Patrick Corneau

Patrick aime beaucoup !Parfois un livre, par sa profondeur et son actualité, semble parler directement à notre époque, comme s’il avait été écrit pour éclairer les questions les plus pressantes de notre temps. C’est le cas de Vérité et interprétation, l’œuvre majeure de Luigi Pareyson, dont la traduction française vient enfin de paraître aux éditions Conférence. Cette parution est bien plus qu’un simple événement éditorial : elle comble un vide de longue date et offre au public francophone l’accès à un texte fondateur de l’herméneutique contemporaine, dans une édition qui rend justice à la richesse et à la complexité de la pensée pareysonienne.

Avec Vérité et interprétation, Pareyson ne propose pas une contribution de plus à l’herméneutique du XXᵉ siècle : il en reformule l’enjeu même. Il s’attaque frontalement à une alternative qui hante la philosophie moderne – soit une vérité conçue comme une donnée objective, close et extérieure au sujet, soit une prolifération indéfinie d’interprétations vouées au relativisme. Contre cette fausse évidence, Pareyson avance une thèse à la fois audacieuse et rigoureuse : la vérité n’existe qu’en tant qu’interprétée, mais elle ne s’épuise jamais dans aucune de ses interprétations. Loin d’abolir la vérité, l’interprétation en constitue la condition vivante.
Ce déplacement est décisif. Pareyson ne se contente pas de dire que “tout est interprétation” – formule paresseuse, souvent invoquée comme paravent à la démission intellectuelle. Il affirme que toute vérité authentique ne se donne qu’à travers une relation, une situation, une historicité. La vérité n’est pas un objet disponible, immédiatement saisissable ; elle est une source inépuisable, qui ne se manifeste qu’au travers d’actes interprétatifs singuliers. Chaque interprétation est ainsi à la fois nécessaire et insuffisante : nécessaire parce que, sans elle, la vérité resterait lettre morte ; insuffisante parce qu’elle ne peut jamais prétendre à l’exclusivité ni à la clôture. C’est en ce sens précis que Pareyson défend une vérité à la fois absolue et historiquement médiatisée, universelle dans sa visée et plurielle dans ses formes.
L’originalité de Pareyson tient également à la dimension existentielle et éthique qu’il confère à l’acte d’interpréter. Interpréter n’est jamais un geste neutre, purement technique ou méthodologique ; c’est un engagement de la personne tout entière. L’interprète est responsable de ce qu’il fait de la vérité : de la manière dont il la reçoit, l’accueille, la trahit ou lui demeure fidèle. Une telle responsabilité interdit aussi bien le dogmatisme – qui prétend posséder la vérité une fois pour toutes – que le scepticisme confortable, qui dissout toute exigence dans la pluralité indifférenciée des points de vue. Chez Pareyson, l’interprétation est un risque : elle expose le sujet, elle l’oblige à répondre de ce qu’il comprend et de ce qu’il affirme.

La préface d’Arnaud Clément éclaire avec une grande acuité la portée contemporaine de cette pensée. Partant du glissement actuel qui conduit à dire non plus “la vérité” mais “ma vérité”, il montre que ce possessif n’exprime pas une simple subjectivité, mais une revendication de souveraineté : celle d’un individu qui prétend produire sa vérité en dehors de toute médiation commune. Cette vérité identitaire, en apparence émancipatrice, se révèle en réalité profondément monologique : elle exige reconnaissance sans discussion, coupe le sujet du monde partagé et transforme le dialogue en épreuve de force ou en silence. La vérité devient alors indissociable de l’affirmation de soi, tout en réclamant paradoxalement l’assentiment d’autrui mais en soldant, de ce fait, la mort du social : “Le social ne peut plus désigner pour lui une réalité publique qui le dépasse et où il doit trouver sa place pour réaliser son humanité, mais seulement une extension du chez-soi, le regroupement de personnes qui soliloquent sans parvenir à dialoguer, dans la mort des interactions sociales. ”

