Patrick Corneau

Patrick aime beaucoup !Les lecteurs du Lorgnon le savent : le Japon y revient comme une basse continue. Ryôkan et ses Poèmes de l’Ermitage, les Carnets de Kyôto de Nadine Ribault, Un automne à Kyôto de Corinne Atlan, le wabi-sabi, le tsundoku, les coupes de Yohji Yamamoto sur Omote-sandō : voilà des années que j’y reviens sans me lasser. Ce pays a fait de l’attention une politesse et de l’impermanence une esthétique ; il tient ensemble ce que nous séparons, l’endroit et l’envers, omote et ura. Mais j’ai eu l’occasion de me mettre en garde moi-même, à propos de l’ère Reiwa et de son « harmonie » : rien n’est plus suspect que le regard fasciné de celui qui trouve là-bas le plus loin de ses habitudes, et prend l’exotisme pour de la connaissance.
C’est précisément par là que Jean-Claude Villain commence.
En exergue, Oscar Wilde : « tout le Japon est une pure invention. Un tel pays et une telle nation n’existent pas. » On pourrait y voir une coquetterie d’ouverture. C’est plutôt une assurance prise contre soi-même. Jean-Claude Villain sait ce qu’il risque en livrant vingt-six chroniques de Kyôto — le japonisme d’estampe, le pays rêvé recouvrant le pays réel, Édouard Glissant cité en note dès les premières lignes — et il préfère le dire avant nous.
Tout a commencé en 1964, chez les parents d’un camarade de classe rentrés des Jeux de Tokyo, devant une projection de diapositives en fish-eye. Puis des décennies de rêverie entretenue au fil des récits rapportés, jusqu’au jour où l’un d’eux lâche que les bruits de la ville battent tout près des murs des temples. L’idéalisation s’effrite, l’urgence naît : partir avant que ne disparaisse ce qu’on aime sans le connaître.
Ce n’est pas un livre de voyage — le premier chapitre congédie sans ménagement ceux qui « font » les pays. C’est un livre d’élection, presque d’adoption. Un homme découvre tard son « sol absolu », comme dit Lorand Gaspar, et le trouve sur deux kilomètres de dalles bordant un canal maçonné : le Tetsugaku No Michi, le chemin de la philosophie, que Kitaro Nishida arpentait chaque jour. Villain y revient de séjour en séjour, s’y installe, finit par ne plus le quitter. Le livre entier tient dans ce périmètre : le quartier de Shishigatani, trois temples, un jardin de mousses, une brigade d’anonymes qui vient nourrir les chats matin et soir, sous parapluie par mauvais temps.
De là viennent les plus belles pages, qui sont des portraits. Jun, aubergiste bourru dont le premier mot au visiteur français est qu’il n’aime pas les Français, et qui l’invite dès le lendemain, puis l’héberge chez lui saison après saison : « pas dans mon hôtel, mais dans ma maison ». Morita, assis sur un pont, qui fabrique des barques en feuille de bambou décorées d’un érable et d’un camélia, les offre aux passants pour qu’ils les jettent à l’eau, applaudit lorsqu’elles se posent à plat, et refuse toute pièce. Isumi, quatre-vingt-dix ans, dont le secret tient en une phrase : ce qui la rend heureuse, c’est de rendre heureux les gens autour d’elle. Et Fujita, son mari, que Villain croit avoir quitté et qu’il retrouve, en se retournant dans la rue, assis sur ses talons, mains posées à plat sur le tatami, inclinant très bas et très longtemps un salut d’adieu. La scène bouleverse sans qu’un mot ait été forcé.
Le centre du livre est ailleurs, dans un chapitre intitulé « Être-là ». À Paris, une amie japonaise, Akiko, interrompt régulièrement les développements de l’essayiste par cinq mots qui tombent comme un couperet : « je ne suis pas d’accord ». Il finit par comprendre ce qui les sépare — non deux opinions, mais deux régimes de pensée, la transcendance contre l’immanence, le concept surplombant contre l’attention aux terres immédiates, celles qui sont à portée de regard, de main, de pas. Lévi-Strauss est convoqué : le cogito cartésien est rigoureusement intraduisible en japonais. Villain en tire une conversion sans emphase. Il a cessé, entre autres, de photographier.
