Patrick Corneau

Exceptionnellement, cette chronique De tout, un peu sera entièrement consacrée à trois publications récentes des éditions Arfuyen.

Patrick aime beaucoup !Michèle Finck nous offre avec L’arrière-silence un livre d’une rare puissance poétique. Après Balbuciendo (2012), La Troisième main (2015), Connaissance par les larmes (2017), Sur un piano de paille (2020), La Ballade des hommes-nuages (2022) et La voie du large (2024, Prix Apollinaire), cette professeure de littérature comparée à l’université de Strasbourg poursuit son exploration patiente de ces “tréfonds de silence qui veille en nous, en-deçà de la conscience et du langage”.
Avec L’arrière-silence, Michèle Finck s’inscrit dans la lignée des grandes œuvres poétiques qui ont fait du silence non un défaut de la parole, mais sa condition la plus exigeante. Poète et lectrice profonde des grandes voix européennes de la modernité, elle écrit ici en témoin de sa propre expérience intérieure. Son livre dialogue naturellement avec Yves Bonnefoy et Philippe Jaccottet, dont elle partage l’attention extrême au réel et la défiance envers les séductions d’un langage trop assuré de lui-même.
Le titre même, L’arrière-silence, nous invite à un voyage intérieur qui n’est pas sans évoquer l“arrière-pays” de Bonnefoy : non comme lieu atteignable, mais comme tension persistante vers une présence toujours menacée de retrait. Il ne s’agit pas d’un silence vide, blanc sur blanc, mais d’un silence “irisé de couleurs extrêmement délicates, presque invisibles”, habité par “cette rumeur silencieuse unique en chacun de nous / qui nous accompagne toute une vie en s’accumulant / strates par strates dans l’arrière-crâne”. C’est avec cette “rumeur” que nous passons notre existence, que nous orientons nos décisions profondes, que nous recevons vocation et inspiration.
L’arrière-silence se déploie comme une composition lente et patiente, une véritable suite intérieure, où le silence est approché par mouvements successifs, variations et reprises, plutôt que par affirmations. Un prologue, “L’origine”, ouvre la partition : il pose le silence comme matrice, comme fond archaïque et intime à partir duquel toute parole devra désormais se mesurer. Viennent ensuite “Les muets”, où s’esquisse une galerie de figures privées de voix, et “La femme”, mouvement plus incarné, centré sur la mémoire du corps et la transmission silencieuse. “A cappella pour les sans-voix” approfondit cette dimension éthique : une écriture sans accompagnement, sans effets, qui tente de faire entendre ce qui, par nature, ne se dit pas.
Avec “Le chant des choses”, le silence s’ouvre au monde : paysages, oiseaux, lumières, infimes vibrations du réel composent une musique discrète, proche de celle que Jaccottet n’a cessé d’écouter. “L’invention du silence” interroge alors la part active, presque artisanale, de cette écoute : le silence n’est pas seulement donné, il se travaille, se construit, s’invente dans et par l’écriture. Il devient “invention”, parfois signature, chez les artistes que Michèle Finck convoque : compositeur et interprète (Debussy-Michelangeli), peintres (Odilon Redon, Vieira da Silva, Debré), danseurs (Carlson, Bausch), cinéastes (Ozu), photographes. “La leçon de silence” en constitue la basse continue : ce que le silence apprend, ce qu’il impose comme discipline de parole, de retenue, de justesse.
Après “Neige”, qui agit comme une coda apaisée – le silence y devient neige, blancheur, ralentissement extrême -, vient l’épilogue, “Pianécrire”, geste d’écriture minimal – pianissimo – où la poésie consent à n’être plus qu’un murmure posé sur la page.
La poésie de Michèle Finck possède cette qualité rare d’être à la fois profondément enracinée dans le vécu corporel et ouverte à la transcendance. La forme épouse pleinement cette composition musicale : alternance de proses méditatives, de récits fragmentaires et de poèmes aux espacements très travaillés, où la page devient surface d’écoute autant que de lecture. Comme dans une partition, certains motifs reviennent, se déplacent, se raréfient ou s’intensifient – le silence du père, opaque et tranchant ; le souffle silencieux de la mère, hypnotique et fondateur ; l’enfance strasbourgeoise (le piano noir de la grand-mère, la gouttière chirurgicale plâtrée), la chambre, l’enfermement – sans jamais se résoudre en thème clos.
La parenté avec Philippe Jaccottet se manifeste avec une acuité particulière dans l’attention portée aux phénomènes discrets et presque invisibles : “à portée de mains l’infinitésimale percée du printemps / à l’extrême pointe de février apercevoir de minuscules / bourgeons / sur les fines tiges du sureau nervuré”. Comme chez lui, l’écriture avance à pas comptés, selon une éthique rigoureuse de la retenue. Le silence n’y est jamais sacralisé ; il est travaillé, interrogé, toujours susceptible de se défaire si l’on parlait trop fort.
Mais L’arrière-silence ne se contente pas d’habiter ces héritages : il les déplace. Là où Bonnefoy cherchait une présence et où Jaccottet veillait à ne pas la trahir, Michèle Finck explore la mémoire corporelle et affective du silence – ses blessures, ses zones d’opacité, ses violences parfois. “Comment dessiner le silence ?” se demandait-elle enfant. Le silence n’est pas seulement refuge : il est aussi épreuve, contrainte, fracture, ce qui donne à ce livre sa densité biographique et sa gravité singulière.
Ce nouvel ouvrage s’inscrit avec évidence dans le compagnonnage de longue date entre Michèle Finck et les éditions Arfuyen, qui accueillent depuis plusieurs années une œuvre patiente, exigeante, d’une grande cohérence. L’arrière-silence apparaît comme un livre de maturité, composé comme une partition intérieure, où réflexion critique, mémoire intime et écoute poétique se répondent.
Livre d’écoute plus que de discours, L’arrière-silence rappelle que la poésie n’ajoute rien au monde : elle se tient au plus près de ce qui, déjà, murmure. À l’heure où le monde confond l’expression avec le bruit, la sincérité avec l’exhibition et la parole avec sa simple profération, L’arrière-silence redit, contre la saturation générale, que la poésie n’a peut-être plus d’autre tâche que celle-ci : se taire juste assez pour que quelque chose d’essentiel puisse encore être entendu.

