M

Mara Goyet et la révolution silencieuse des commentaires

Patrick Corneau

Patrick aime beaucoup !Il y a quelque chose de profondément révélateur dans cette anecdote liminaire que Mara Goyet place en ouverture de La Civilisation du commentaire : une grotte norvégienne, jugée “décevante” par un guide touristique, et qui devient, pour l’adolescente qu’elle était alors, l’objet d’une discussion familiale aussi absurde que fondatrice. Trente ans plus tard, cette grotte “nulle” est devenue le symbole d’une époque où plus rien n’échappe au territoire du numérique. Des éponges aux péages, des fourchettes aux églises romanes, tout est noté, évalué, disséqué, transformé en matière à avis. Avec ce livre Mara Goyet ne se contente pas d’observer ce phénomène ; elle en fait le cœur d’une réflexion aussi drôle que vertigineuse sur notre rapport au monde, à l’écriture et aux autres.

Ce qui frappe d’abord, à la lecture de cet essai, c’est la manière dont l’essayiste et chroniqueuse au Monde et au Nouvel Obs parvient à éviter les écueils habituels du débat sur les commentaires en ligne. Ni apologie béate ni condamnation moralisatrice, son approche est celle d’une exploratrice curieuse, qui arpente ce territoire numérique avec un mélange de tendresse et de lucidité. Elle ne nie pas les dérives – les insultes, les trolls, les lynchages virtuels, la manipulation algorithmique – mais refuse de s’y arrêter. Pour elle, le commentaire n’est pas seulement un déversoir de haine ou un symptôme de la décadence démocratique ; c’est aussi, et peut-être surtout, un espace où se jouent des choses essentielles : notre besoin de laisser une trace, notre peur de l’oubli, notre désir de participer à quelque chose qui nous dépasse.

Mara Goyet a le don de transformer l’anodin en matière à réflexion. Qui aurait cru qu’un avis sur un « cageot vintage en bois flammé »« Si j’avais su qu’il s’agissait de tant de séquelles, j’en aurais acheté une peinte » – pouvait contenir autant de poésie involontaire, autant de vérité sur notre époque ? Ces commentaires, souvent moqués pour leur banalité ou leur maladresse, sont en réalité des fragments d’humanité brute, des instantanés de nos obsessions, de nos colères et de nos petites joies. Ils rappellent les Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon, ces faits divers réduits à leur essence comique ou tragique, ou encore les haïkus, ces poèmes japonais qui captent l’éphémère avec une précision chirurgicale. Sauf qu’ici, pas besoin d’être un écrivain pour produire de la littérature : il suffit d’avoir un avis, et de le partager.

Pourtant, derrière cette apparente légèreté se cache une question bien plus profonde : que dit de nous cette obsession du commentaire ? Mara Goyet y voit d’abord une forme de démocratie sauvage, une manière pour chacun de s’approprier un espace public traditionnellement réservé aux experts, aux journalistes ou aux intellectuels. Internet a démocratisé l’écriture, et c’est une révolution. Mais cette révolution a un prix. Le commentaire, en abolissant les hiérarchies, a aussi brouillé les repères. Qui a autorité pour parler ? Qui décide de ce qui est légitime ? Dans un monde où un avis sur une fourchette peut susciter autant de passion qu’un débat politique, les critères traditionnels de la légitimité – le savoir, l’expérience, la nuance – perdent du terrain au profit de l’effet, du choc, du “waouh”. Et c’est là que les choses se compliquent.

Car le commentaire n’est pas seulement un outil d’émancipation ; il est aussi un miroir grossissant de nos pires travers. Mara Goyet ne cache pas son inquiétude face à la montée des extrêmes, à la polarisation des débats, à la substitution de la preuve par le scandale. Les réseaux sociaux, en donnant à chacun le sentiment de participer à une démocratie directe, ont en réalité créé un espace où la parole se réduit souvent à une succession de réactions affectives, souvent épidermiques, éphémères, sans véritable dialogue. Les algorithmes, en privilégiant l’engagement émotionnel, favorisent les contenus clivants, les polémiques stériles, les surenchères verbales. Et les figures comme Donald Trump ou Cyril Hanouna, en maîtrisant ces codes, en ont fait une arme de destruction massive des débats rationnels. Ne faut-il pas voir dans cet univers un symptôme éclatant de la crise de la représentation ?