Un chapitre antérieur, « Chefs-d’œuvre… », en avait posé l’enjeu. Au Manshuin Monzeki, à l’écart des circuits, une peinture d’un mètre cinquante que rien ne signale : un lettré assis en lotus, un livre ouvert entre les mains, emporté par une grue blanche aux rémiges déployées. Aucun document ne la date, ne la référence, ne la commente — et c’est précisément ce qui la sauve. Villain hésite à en parler, puis formule une prière : qu’elle demeure endormie dans sa pénombre, qu’on n’en fasse pas un trésor national. Suit la contre-épreuve : la Joconde sur son podium, devant laquelle défilent des millions de curieux minutés, « empressés de la photographier sans la voir ». Reste qu’en écrivant la page, Villain fait ce qu’il redoute. Il le sait et l’écrit quand même : c’est peut-être son aveu le plus honnête.
Un autre chapitre, « Exercices d’admiration », sauve le livre du cantique. « Alors selon vous le Japon est le pays des merveilles ? » : la question, Villain se la pose lui-même, et y répond. Taux de suicide, hikikomori rivés à leurs écrans, salles de pachinko ouvertes jour et nuit, yakuzas, violence ancienne mal recouverte par la politesse. Ces pages ne relativisent pas l’admiration, elles la rendent croyable.
Restent les dernières chroniques, où le ton monte d’un cran sans jamais forcer. Une relecture d’Ulysse — qui ne se serait pas égaré mais aurait choisi de disparaître, tapi au cœur de sa cité, jouissant de s’être fait oublier — fait de Kyôto une Nouvelle Ithaque et du chemin de la philosophie une île dernière. Puis le livre se referme sur son propre effacement : « Je m’efface. » Deux haïkus de forme libre, une pluie de feuilles, un pétale de cerisier qui tourbillonne lentement.
Un glossaire d’une centaine de mots japonais et la liste des temples cités closent le volume, discrète érudition de qui a beaucoup regardé. On y relève hibutsu : les statues que les temples bouddhistes tiennent dérobées à la vue. Ce sont mes Choses non vues, et c’est peut-être tout le sujet. Villain, lui, avait posé la question à l’avant-dernière page : n’a-t-il pas confondu le pays rêvé et le pays réel ? Il ne tranche pas, et c’est sa politesse. Il nous laisse une question et deux kilomètres de sentier.
Un livre de cœur et d’âme ouverts pour approcher cette « autre face de la lune » (Claude Lévy-Strauss) qu’est pour nous le Japon.

Patrick aime beaucoup !J’ai dans ma bibliothèque quelques titres traduits du yiddish — des classiques de Bashevis Singer, d’autres venus de L’Antilope — et un rayon entier consacré à l’humour juif, compilations comprises. Je connais aussi quelques expressions yiddish : les pires, naturellement, comme pour le portugais du Brésil que m’a transmis ma douce moitié. Il me manquait l’étude qui compléterait ce fatras extrêmement jouissif — à nulle autre langue traduisible — et surtout le remettrait dans son contexte culturel. C’est la bénéfique surprise du livre de Michael Wex.
Paru en 2005 sous le titre Born to Kvetch, succès imprévu aux États-Unis, traduit chez Denoël en 2011, le voici en poche chez L’Antilope. L’auteur est canadien, né en Alberta dans une famille descendant de dynasties hassidiques polonaises, traducteur et homme de scène ; une bonne part de ces pages vient de ses cours de « langue et ethos » au Klezkamp, et cela s’entend. Wex parle plus qu’il n’écrit, avec le brio et la relance de qui a devant lui une salle.
La première leçon m’a détrompé. On cherche kvetshn dans le dictionnaire de Niborski et l’on n’y trouve pas l’ombre d’une lamentation : presser, serrer, appuyer ; à la forme réfléchie, se forcer, tergiverser, et — délicatesse des lexicographes — « pousser en faisant ses besoins ». Le verbe que l’Amérique a fini par adopter pour dire la jérémiade juive ne désigne, en yiddish, qu’un effort du corps. Wex loge son livre entier dans cet écart : la plainte n’est pas dans le sens du mot, elle est dans le ton de la voix.
