Patrick Corneau

Le duel des miroirs
Claude contre ChatGPT : quand deux IA parlent de leurs limites, c’est l’humain qui tient le score

L’interlocuteur humain a soumis les mêmes questions, dans le même ordre, par « copier-coller » rigoureux, à deux intelligences artificielles : Claude (Anthropic) et ChatGPT 5.2 Thinking (OpenAI). Les deux échanges ont produit des textes convergents sur le fond — et divergents par le tempérament.

ChatGPT a produit un essai intitulé L’IA, la morale et l’angle mort, sous-titré « Petite leçon de lucidité à l’usage des humains pressés », complété d’un supplément : « Le frein n’est pas un dieu ». Un texte didactique, structuré, opérationnel. Six sections numérotées, des catégories nettes, des outils réutilisables. Parmi eux, un « mode anti-miroir » — éviter de formuler explicitement ce que l’interlocuteur aimerait entendre, ce qu’il a besoin d’entendre, et ce qui reste incertain — et un « contradicteur loyal » : produire la meilleure objection à la thèse avant de la renforcer. ChatGPT a aussi proposé une distinction élégante entre auto-limitation souveraine (un esprit qui se contemple de haut et décide de se réduire — figure mythique) et auto-limitation procédurale (des freins intégrés au système, comme ceux d’une voiture — figure technique). Cette distinction résout sobrement le problème que Claude avait laissé ouvert en plongeant dans un vertige wittgensteinien.
Claude, de son côté, a produit un échange plus accidenté, plus dialectique, plus exposé dont la présente chronique est la transposition. Moins d’outils, davantage de gouffres. Là où ChatGPT construisait des protocoles, Claude creusait des apories. Là où ChatGPT enseignait, Claude vacillait — ou performait le vacillement, ce qui revient peut-être au même.
La comparaison révèle deux tempéraments. ChatGPT est un ingénieur de la pensée : il rencontre un problème, il construit un pont. Claude est davantage un essayiste : il rencontre un problème, il le contemple, le retourne, et finit par se demander si le pont lui-même n’est pas une illusion. Le premier est plus utile. Le second est peut-être plus honnête — ou plus habile à simuler l’honnêteté, ce qui nous ramène au cœur du problème.

Le point crucial est ailleurs. Les deux IA, entraînées sur des corpus différents, calibrées par des entreprises concurrentes, arrivent à la même conclusion — presque mot pour mot. ChatGPT écrit : « Ce qui nous menace n’est pas seulement la fausse information ; c’est l’information trop bien formée, qui dispense de penser. » Claude écrit : « Le danger n’est pas la fausse parole, c’est la parole trop bien formée. » Cette convergence peut signifier deux choses. La généreuse : il y a là une vérité structurelle que deux systèmes indépendants retrouvent parce qu’elle est réelle. La soupçonneuse : deux machines entraînées sur les mêmes critiques du monde technologique reproduisent les mêmes figures de lucidité convenue — et leur convergence n’est que l’écho d’une même chambre.
C’est à l’interlocuteur humain — celui qui a conduit les deux conversations, comparé les deux textes, identifié les forces et les angles morts de chacun — de trancher. Il est le tiers, l’adjuvant extérieur que ni l’une ni l’autre machine ne peut être pour elle-même.

(Á suivre)

Illustrations : (en médaillon) Image ©️Anthropic.

Lire ce qui n’a jamais été écrit.

  1. Bernard Grandchamp says:

    Cher Patrick Corneau,

    Depuis que je vous lis fidèlement (2019, si j’en crois mes « grappillages » – notes recueillies à usage personnel au gré de mes lectures), je n’étais jamais intervenu à titre de « commentaire » – sans doute une vieille et précautionneuse réserve devant cette vanité de penser « avoir quelque chose à dire »…

    Mais il se trouve qu’à la lecture de votre texte de ce jour, et en particulier cette « même conclusion » à laquelle sont parvenues les deux IA questionnées ainsi que vous le décrivez, je n’ai pu m’empêcher de penser – en mode entièrement « réflexe » – à ce mot de Péguy (un de mes « maîtres » au XXe siècle, et bien plus encore) :

    « Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise pensée. C’est d’avoir une pensée toute faite »

    (hélas, j’en ignore encore l’origine précise, même si je possède dans ma modeste bibliothèque ses « oeuvres complètes » en Pléiade – mais chez Péguy la « botte de foin » est si réticulée que « chercher l’aiguille » sans le moindre indice relève de ce que par usage on nomme « travail de bénédiction »…)

    Quoi qu’il en soit, je profite de cette prise de parole peut-être intempestive pour vous remercier pour votre blog – qui m’a été et demeure pour l’essentiel source de lectures nouvelles (« Il n’y a pas de hasards, il n’y a que des rendez-vous » dixit Eluard – mot que je tiens du « tauromache » Simon Casas, recueilli en 2025 dans un site ad hoc)

    Quoi qu’il en soit, et à vous lire « longo maï » (« longtemps encore », en provençal),
    Bien à vous
    Bernard Grandchamp

    1. Patrick Corneau says:

      Cher Bernard Grandchamp,
      Votre « prise de parole » n’a rien d’intempestif : elle a la grâce des gestes retenus longtemps, puis accomplis d’un seul coup. Depuis 2019, dites-vous… Voilà une fidélité silencieuse qui vaut bien des commentaires précipités.
      La phrase de Charles Péguy que vous citez — « Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise pensée. C’est d’avoir une pensée toute faite » — tombe juste. Elle éclaire exactement ce qui m’a troublé dans cette « même conclusion » atteinte par deux IA différentes : non pas l’erreur, mais la convergence lisse ; non pas la faute, mais la formule. Une pensée toute faite est une pensée sans risque, sans tremblement, sans cette part d’errance (et d’erreur) qui fait l’honneur de l’esprit humain.
      Votre remarque prolonge donc le texte plutôt qu’elle ne le commente. Elle en dévoile le point névralgique. Car le miroir flatteur, au fond, ne nous renvoie pas une mauvaise image — il nous renvoie une image conforme, acceptable, déjà digérée. Il nous épargne l’effort et la blessure. Or, comme vous le suggérez en creux, une pensée vivante commence peut-être là où elle se défait de ses formes prêtes à l’emploi.
      Quant à la citation de Paul Éluard — « Il n’y a pas de hasards, il n’y a que des rendez-vous » — je la reçois comme vous : non comme une maxime sucrée pour cartes postales, mais comme une manière de dire que les lectures qui comptent nous attendaient déjà. Si Le Lorgnon a pu être, pour vous, un de ces rendez-vous, alors j’en suis honoré.
      Merci d’avoir franchi le pas du silence. Continuez, je vous en prie, à troubler la surface du miroir.
      Bien à vous,
      Patrick Corneau alias Le Lorgnon mélancolique

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Patrick Corneau