C’est précisément contre cette impasse que la pensée de Pareyson déploie toute sa force. Refusant l’alternative entre une vérité universelle abstraite et une prolifération de vérités subjectives sans portée commune, il affirme que la vérité ne se donne qu’à travers des interprétations personnelles, historiques, situées – sans jamais se réduire à aucune d’entre elles. L’interprétation n’est pas un affaiblissement du vrai, mais sa condition même. En prétendant accéder à une vérité immédiate, sans langage, sans tradition, sans savoir, l’individu moderne se prive paradoxalement de toute possibilité réelle de vérité. À l’inverse, la vérité exige médiation, transmission, confrontation : elle ne se révèle qu’en étant interprétée.
La préface montre enfin combien cette conception engage une éthique de la personne. Interpréter n’est ni un jeu ni une technique, mais une responsabilité : répondre de la vérité, accepter de se tenir sous son appel. Contre l’idéologie (“ennemi mortel de la philosophie”), qui dissout la vérité dans l’histoire ou la réduit à un effet de contexte, Pareyson défend une vérité à la fois une et plurielle, éternelle dans sa source, historique dans ses manifestations. La tradition n’est alors ni un dépôt figé ni une autorité oppressive, mais le lieu vivant de cette interprétation toujours reprise. La vérité ne se possède pas : elle se sert, ou plutôt, on la sert – et rares sont ceux qui acceptent encore d’en être les serviteurs.

Cette conception ouvre également sur une critique incisive des idéologies de son temps que le nôtre n’a fait qu’accentuer – technicisme, historicisme, fanatisme – qui substituent à la recherche de la vérité une simple gestion du sens. Là où l’idéologie prétend fournir des grilles explicatives totales, efficaces et immédiatement opératoires, la vérité devient fonctionnelle, instrumentale, soumise à des critères d’utilité ou de conformité. À l’inverse, l’herméneutique pareysonienne réaffirme la dimension irréductiblement problématique du vrai : elle résiste, elle dérange, elle ne se laisse pas absorber par les dispositifs techniques, médiatiques ou communicationnels. En ce sens, Vérité et interprétation résonne avec une pertinence particulière dans un monde où l’information circule plus vite que le sens et où l’opinion (et ses réflexes pavloviens d’affects) tend trop souvent à se substituer à la pensée.
C’est dans ce contexte que la traduction française publiée par les éditions Conférence prend toute son importance. Longtemps, Pareyson est resté en France une figure marginale, souvent évoquée à travers Hans-Georg Gadamer, Paul Ricœur ou Gianni Vattimo, mais rarement lue pour elle-même. En rendant enfin accessible Vérité et interprétation dans une langue précise et exigeante, cette édition ne se contente pas d’ajouter un classique de plus au catalogue : elle rouvre un débat essentiel sur ce que signifie encore chercher la vérité aujourd’hui.

À l’heure où l’on confond allègrement opinion, vitesse et vérité, où l’interprétation devient parfois un alibi pour éviter toute responsabilité, Vérité et interprétation rappelle une évidence devenue presque scandaleuse : interpréter engage, oblige, expose. Chez Pareyson, la vérité n’est ni un slogan ni un flux, encore moins une opinion à brandir : elle est une exigence qui requiert, qui oblige – et qui, pour cette raison même, dérange une époque trop pressée de penser juste sans avoir à penser vrai.

« La distinction fondamentale et la plus importante est toujours le choix décisif entre rester fidèle à la vérité ou la trahir, entre se tenir à l’écoute de l’être ou l’oublier, que cela arrive dans la pensée ou dans l’action. » (Luigi Pareyson, Vérité et interprétation, p. 251)

Vérité et interprétation de Luigi Pareyson, traduit de l’italien par Jacques Vappereau, préface d’Arnaud Clément, Collection “Lettres d’Italie”, Éditions Conférence, 2026 (25€). LRSP (livre reçu en service de presse).

Illustrations : (en médaillon) photographie de Luigi Pareyson (origine inconnue). Dans le billet : Éditions Conférence.

Lire ce qui n’a jamais été écrit.

  1. Christopher McAndrew says:

    La vérité n’est pas toujours bonne à dire.

    Aucune interprétation n’est innocente.
    Certes, la vérité ne se donne qu’interprétée, et aucune interprétation ne l’épuise. Mais cette relation prend forme dans des arrangements humains.
    Cette pensée a le mérite rare d’éviter deux abîmes : le dogmatisme d’une vérité close et le relativisme confortable du « tout se vaut ».