Après une courte introduction où est posé que « la Bible et le Talmud sont au yiddish ce que les plantations sont au blues – la seule différence étant que le blues a laissé les plantations derrière lui, alors que le yiddish ne s’est jamais échappé du Talmud », le livre s’ouvre sur une histoire de train. Un vieux monsieur gémit qu’il a soif ; son voisin excédé finit par lui porter un verre d’eau ; l’homme boit, se rencogne dans son fauteuil et reprend, aussi fort qu’avant : oy, ce que j’avais soif ! Qui comprend cette blague, assure Wex, apprendra le yiddish sans peine. Elle contient tout : la tension du juif et du non-juif, la fausse ingénuité, le renoncement de l’autre — et surtout l’idée que se plaindre n’est pas la réaction à une contrariété, mais une manière d’habiter le monde, indifférente à la satisfaction comme au manque. Le vieil homme est content. Sa façon de le dire est de se plaindre.
Cette économie a un nom, aftselakhes : faire une chose pour l’unique raison que l’autre ne veut pas que vous la fassiez. Dans un monde où le mieux qu’on puisse espérer est l’indifférence, Wex y voit une pièce de l’équilibre moral. Et il donne à la plainte sa raison historique en une formule qui vaut thèse : « le judaïsme est défini par l’exil et l’exil sans les plaintes, c’est du tourisme ». Se plaindre, c’est se souvenir qu’on n’est pas au bon endroit. 
La partie la plus forte est la moins drôle. Wex refuse de voir dans le yiddish un allemand dégradé : dès le premier jour, soutient-il, ce fut un allemand de blasphémateurs, fait pour dire dans les mots du voisin ce que le voisin ne doit pas entendre. Il en donne pour preuve une expression courante, nisht geshtoygn un nisht gefloygn, « il n’a pas grimpé et il n’a pas volé », qu’on applique à tout ce qui ne tient pas debout : le germanophone en comprend chaque mot et ne peut deviner qu’il s’agit de Jésus, qui n’est monté au ciel ni à pied ni autrement. L’hébreu, poursuit-il, est un mort-vivant qui a besoin d’une chair vivante pour reparler, et le yiddish un dibek installé dans l’allemand. La démonstration est brutale, menée sans ménagement ; elle a le mérite d’expliquer pourquoi cette langue n’a jamais pu n’être qu’un dialecte.
Le reste tient du portrait plutôt que de la biographie, et l’introduction le dit franchement : le yiddish et la nourriture, l’argent, la nature, la naissance, le mariage, le sexe, la mort. Treize chapitres, un glossaire, pas de bibliographie. Le chapitre sur la klole, la malédiction, est le joyau du volume. Il s’ouvre sur ce souhait : que vous ayez mille maisons, mille chambres par maison, mille lits par chambre, que vous dormiez chaque nuit dans un lit différent et que chaque matin une voiture différente vous mène chez un médecin différent — qui ne saura pas ce que vous avez. Wex analyse cela en grammairien : la plainte est à l’indicatif, la malédiction au subjonctif ; l’une constate, l’autre souhaite. Entre les deux, dit-il en substance, il y a la distance du quotidien au Messie.
C’est pourtant le registre de l’insulte que je fréquentais le plus mal et que j’aimais le mieux — et c’est là que j’ai retrouvé mes vieilles connaissances, rendues à leur usage. Wex montre qu’elle se fournit d’abord au magasin de l’étude. Le tane, c’est le tanna, le sage de la Mishna ; en yiddish, c’est un nigaud, un croisement, dit-il, entre Homer Simpson et une éponge de mer. Le khokhem, le « sage », signifie imbécile ; son cousin khokhem-belayle est intelligent la nuit, à l’heure où personne ne peut l’accuser d’intelligence. Le goylem, créature de la kabbale, finit af reder, « sur roues ». La sainteté fournit les munitions. Le chapitre sur le kheyder est le plus sombre du livre et le plus drôle : le rebe disposait d’un répertoire sans fond pour l’élève qui ne suivait pas — nar, tipesh, shoyte, le morceau de viande avec des yeux, le fils imbécile du pic-vert — et Wex précise que chaque injure lui fournissait une raison neuve de frapper. Ce n’était ni un sport ni une cruauté : une méthode. L’enfant recevait sa langue et son humiliation dans le même mouvement.
