Patrick Corneau

Il mit longtemps à comprendre que son stylo ne fuyait pas vraiment — ou plutôt qu’il ne fuyait pas comme fuient les objets défectueux, par fatigue ou par hasard — mais selon une logique plus obscure, presque syntaxique, comme si l’encre réagissait moins à la pression de la main qu’à la nature même des phrases qu’on lui imposait. Les jours où il écrivait sur l’actualité, sur ce présent saturé de commentaires, d’urgences et de mots déjà prêts à servir, la plume devenait instable : l’encre s’épaississait, débordait légèrement, marquait la page d’auréoles imprécises, parfois au milieu d’un mot, parfois juste après un terme trop sûr de lui, trop assertif. À l’inverse, lorsqu’il s’éloignait de ce présent tyrannique — lorsqu’il écrivait sur un paysage ancien, une scène imaginaire, une pensée sans destination immédiate, une réflexion sur la littérature — le stylo retrouvait une tenue irréprochable, traçant les lettres avec une régularité graphique presque servile.

Peu à peu s’imposa l’idée que ce n’était pas l’objet qui était instable, mais la langue qu’il lui faisait porter. Les phrases de l’actualité lui apparurent soudain trop chargées, pleines d’une responsabilité qu’elles invoquaient sans jamais l’’assumer pleinement. Elles demandaient à être écrites, sollicitaient l’encre, réclamaient la page — puis, au moment même où on les posait, se vidaient de leur poids, laissant à l’écrivain le soin de porter seul ce qu’elles avaient déjà abandonné. Le tracé s’affinait alors étrangement, comme si le stylo consentait certes, mais seulement du bout de la plume.

Il se mit alors à observer plus attentivement. L’encre débordait presque toujours au contact de notions générales — crise, urgence, responsabilité, avenir — comme si ces mots, à force d’être employés, avaient perdu leur capacité à contenir ce qu’ils désignaient. À l’inverse, les phrases lentes, patientes, sans utilité immédiate, passaient sans heurt. Le stylo semblait accepter de servir une langue qui ne cherchait pas à conclure trop vite, ni à solder le réel par avance.

Peu à peu, une inquiétude plus profonde s’installa. Et si l’écriture de l’actualité relevait moins du témoignage que d’une forme d’écoulement continu, un trop-plein de mots destinée à conjurer l’impuissance mais qui, au final, ne faisait que la répandre ? Le stylo ne refusait peut-être rien. Il signalait une saturation. Non celle du monde, mais celle d’un langage sommé de tout porter sans jamais s’arrêter.
Un soir, alors qu’il s’apprêtait à écrire un texte de plus, nécessaire et déjà interchangeable, il posa le stylo devant lui et hésita. Pour la première fois, il ne se demanda pas ce qu’il devait écrire, mais ce qu’il était légitime de contraindre à l’écriture. Le stylo reposait là, immobile, fermé sur sa réserve d’encre. Il lui sembla qu’il n’exposait rien d’autre qu’une limite : celle d’une langue qui prétend répondre au monde sans en supporter le poids réel.

Il écrivit pourtant. L’encre sembla couler, la page se troubla, les phrases s’alourdirent jusqu’à devenir presque illisibles. Puis il s’arrêta. En relevant la plume, il constata qu’elle était sèche. Parfaitement. Aucune trace sur les doigts. Aucune fuite visible. Il resta un moment immobile, face à la page, comprenant que le désordre ne venait peut-être ni de l’encre ni du stylo, mais de cette part de lui-même qui, à force d’écrire le présent, ne savait plus très bien ce qu’elle faisait — ni ce qu’elle laissait indolemment, imprudemment, inconsidérément couler.

Illustrations : (en médaillon) : photographie ©️LeLorgnonmélancolique et dans le billet : image origine internet.

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Patrick Corneau