    Pourtant — et c’est peut-être ici que la réflexion mérite d’être prolongée — une question demeure en suspens.
    Qui interprète ?
    Au nom de quoi ?
    À partir de quelles médiations, de quelles traditions, de quelles structures symboliques ?
    Si la vérité ne se donne que dans l’histoire, elle passe nécessairement par des communautés humaines. Or toute communauté, pour se maintenir, tend à stabiliser ce qu’elle partage. Ce qui était relation devient règle. Ce qui était appel devient norme. Ce qui était fidélité devient enseignement.
    Et l’histoire nous enseigne que toute interprétation dominante porte en elle une tentation : se solidifier .

    On commence par transmettre.
    On continue par codifier.
    On finit par instituer.

    Ainsi, une interprétation vivante peut devenir appareil. Non par malveillance, mais par logique communautaire. La vérité interprétée se transforme alors en vérité administrée — comme une armée mobile de métaphores portant ces petits hommes de Folon vers le ciel étoilé. Elle se présente non plus comme ouverture, mais comme une promesse de clôture. Non plus comme médiation, mais comme une mesure, une ceinture trop serrée.

    C’est ici qu’un certain soupçon, hérité de Nietzsche, trouve sa pertinence. Non pour dissoudre la vérité dans la pure volonté de puissance, mais pour rappeler que toute stabilisation produit du pouvoir. Toute norme qui s’ignore tend à se faire morale. Toute morale, si elle n’est pas interrogée, devient structure.

    Les appareils adorent la vérité quand elle les sert.

    L’histoire religieuse et politique ne nous a-t-elle pas montré combien la vérité pouvait se sacraliser ?
    Il ne s’agit pas d’opposer Pareyson à Nietzsche.
    Il s’agit de les maintenir ensemble.
    Pareyson protège la transcendance du vrai — aucune interprétation ne l’épuise.
    Nietzsche protège la lucidité critique — aucune interprétation n’est innocente.

    Une différence infime mais décisive.

    Une interprétation authentique demeure consciente de son insuffisance. Elle sait qu’elle n’est qu’une réponse située à une source qui la dépasse. Elle accepte la reprise, la contestation. Elle reste vacillante. Or l’enfermement social naît lorsque l’interprétation oublie qu’elle est interprétation. Lorsqu’elle se présente comme définitive. Lorsqu’elle se confond avec l’institution qui la porte.

    Peut-être est-ce là, aujourd’hui, l’exigence la plus fine : tenir ensemble la transcendance du vrai et la conscience historique de nos médiations. Refuser la dissolution relativiste, mais refuser tout autant la tranquillité des systèmes.
    La vérité ne se possède pas.
    Elle ne s’administre pas.
    Elle se sert — et elle oblige.
    À condition de ne jamais oublier qu’elle nous dépasse — toujours.

    🙂

    1. Patrick Corneau says:

      Cher Christopher,
      Votre commentaire est si dense et si bien articulé qu’il constitue à lui seul un petit essai — et je serais tenté de dire qu’il prolonge Pareyson mieux que ma chronique ne le présentait.
      Vous avez raison de poser la question que Pareyson, dans son souci de sauver la transcendance du vrai, laisse peut-être dans l’ombre : celle de la solidification institutionnelle. Le passage que vous décrivez — de la transmission à la codification, de la codification à l’institution — est d’une justesse implacable, et l’histoire des Églises comme celle des partis en offre une illustration presque mécanique. L’interprétation vivante se refroidit en appareil : c’est la loi de toute communauté qui dure.
      Et vous faites bien de convoquer Nietzsche ici — non pour dissoudre la vérité, mais pour armer la vigilance. La formule que vous proposez — Pareyson protège la transcendance, Nietzsche protège la lucidité — est remarquablement juste. Elle dessine un équilibre exigeant, une sorte d’ascèse intellectuelle qui consiste à ne jamais laisser une interprétation s’endormir dans le confort de sa propre autorité. En cela je vous suis totalement.
      Je n’ajouterai qu’une nuance, qui n’est peut-être qu’un écho de votre propre pensée : Pareyson lui-même n’ignorait pas ce péril. Sa notion de « formatività » — cette idée que l’interprétation est un acte qui forme en même temps qu’il est formé — contient déjà l’exigence de ne jamais confondre le résultat avec le processus. Si l’interprétation est formatrice, elle est par définition inachevée. Le danger commence précisément lorsqu’on prend la forme pour la source — lorsqu’on adore la statue et qu’on oublie le feu qui l’a fondue.
      Merci pour cette fine contribution qui honore la discussion.

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Patrick Corneau