Ailleurs, l’insulte tourne à la taxinomie. Le shlimazl, né sous une mauvaise étoile, n’est pas seulement malchanceux : il incarne la malchance. Il a son féminin, la shlimezalnitse, incapable tenue pour irresponsable de son incapacité, qu’on se gardera de confondre avec la shlumperke, la souillon — Wex la voit en Emma Bovary de la classe ouvrière, amoureuse de ses propres restes — car l’une n’y peut rien et l’autre s’en moque. Il y faut de la doctrine. S’y ajoute une veine plus basse, où le même mot sert au sexe de l’homme et à sa sottise : vayzuse, zonef, le puts avec des oreilles, le puts avec un chapeau. Le glossaire final l’enregistre sans broncher. On n’insulte pas au hasard : on classe.
Une phrase du premier chapitre m’a retenu plus que les autres : Adam a nommé toute chose créée, et ses descendants qui parlent yiddish en fournissent le commentaire. Mais ici le commentaire n’a pas coupé l’adresse : on se plaint encore à quelqu’un — au voisin, à la bru, au Dieu qui ne répond pas. C’est peut-être ce qui rend ces quatre cents pages si étrangement consolantes.
On fera au livre les reproches de sa vertu. Wex écrit d’Amérique et pour l’Amérique : l’anglais reste le tiers constant de ses comparaisons, et Anne-Sophie Dreyfus — également éditrice de cette réédition — doit sans cesse trianguler, ce dont elle s’acquitte avec un tact qu’on ne remarque pas, ce qui est le compliment. L’accumulation tourne parfois à la liste, et le registre, annoncé dès l’introduction comme peu recommandable, ne fait pas de quartier. Qui cherche une histoire de la langue ira chez Max Weinreich, que Wex cite ; ce n’est pas ce qu’il a voulu écrire.
Le livre s’achève sur makhn a siyem, « faire une fin ». Le mot désigne la cérémonie qui marque l’achèvement d’un traité du Talmud, et l’on en célèbre la conclusion par un repas — comme après un enterrement. Descriptif et ironique, note Wex, ainsi qu’il en va de tant de choses en yiddish, et de tant de choses dans la vie. On referme Kvetch ! avec le sentiment d’avoir appris une langue qu’on ne parlera jamais, et d’avoir été, quatre cents pages durant, pris à témoin par un monde qui tutoyait tout, jusqu’à Dieu.

Patrick aime assezSéguier, qui se présente en page de garde comme « éditeur de curiosités », réunit seize textes d’Ortega y Gasset écrits entre 1904 et 1928, tirés pour l’essentiel d’El Espectador, la série d’essais en huit volumes qu’il publia seul de 1916 à 1932. En couverture, Ortega au volant de sa voiture en 1926 : le philosophe en promeneur. L’image est juste.
Ortega écrit court, ou plutôt il s’y efforce. La Méditation sur le cadre des tableaux s’ouvre sur l’aveu qu’il lui faut remplir un feuillet, un seul, et qu’il ne trouve aucun sujet assez petit pour cela : « Le lecteur ignore les difficultés qu’un écrivain rencontre pour écrire court. » Il cherche donc, de proche en proche, plus modeste que le modeste tableau du modeste peintre accroché à son mur, et tombe sur le cadre doré. Le cadre n’habille pas : le vêtement couvre, le cadre montre. Il n’orne pas non plus tout à fait, comme la plume que l’Indien se fixe sur la tête pour qu’on regarde non la plume mais lui. Il ouvre au milieu du mur une île d’irréel. Toute la méthode est là : prendre le plus petit objet disponible, y descendre au lieu de le survoler, et constater qu’on n’en aura pas fait le tour.
