La décence interdit de rendre compte de ses propres livres : on y met toujours trop de modestie, ou pas assez. J’ai donc demandé ce service à un ami, Alban de Castel-Hérault*, qui donne depuis trente ans des chroniques à des revues que l’on cite plus qu’on ne les lit. Il a eu la bonté d’accepter et la cruauté de ne pas tout aimer ; je n’ai rien retouché. Les lecteurs attentifs relèveront qu’un certain Alban traverse la dernière page du livre : les homonymies sont la politesse du hasard.
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À propos de Un Passant incertain de Patrick Corneau (Publibook, 2026)
Sur la couverture du nouveau livre de Patrick Corneau, un homme de dos regarde un tableau dont le cadre doré bée sur rien. À gauche, en amorce, un second homme — peut-être le même — semble attendre son tour. Magritte rôde, et avec lui le soupçon d’un reflet qui ne rendrait pas le visage mais son escamotage. L’image est exacte : le moraliste qui s’apprêtait à peindre les autres se découvre, au dernier moment, second figurant dans sa propre galerie. Le titre dit la même chose. Un passant — qui glisse sur les choses sans s’y installer. Incertain — non pas indécis, mais insituable, peu sûr de sa propre substance. La quatrième de couverture le formule joliment : « entre La Bruyère et le selfie ». Mieux vaut l’entendre non comme un grand écart souriant, mais comme l’impossibilité contemporaine de tenir l’une des deux postures sans être aussitôt rattrapé par l’autre.
Le volume est construit en trois parties, chacune placée sous une épigraphe qui l’éclaire. Quoi ma gueule ? (épigraphe de Montaigne) rassemble les portraits à charge : la communicante Agathe, les Durand « en Technicolor », quelques autres. Patrick Corneau y a l’aisance du praticien. Un détail vestimentaire tranche — la veste de velours bleu nuit de Michel K., taillée comme celle d’un ouvrier dans un tissu qui coûte le salaire mensuel d’un vrai ouvrier — et un tic de langage fait le reste : le « social batching » d’Agathe, les « synergies porteuses » de ses brunchs-réunions. Les voix mêlées (Aragon), partie centrale, fait entrer le dialogue, la lettre, la notation de cinéma : la gueule s’ouvre, elle parle, et d’autres voix lui répondent. L’ombre portée (Pavese) abandonne la satire. Ce sont des proses élégiaques : une inconnue assassinée à Belleville, un jeune luthier tué au Bataclan, un lecteur anonyme dans la rame de la ligne 8, un livre rendu dans une chambre d’hôtel à Strasbourg. Le pastel monte, l’acide redescend. Et le volume se ferme sur un texte éponyme qui raconte, à la troisième personne, la vie d’un certain Alban — « appelons-le Alban » : formule transparente, puisqu’Alban n’est évidemment plus un autre, et que le récit s’achève sur un I would prefer not to bartlebyen où la satire rend les armes devant la mélancolie.
C’est là que se joue le rapport à Biogriffures. Le livre précédent, placé sous le patronage de Schwob et d’Aubrey, pratiquait la miniature à « ressemblance évitée », l’art du type. Le “je” y était presque absent : un instrument optique, pas un personnage. Un Passant incertain reprend les mêmes figures — une note liminaire signale qu’Iris, Marine, Valentine, François, Lisbeth « ont déjà vécu » là-bas — mais les fait vivre sous une autre lumière. Ce ne sont plus des spécimens rangés dans la vitrine du moraliste : ce sont des silhouettes auxquelles il lui arrive maintenant d’emprunter quelque chose. Le désillusionneur désillusionné, texte-pivot, passe au “je” ce qui, dans Biogriffures, eût été narré à distance : le narrateur attend dans la pièce d’à côté, regarde Iris et Marine s’affronter puis se reconnaître, et en tire une leçon qui le concerne. La porte entrouverte du cabinet du psychanalyste est l’exacte métaphore de ce qui a changé d’un livre à l’autre : on a bougé la caméra d’un cran, et le moraliste est entré dans le champ.
Cela ne va pas sans crispation. Les portraits de la première partie sont d’une efficacité qui frôle parfois sa propre limite : le trait est juste, l’oreille impeccable, mais on sent de temps à autre le satiriste plus prompt à enfoncer qu’à surprendre. La Bruyère du XXIe siècle travaille sur des cibles — communicante, pop’philosophe, universitaire aigrie — qui se défendent mal ; elles cèdent trop vite pour donner à la charge toute sa tenue. On souhaiterait que l’auteur s’autorise dès cette première partie la faille qu’il s’accorde dans la troisième. Quelques transitions, de même, font passer un peu abruptement du sarcasme télévisuel à la rêverie musicale. Rien d’irréparable : plutôt l’indice d’un livre qui ose assez pour se donner les moyens de rater.
L’essentiel est ailleurs. L’essentiel est que le livre ne se contente pas de juxtaposer satire et élégie : il
les tresse. Le dernier des élégants — Michel Déon seul derrière sa pile de Lettres de château tandis que la foule se presse autour de PPDA — est un portrait satirique qui est une dénonciation et, déjà, une déploration.
Ce qui fut rendu montre un narrateur qui laisse dans une chambre d’hôtel un livre qu’on venait de lui restituer : geste de délestage qui est l’emblème de la poétique du volume — ce qui doit rester est ce qui passe. Ces pages-là, plus sobres, plus retenues, “sprezzaturiennes”, sont parmi les plus belles.
Patrick Corneau, on le sait, est un lecteur de Jean Grenier. On comprend mieux, à lire Un Passant incertain, ce que cette fidélité lui aura appris : à ne jamais croire qu’on voit les autres sans être soi-même dans le visible ; à tenir, contre le siècle des expositions permanentes, la discrétion pour une forme supérieure de présence. Entre l’arrogance du passant considérable et l’inconsistance du passant nul, il reste une troisième voie : celle du passant incertain, qui refuse la statue sans renoncer à l’attention. « Être vivant, dit la dernière page, c’est une vigilance sans illusion. » On peut y lire un aveu de lassitude ; on ferait mieux d’y reconnaître un programme.
Après Biogriffures (Sous le Sceau du Tabellion, 2025), ce n’est donc pas le même livre qui revient : c’est le moraliste qui a fini par comprendre qu’il n’était pas à l’abri de son propre regard. Et le lecteur se retrouve, à la dernière page, devant le grand cadre doré de la couverture — pas tout à fait sûr de savoir laquelle des deux silhouettes il occupe.
A. de C.-H.
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* Alban de Castel-Hérault, né dans l’Hérault en 1952 — d’où le nom d’emprunt —, donne depuis une trentaine d’années à quelques revues choisies (Europe, Conférence, Nunc, parfois L’Atelier du roman) des chroniques que suit, avec fidélité, un public restreint. On lui doit un mince recueil d’aphorismes, De l’usage des silences (Fata Morgana, 2011), et un essai sur Jean Grenier resté inédit par scrupule. Il enseigne une année sur deux entre Lodève et Paris, à la Paris School of Luxury, et soutient qu’un bon critique doit se faire oublier avant ses auteurs. Il cultive ainsi, avec une constance qui force l’estime, l’art d’être un inconnu notoire : bien connu de ceux qui ne le lisent pas.
Illustrations : (en médaillon) image origine internet – dans le billet : Publibook.
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