Patrick aime assezLes Aventures d’une jeune fille noire, dans la nouvelle traduction française que donne l’éditeur, appartient à cette catégorie rare : celle des textes brefs qui avancent en souriant, mais frappent juste. Écrit en 1932 par George Bernard Shaw, alors au sommet de sa notoriété et de sa liberté intellectuelle, ce récit longtemps marginalisé retrouve aujourd’hui une actualité saisissante, tant par sa forme allégorique que par son irrévérence joyeuse.
Shaw y met en scène une jeune Africaine récemment convertie au christianisme, mais déjà lasse des réponses vagues, moralisantes ou contradictoires qu’on lui sert. Plutôt que de se contenter d’un catéchisme abstrait, elle décide de partir elle-même à la recherche de Dieu. Ce point de départ, d’une simplicité presque enfantine, ouvre un parcours initiatique à travers la forêt africaine, peuplée de prophètes, d’ermites, de missionnaires, de figures bibliques et de faux sages, tous prompts à délivrer leurs certitudes – et tous, ou presque, incapables de répondre à une intelligence libre qui refuse les dogmes prémâchés. Armée de son bon sens, de sa curiosité et d’une massue bien réelle, l’héroïne avance, questionne, démonte, et poursuit sa route sans se laisser intimider.
La force du texte tient à cette alliance rare entre fable philosophique et satire mordante. Shaw n’écrit pas contre la spiritualité, mais contre sa confiscation. Ce qu’il vise, avec une ironie délicieusement provocatrice, ce sont les systèmes clos, les religions figées, les doctrines qui prétendent penser à la place de ceux qu’elles prétendent sauver. Derrière le rire, parfois grinçant, affleure une conviction profonde : la quête de sens ne peut être que personnelle, incarnée, irréductible à toute orthodoxie. La jeune fille noire devient ainsi, sans discours appuyé, une figure de liberté intellectuelle, féministe avant l’heure, antiraciste sans slogan, et farouchement hostile à toute forme d’obscurantisme religieux.
On comprend dès lors pourquoi le texte suscita scandales et interdictions à sa parution, notamment en Irlande. Shaw y défiait frontalement le conformisme moral et religieux de son temps, mais avec une légèreté narrative qui rend la charge d’autant plus efficace. Rien ici de pontifiant : tout passe par le récit, le dialogue, le détour allégorique. L’humour n’est jamais un ornement, mais une méthode de pensée – et c’est sans doute ce qui rend aujourd’hui encore ce texte si difficile à classer, donc si nécessaire.
On imagine sans peine l’embarras d’une lecture woke face à ce récit trop libre pour être docile. Féministe, antiraciste, anticolonial – mais sans lexique sanctifié, sans posture victimaire, sans police du bien – Shaw y pratique une émancipation sauvage, indifférente aux catéchismes progressistes. Sa jeune fille noire pense seule, rit des dogmes et avance sans demander l’autorisation. Ce qui, hier, fit scandale au nom de la religion, risquerait aujourd’hui de l’être au nom de la vertu. Preuve qu’il n’y a pas de liberté sans blasphème – et que les orthodoxies changent plus vite que la pensée.
La réédition proposée par Arfuyen, dans une traduction révisée et attentive à la vivacité du style shawien, redonne toute sa netteté à ce texte trop longtemps éclipsé. Elle permet surtout de mesurer à quel point cette fable de 1932 nous parle encore : à une époque saturée de discours, de croyances prêtes à l’emploi et de certitudes agressives, la marche obstinée de cette jeune fille dans la forêt résonne comme une invitation salutaire à reprendre le chemin du questionnement, sans guide imposé, sans dogme protecteur.
Livre bref, mais livre décapant, Les Aventures d’une jeune fille noire rappelle avec une élégance implacable que la pensée ne progresse jamais en répétant, mais en cherchant – et que toute quête authentique commence par le courage de ne pas croire trop vite. Un petit texte, donc, mais une grande leçon de liberté.