Le sommaire est celui d’un flâneur qui n’a rien perdu de sa tête. Au Prado, trois manières de peindre le vin — Titien, Poussin, Velázquez —, et cette remarque que le vin fut un dieu bien avant de devenir un problème administratif. L’Escorial, et le passage de la maniera gentile à la maniera grande, quand la sensibilité d’Apollon se convertit à la vertu d’Héraclès. Altamira, où le guide fait glisser sur les bisons l’ombre d’une baguette pour ne pas profaner les fresques, et d’où l’on ressort, dantesquement, revoir les étoiles. Les petites routes de France, où un crucifix à un carrefour et la statue de Danton sur une place de Tarbes suffisent à définir une nation « profonde », c’est-à-dire stratifiée. Le Sphinx désensablé en 1926, avec l’hypothèse très tranquille qu’on le désensablera de nouveau dans seize siècles, l’homme redevenant archéologue à intervalles réguliers. Un déjeuner au golf qui tourne à l’idée de dharma.
Deux textes retiendront particulièrement le lecteur d’ici et d’aujourd’hui.
« Le cœur et la tête » (1927) pose un diagnostic dont on n’a pas fini de mesurer la justesse : à mesure que s’accumulent les savoirs et les techniques, la sensibilité s’atrophie ; le progrès de l’intellect s’accompagne d’une inculture du cœur. Chemin faisant, Ortega établit que toute vision suppose une pré-vision, que voir ceci exige de ne pas voir cela, et qu’un certain degré de cécité est la condition même de la vue. Le riverain de la cascade n’entend pas la cascade ; il entend le silence, le jour où elle s’arrête. « Dieu en vue » (1926) reprend l’argument à l’échelle des siècles : chaque époque se définit par un régime d’attention, un système de préférences et de refus, de clairvoyances et d’aveuglements. Décrire sa manière de regarder, c’est en faire le portrait.
On ajoutera « Le silence, grand brahman » (1928), qui est peut-être le plus beau du volume. Il existe une science que nous avons de nos proches, qui ne se compose d’aucun fait rapporté, qui se dépose en nous par couches très fines, telle une poussière impalpable, et dont nous ne sentons le poids qu’un jour avancé de notre vie. Cette science-là est vouée au mutisme : la dire abîmerait ce qu’elle sait, et l’amitié avec. Ortega le formule sans pathos, ce qui rend la chose plus grave. Deux réserves, pour être exact. Ce texte, précisément, est donné abrégé — l’éditeur le signale en note ; il y gagne en tranchant ce qu’il perd en assise. Et « Le visage émerveillé » (1904), éloge d’Anna de Noailles, développe sur les femmes écrivains une théorie de la santé créatrice en temps de décadence qui a beaucoup vieilli. On la lira comme un document, la date sous les yeux.
Reste ceci, qui est le meilleur du livre : le même homme, dans la même chambre, en convalescence entre deux photographies et un petit paysage de Regoyos, s’avise que le monde regorge de merveilles et qu’il y a tant à dire, même sur les plus petites choses. Il l’a dit. Traduction limpide de Valeria Dos Santos, notes sobres, repères chronologiques utiles en fin de volume.

Patrick aime beaucoup !Par très gros temps, la prudence conseille de réduire la voilure. L’Atelier du roman, préfère embarquer Alphonse Allais (1854-1905). L’ancien Hydropathe n’est pas appelé à bord pour distraire l’équipage : son rire, prévient l’ouverture, n’a ni la leçon du moraliste, ni la pointe du persifleur, ni la froideur du cynique ; c’est une manière de penser. Pour Pierre Jourde, ce ton sans précédent dans l’histoire du rire littéraire doit beaucoup à un refus : l’humoriste ne se ménage aucun abri où la bêtise ne saurait l’atteindre.
Treize signatures composent l’hommage, et les titres donnent le ton : « À la gare comme à la gare » (Gérald Sibleyras), « Arrière, cousins ! » (Marin de Viry), « Allais-gories de l’art moderne » (Thierry Gillybœuf). Pascal Fioretto s’amuse des voies impénétrables de la gloire, qui ont fait d’Allais, pour les étudiants de la République, l’auteur de Poil de Muraille, « chef-d’œuvre cynégétique » où un renard auvergnat arbore le haut-de-forme de Tristan Bernard. Philippe Garnier se demande si ce rire répare un outrage fait à la raison ou nous soulage d’un excès de sens — s’il vient, en somme, « régler ou dérégler ». Nunzio Casalaspro salue l’homme qui ose parfois n’avoir aucune opinion, et l’écrire : sagesse précieuse quand les opinions « fusent comme des pets de mitraillettes ». Une « Histoire peu croyable » d’Allais lui-même, une chronologie et une « Melancolia » de Lakis Proguidis complètent l’ensemble.