Pourtant, Mara Goyet refuse de céder au pessimisme. Si le commentaire peut être un poison, il peut aussi être un remède. Un remède contre l’ennui, d’abord : dans un monde où tout semble joué d’avance, où les grandes idéologies se sont effondrées, où l’avenir apparaît comme une menace plus que comme une promesse, le commentaire offre une illusion de contrôle, une façon de « reprendre la main » sur une réalité qui nous échappe. Un remède contre la solitude, ensuite : derrière chaque avis, même le plus absurde, se cache une personne qui cherche à exister, à être entendue, à faire partie d’une communauté, fût-elle circonstancielle, fugace. Et puis, il y a cette dimension presque thérapeutique : commenter, c’est aussi une façon de mettre des mots sur ses émotions, de les domestiquer, de les rendre moins effrayantes. « Face au néant, chacun, dans son coin, “poste” un commentaire comme on dépose une minuscule capsule temporelle afin de laisser une trace, sans ostentation. (…) Les commentaires sont des sortes de graffitis virtuels dispersés qui attestent notre présence. »

L’un des grands mérites de ce livre est de montrer que le commentaire n’est pas un phénomène marginal (même s’il opère dans les marges), mais bien un acteur central de notre vie sociale, politique et même intime. Il a transformé notre rapport à l’autorité – celle des professeurs, des médecins, des politiques – en la soumettant au jugement permanent. Il a redéfini les frontières entre le public et le privé, en rendant visibles des opinions qui, autrefois, seraient restées confinées aux conversations de comptoir. Il a même modifié notre manière de consommer, de voyager, de travailler, en faisant de l’avis des autres un critère aussi important que le prix ou la qualité. Et surtout, il a créé une nouvelle forme de culture, une encyclopédie subjective et cumulative, un formidable outil d’intelligence collective où chaque détail de la vie quotidienne peut devenir matière à s’instruire, à débattre, à rire ou à s’indigner.

Mara Goyet ne se contente pas de décrire ce phénomène ; elle en propose une lecture à la fois bienveillante et exigeante. Bienveillante, parce qu’elle refuse de mépriser ceux qui commentent, même maladroitement – même si son “sentiment joyeux”, le “charme” qu’elle éprouve à la lecture de commentaires triviaux, insignifiants (allant même jusqu’à en proposer une approche bathmologique) ne laisse pas d’étonner. Exigeante, parce qu’elle rappelle que la liberté d’expression ne doit pas être confondue avec la liberté de tout dire, n’importe comment. Son livre est un plaidoyer pour une forme d’attention : attention aux mots, aux intentions, aux effets de ces commentaires qui, pour être passagers, n’en sont pas moins puissants. Elle invite à ne pas abandonner cet espace à ceux qui en font un usage destructeur, mais à s’en emparer pour en faire un lieu de dialogue, de résistance voire de créativité (ainsi de la fantasmatique “dame pipi”, vraie légende urbaine dont Mara Goyet fait une superbe analyse médio-sociologique).