Patrick aime assezAyant déjà consacré ici une chronique à George Orwell, inutile d’y revenir longuement. Mais revenir tout court reste indispensable. Car avec Ainsi parlait George Orwell (Thus spoke) qui vient de paraître dans la belle collection “Ainsi parlait, Dits et maximes de vie” (dont c’est le volume 50) dans une élégante édition bilingue, c’est une voix que l’on n’entend jamais trop – surtout lorsque le vacarme contemporain redouble.
Ce volume rassemble des textes brefs où se condense l’essentiel de la pensée orwellienne : une vigilance extrême à l’égard du langage, une fidélité obstinée aux faits, un refus net des dogmes et des falsifications idéologiques. Loin de la posture prophétique, Orwell y apparaît tel qu’il fut toujours : un écrivain engagé au sens le plus sobre et le plus exigeant du terme, convaincu que la liberté commence par la clarté des mots et la rigueur de la pensée.
La traduction et la présentation de Thierry Gillybœuf, attentives et précises, restituent la sécheresse lumineuse de cette prose qui ne cherche jamais à séduire mais à tenir droit. Le choix d’une édition bilingue permet d’entendre, presque physiquement, cette langue sans emphase, tendue vers la vérité.
Ainsi parlait George Orwell n’apporte pas de révélations spectaculaires – et c’est sa force. Il rappelle, avec une sobriété implacable, que face à la novlangue, aux “vérités alternatives” et à l’érosion du sens, lire Orwell n’est pas un geste de nostalgie, mais un exercice de salubrité intellectuelle.

L’arrière-silence de Michèle Finck, collection “Les Cahiers d’Arfuyen” n° 265, éditions Arfuyen, 2026 (18€).
Les Aventures d’une jeune fille noire de George Bernard Shaw, traduit de l’anglais par Antoine Lafarge, coll. “Le Rouge & le Noir”, éditions Arfuyen, 2026 (14€).
Ainsi parlait George Orwell (Thus spoke), Dits et maximes de vie n°50, choisis et traduits de l’anglais par Thierry Gillybœuf, éditions Arfuyen, 2026 (15€). LRSP (livres reçus en service de presse).

Illustrations : (en médaillon) photographie ©️ Lelorgnonmélancolique. Dans le billet : éditions Arfuyen.

Lire ce qui n’a jamais été écrit.

  1. Serge says:

    Lire Orwell est très important pour comprendre, si besoin était, pourquoi le peuple ouvrier et des gens de peu se sont détournés de la gauche, ou plutôt de ce qu’est devenue la gauche.
    Jean-Claude Michéa explique aussi très bien cela en se référant souvent à Orwell et à son concept de “common decency”. Un concept dont Jack Lang n’avait pas connaissance.

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Patrick Corneau