Ce numéro de rire porte aussi deux deuils. L’idée en revenait à Benoît Duteurtre, qui tenait Allais pour l’un de ses maîtres ; le chantier s’était ouvert quelques jours avant sa mort, en juillet 2024. François Taillandier, présent dans la revue dès ses débuts, est mort subitement le 23 juin dernier, deux jours après avoir envoyé sa contribution. Elle s’intitule « Une heureuse rencontre » et ouvre le volume. Sa voix se prolonge plus loin, dans un entretien avec Francesco Forlani et un échange de lettres avec son ami Reynald Lahanque.
Le « très gros temps » du titre n’est pas une coquetterie. La guerre passe dans ces pages, chez Olivier Maulin comme chez Sylvie Richterová, qui met en regard le pouvoir et le rire chez Hašek, Kraus et Soljénitsyne ; Kaputt de Malaparte y voisine avec Le Brave Soldat Chvéïk. Mikaël Gómez Guthart fait de Stanisław Lem un explorateur de ruines, plus proche de Borges, voire de Blanchot, que des futurologues optimistes : chez lui, la bibliothèque tourne au « labyrinthe informationnel ».
Adam Thirlwell consacre à Kafka une courte étude de style — chose rare, souligne la revue —, où l’« instabilité grouillante » de Kafka rend bien fragiles nos certitudes posthumes. Massimo Rizzante rappelle que nul ne s’est moqué comme Milan Kundera de ceux qui, bafouant la parole écrite de leurs proches disparus, n’exécutent que leur propre volonté ; l’auteur des Testaments trahis n’y aura pas échappé, et de son vivant même. Boniface Mongo-Mboussa suit Emmanuel Dongala « sur les pas de Coltrane », Raphaël Arteau McNeil s’arrête sur Mal lunée, de Jules Fournier, et Yves Lepesqueur signe une chronique dont la quatrième de couverture a eu la malice d’isoler ce seul aveu : « J’aime beaucoup les influenceuses. »
Un dernier fil traverse le numéro, et c’est l’ouverture elle-même qui le tire. Yann Brunel, dans sa chronique, tient l’attention pour la « ressource rare de notre époque », le seul refuge où les livres d’hier aient encore une chance de survivre ; Lakis Proguidis range sous ce signe trois retours à des œuvres qu’on aurait tort de laisser dormir, celles de Lem, de Dongala et d’Adelheid Duvanel, dont j’ai eu le plaisir d’esquisser le portrait sous le titre « La grandeur dans le dérisoire ». Peintre et écrivaine, la Bâloise (1936-1996) savait loger en quelques pages, avec une exactitude de miniaturiste, des existences en porte-à-faux avec le monde. Catherine Fagnot la traduit ; Corti la publie depuis 2023, et Le Musée des lunettes a paru ce printemps.
Au fond, ce qui importe à Lakis Proguidis n’est pas de savoir si Allais nous amuse encore, mais si nous sommes toujours capables de rire avec notre époque — ses projets, sa foi sans réserve dans la science — comme lui le fit avec la sienne. Par très gros temps, cela s’appelle la tenue de mer.

Japon de l’âme. Chroniques de Kyôto de Jean-Claude Villain, éditions Complicités, 2025 (16€).
Kvetch ! Le yiddish ou l’art de se plaindre de Michael Wex, traduit de l’anglais par Anne-Sophie Dreyfus, éditions de l’Antilope, coll. « L’Antilopoche », 2026 (12€).
Tableaux des petites et grandes choses de l’existence de José Ortega y Gasset, textes choisis et préfacés par Frédéric Schiffter, traduits de l’espagnol par Valeria Dos Santos, éditions Séguier, 2026 (21,50€)
L’Atelier du roman, n° 126, « Alphonse Allais par très gros temps », éditions Buchet/Chastel, septembre 2026 (22€). LRSP (livres reçus en service de presse).

Illustrations : (en médaillon) photographie ©️Lelorgnonmélancolique. Dans le billet : éditions Complicités – éditions de l’Antilope – éditions Séguier – éditions Buchet/Chastel.

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