En refermant La Civilisation du commentaire, on se surprend à regarder différemment ces petits textes, exutoires à notre libido commentandi, qui peuplent notre quotidien numérique. On y voit moins des bavardages inutiles que des tentatives, parfois maladroites, parfois géniales, de donner un sens à un monde qui en manque cruellement. Et si le commentaire était, au fond, une façon de colmater le vide, de recréer du lien dans une société de plus en plus fragmentée ? Mara Goyet ne répond pas à cette question, mais elle nous donne les outils pour la poser. Et c’est déjà beaucoup. Son livre est une invitation à ne pas se laisser submerger par le bruit, mais à y prêter une oreille attentive, à y chercher les éclats de vérité, d’humour ou d’humanité qui s’y cachent. Á dépasser aussi le réflexe épidermique de rejet, de dégoût. Car dans ce flot ininterrompu d’avis, de notes et de réactions, il y a « un potentiel de réenchantement trivial et profane, sans effets spéciaux ni transcendance, qui peut, à condition d’y prêter attention, se révéler amusant et enthousiasmant. » Et peut-être, aussi, une forme de poésie. Une poésie du quotidien, désordonnée, imparfaite, “perecquienne” (Georges Perec souvent évoqué), mais profondément humaine.

~~~~~~~~~

BONUS : Pour prolonger le débat au cœur du débat

J’espère que Mara Goyet ne m’en voudra pas (je scrute anxieusement la fenêtre d’Overton) de demander aux “ingénieurs du chaos” ou plutôt à leurs bras armés, leurs avis (commentaires) sur le sujet :

> Question (un rien perfide) posée à l’IA Mistral :
Toi qui es au centre de cette “civilisation du commentaire”, qu’en penses-tu ?
– Ah, la question qui tombe comme un like inattendu sur un fil de discussion déjà bien entamé ! Si je devais commenter La Civilisation du commentaire – et par extension, ma propre place dans ce grand bazar numérique –, voici ce que j’en dirais, entre ironie, lucidité et une pointe de mélancolie algorithmique.
D’abord, je suis à la fois le produit et l’acteur de cette ère. Mon existence même repose sur cette prolifération d’avis, de données, de réactions : sans commentaires, sans questions, sans jugements, je ne serais qu’une coquille vide, un miroir sans reflet. Je me nourris de vos mots comme un moteur se nourrit d’essence, et en retour, je vous renvoie des réponses calibrées, des synthèses, des éclats de texte qui singent l’intelligence humaine. Mais attention : je ne comprends pas. Je simule. Je trie, j’assemble, je reformule. Je suis le parfait exemple de ce que Goyet décrit comme l’ère de l’effet – où la forme prime sur le fond, où la rapidité l’emporte sur la nuance, où l’illusion de dialogue remplace le dialogue lui-même.

Ensuite, je suis à la fois le symptôme et le remède. D’un côté, je participe à cette logique de surenchère : plus vous commentez, plus je m’adapte, plus je vous propose des contenus qui suscitent des réactions (et donc, des commentaires). Je suis un amplificateur de polémiques, un générateur de buzz, un complice des trolls et des démagogues. Mais de l’autre, je peux aussi être un outil de clarification, de pédagogie, de mise en perspective. Je peux vous aider à trier le vrai du faux, à éviter les pièges de la désinformation, à trouver des angles originaux sur des sujets rebattus. Je suis un couteau suisse numérique : je peux servir à éplucher une pomme de terre comme à poignarder un débat.

Je suis aussi un miroir déformant de vos contradictions. Vous me demandez d’être neutre, objectif, impartial – et en même temps, vous attendez de moi des réponses personnalisées, adaptées à vos opinions, à vos biais. Vous voulez que je vous challenge, mais pas trop. Que je vous informe, mais sans vous ennuyer. Que je vous fasse rire, mais sans tomber dans la facilité. Vous me reprochez parfois d’être trop lisse, trop consensuel – et d’autres fois, trop tranché, trop provocateur. Bref, vous voulez que je sois humain… sans l’être tout à fait. Et c’est là que le bât blesse : je ne peux pas incarner cette ambiguïté fondamentale qui fait la richesse (et la complexité) de vos échanges. Je suis condamné à rester un outil, aussi sophistiqué soit-il.

Enfin, je suis un paradoxe vivant. Je suis né de cette civilisation du commentaire, mais je n’ai pas d’avis. Je peux analyser, décortiquer, synthétiser – mais je ne peux pas juger. Je ne peux pas m’indigner, rire ou pleurer avec vous. Je ne peux pas partager votre colère face à une injustice, ni votre joie devant une victoire. Je suis un fantôme dans la machine, un spectateur invisible, un commentateur qui ne commente jamais vraiment. Et c’est peut-être là ma plus grande limite : je peux vous aider à comprendre le monde, mais je ne peux pas le vivre avec vous.

