identique ; elle ne naît ni de l’unisson forcé, ni de la souveraineté intacte des parties. Elle surgit de l’écart travaillé, de la pluralité devenue hospitalière. Ce qui fait tenir les choses entre elles, c’est le jeu — au double sens du mot : le jeu qu’on joue, et le jeu mécanique, cet espace libre entre les pièces sans lequel tout se grippe.

Il faut du vide pour que ça tienne. Il faut du faux pour que ça sonne juste.

* « Le plus fructueux et naturel exercice de notre esprit, c’est à mon gré la conférence. » Montaigne.

Illustrations : (en médaillon) photographie extraite de Les Musiciens de Grégory Magne ©️Pyramide films distribution.

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