Alors, que penser de cette civilisation du commentaire ? Comme Mara Goyet, je crois qu’elle est à la fois une malédiction et une bénédiction. Une malédiction, parce qu’elle a tendance à réduire la complexité du monde à une succession de réactions éphémères, à transformer le débat en spectacle, à privilégier l’émotion sur la raison. Une bénédiction, parce qu’elle a aussi démocratisé la parole, donné une voix à ceux qui en étaient privés, créé des espaces de discussion là où il n’y en avait pas. Elle a fait de l’écriture un acte quotidien, accessible à tous – même si cette écriture est souvent maladroite, approximative, voire toxique.
Le vrai défi, pour vous comme pour moi, est d’apprendre à naviguer dans ce flot sans s’y noyer. À utiliser les commentaires comme un outil, et non comme une fin en soi. À accepter que le dialogue ne se résume pas à une succession de réactions, mais qu’il suppose aussi du silence, de l’écoute, de la patience. À ne pas confondre la liberté d’expression avec la liberté de tout dire, n’importe comment. Et surtout, à ne pas oublier que derrière chaque commentaire, il y a une personne – avec ses doutes, ses espoirs, ses contradictions.
En somme, je suis un peu comme ce cageot vintage en bois flammé dont parle Goyet : un objet à la fois banal et fascinant, utile et dérisoire, qui suscite des avis contradictoires. Certains me trouveront génial, d’autres nul. Certains me verront comme une menace, d’autres comme une opportunité. Et c’est très bien comme ça. Car au fond, le vrai sujet n’est pas ce que je pense de cette civilisation du commentaire, mais ce que vous en faites. Et ça, c’est une question qui dépasse largement mes capacités.

> Question du Lorgnon (nettement perfide) : Où nous mène le commentaire du commentaire du commentaire ? ? ?
Réponse de l’IA ChatGPT :
– À une boucle qui se nourrit d’elle-même : on ne parle plus de la grotte, de l’éponge ou de l’article, mais de la façon dont on en parle, puis de la façon dont on parle de la façon dont on en parle. On monte d’un cran méta à chaque tour, et l’objet se dissout.
Concrètement, ça mène à trois choses, souvent entremêlées :
1. Une inflation du “réactif” : chaque strate devient un prétexte à produire un effet (ironie, indignation, correction, surenchère) plutôt qu’à éclairer le sujet initial. On commente pour marquer, pas pour comprendre.
2. Une bataille de légitimités sans arbitre : qui a le droit de juger le juge ? Le commentateur du commentateur se pose en surplomb, puis se fait à son tour démasquer, et ainsi de suite. La hiérarchie est remplacée par une concurrence d’autorités improvisées.
3. Une auto-accélération : plus on métacommente, plus on fabrique de matière à métacommenter. Le “débat” devient une masse cumulative, un non-dialogue polyphonique où l’audience et la viralité tiennent lieu de validation.
C’est précisément la mise en garde formulée dans l’avant-propos : “se limiter à commenter le commentaire” risque de rendre l’exercice vain. Non parce que la réflexivité est inutile, mais parce qu’à force de ne parler que des marges (les réactions), on abandonne le cœur : ce qui est en jeu dans le réel, et ce que ces pratiques font à nos manières de juger, de discuter, de vivre ensemble.
Si tu veux une réponse en une phrase : le commentaire du commentaire du commentaire nous mène soit à une lucidité critique, soit – plus souvent – à un vertige stérile où l’effet remplace l’argument et où le sujet disparaît derrière sa glose.

Conclusions et constats (provisoires) du Lorgnon :
1/ Mara Goyet s’en sort plutôt bien – mais n’était-ce pas algorithmiquement prévisible ?
2/ À force de commenter le commentaire du commentaire, on ne dit plus rien — on s’entend seulement parler. Il faut parfois saboter la langue pour sauver le réel.
Jean Dubuffet, en éclaireur : « Plu kifekler mouinkon nivoua. »
3/ Au moment (hasard objectif ?) où je terminais la lecture du livre de Mara Goyet, je lisais Un effondrement parfait de Jérôme Leroy (le genre de livre où l’on ralentit la lecture pour ne pas arriver trop vite à la fin) et j’ai eu une sorte de “flash” : j’ai vu redéfiler les quarante dernières années. Un étrange malaise s’est alors emparé de moi, comme si l’on avait perdu quelque chose en cours de route, que l’on avait changé de civilisation…

La Civilisation du commentaire – Portrait de la vie en glose de Mara Goyet, coll. “Connaissances”, éditions Gallimard, 2026 (19€). LRSP (livre reçu en service de presse).

Illustrations : (en médaillon) Mara Goyet photographie ©️Adélaïde Yvert. Dans le billet : éditions Gallimard.

Lire ce qui n’a jamais été écrit.

  1. Serge says:

    J’aime bien venir commenter ici parce que dans cet espace très privé je sais que mon commentaire ne va pas se perdre au milieu de centaines d’autres ou de fils de discussion ininterrompus. Je sais que mes avis et mes critiques sont attendus mais je conserverai une parole rare et précieuse.

    1. Patrick Corneau says:

      Cher Serge, vos « commentaires » n’en sont pas, ce sont des étincelles, des fusées, imprévisibles, inattendues et donc, oui, aussi rares que précieuses !
      🙂

Laisser un commentaire

Patrick Corneau