Ayant soumis à ChatGPT une suite de fragments, d’aphorismes personnels en lui demandant d’en produire de semblables par le style et la tonalité. Le générateur IA m’a répondu ainsi :
« Voici quelques aphorismes inspirés de ce style introspectif, souvent mélancolique :
1. Aperçu un soir d’hiver, dans la lumière tremblante d’un réverbère, un vieux chien seul, traînant sa laisse cassée. Une image parfaite du destin sans maître.
2. Adolescent, il aimait l’ombre : non pas pour se cacher, mais parce que la lumière l’épuisait.
3. Sa mère avait une manière presque religieuse de laver la vaisselle : chaque assiette, chaque verre redevenait un objet sacré, un talisman fragile contre le chaos.
4. Son père, d’une logique implacable, refusait les futilités. Pourtant, il passait des heures à aiguiser un couteau qu’il n’utilisait jamais.
5. Dans cette maison, les silences étaient plus bavards que les conversations. Chaque silence portait un poids, une nuance, une vérité tue.
6. Longtemps, il pensait que le bonheur serait une clarté. Avec le temps, il comprit qu’il s’agissait plutôt d’une ombre douce, une fatigue qui rassure.
7. Lorsqu’on lui parlait de “réussir sa vie”, il imaginait une pièce parfaitement rangée. Et cela lui semblait profondément triste.
8. À l’enterrement de son oncle, on racontait des anecdotes pleines de vie. Mais ce fut le cri d’un oiseau, perdu dans la brume, qui lui rappela vraiment cet homme.
9. Enfant, il croyait que les livres pouvaient contenir tout ce qu’il ignorait. Adulte, il comprit qu’ils contenaient surtout tout ce qu’il ne vivrait jamais.
10. La première fois qu’il vit la mer, il se sentit trahi : il n’y avait pas de fin, mais aussi aucune promesse. Juste une vaste indifférence.
11. Sa tante, en distribuant ses bonbons avec parcimonie, répétait : “La vie, c’est apprendre à ne pas trop mordre dedans.” Une sagesse qu’il n’a jamais oubliée.
12. Il ne supportait pas les réunions de famille, où chacun jouait un rôle épuisé, comme des acteurs d’une pièce trop longtemps jouée.
13. Ce fut en entendant son neveu dire “Mais c’est un vieux mot, ça !” qu’il comprit qu’il était devenu une relique d’une langue déjà morte.
14. Après une vie d’efforts pour paraître irréprochable, il réalisa que l’on se souvenait surtout des failles, des gaffes, des erreurs. Et il en fut presque soulagé.
15. Ses carnets étaient pleins de débuts d’histoires. Comme s’il avait toujours eu peur d’aller jusqu’au bout, de rencontrer la fin.
16. On le félicitait souvent pour sa discrétion. Mais en vérité, il savait que cette réserve n’était que de la peur déguisée.
17. À mesure qu’il avançait en âge, il se surprenait à regretter les erreurs qu’il n’avait pas osé commettre.
18. “On a chacun nos chaînes”, lui disait souvent sa grand-mère. La sienne, c’était une liberté dont il ne savait que faire.
19. Écoutant les confidences d’un ami, il se demanda soudain pourquoi il ne parvenait pas à confier ses propres blessures. Peut-être parce qu’elles lui semblaient si petites, si honteuses, si banales.
20. Il passait des heures à contempler ses bibliothèques, non pour chercher un livre, mais pour se rappeler le temps qu’il avait perdu à vouloir tout comprendre.
Qu’en pensez-vous ? Je peux en composer d’autres ou affiner encore le style si vous le souhaitez. » me demande l’IA.
Allons-y et affinons ! Je demande donc une nouvelle série d’aphorismes “introspectifs” mais empreints d’“ironie, désabusement et pessimisme”.
Réponses (je ne donne que les dix premiers) :
« 1. Toute sa vie, il avait cherché un sens à l’existence, et il le trouva enfin : un jeu de mots que personne ne trouvait drôle.
2. Il enviait ceux qui croyaient en quelque chose, non pour leurs convictions, mais pour leur confort.
3. Sa mère répétait : “Fais de ton mieux.” Ce qu’il interprétait comme : “Ce sera toujours insuffisant.”
4. À chaque anniversaire, il avait l’impression qu’on fêtait une année de plus passée à ne rien accomplir.
5. Ses amis lui parlaient souvent de leurs rêves. Lui, il n’avait que des insomnies à partager.
6. Quand il entendait “On récolte ce qu’on sème”, il se demandait ce qu’il avait bien pu planter pour ne récolter que des regrets.
7. En classe, on lui avait appris que le doute était la clé de la réflexion. À force de douter, il avait simplement perdu la serrure.
8. Il avait toujours pensé que le succès des autres était mérité, jusqu’à ce qu’il en devienne le spectateur chronique.
9. “Dis ce que tu ressens”, conseilla son psy. Mais tout ce qu’il ressentait, c’était qu’il n’avait rien à dire.
10. Il rêvait parfois d’être une étoile filante : briller intensément et disparaître avant qu’on ne le juge.
J’ai pleine conscience de l’absurdité d’une telle expérience (surtout pour de l’écrit intime), mais je tenais à tester ces machines que l’on dit capables de simuler l’intelligence humaine.
Après m’y être frotté un peu*, j’avoue avoir ravalé mon scepticisme à l’égard de l’intelligence artificielle. Sans être génial, ce qu’elle produit (livré tel que) en terme de qualité, n’est pas mauvais. Il y a un éclat qui rappelle ces cuivres qu’on astique toute la journée de peur qu’ils ne ternissent, au point qu’on ne trouve pas le temps d’y cuisiner. Disons que c’est le brio moyen d’un écrivant* (R. Barthes) comme il en existe des milliers aujourd’hui – et je doute fort que ces aphorismes ou pensées algorithmiquement générés convainquent un comité de lecture un peu exigeant. On est loin des éclats grinçants et drolatiques d’un Jean-Pierre Georges par exemple. De fait, les critères baissent et les productions de l’IA (plus ou moins remaniées, augmentées et surtout déclarées comme telles) seront publiées quoiqu’il en coûte (invendus, retours et pilon). Parce que par un processus dynamique imparable de rétroaction et alignement réciproque, le public à force d’être abreuvé du “juste passable” finira par le considérer non seulement comme acceptable mais souhaitable. Le consensus se fait toujours autour de l’étiage moyen (car il importe de ne pas préférer plus grand ou meilleur que la moyenne pour ne pas s’attirer l’hostilité générale). Il en redemandera. On aura du “lisible” de divertissement qui caressera, flattera, bercera le lecteur, sans le sortir de l’hypnose des écrans. Ce n’est pas la fin annoncée de la littérature dont l’imprescriptible trésor est d’offrir de l’in-ouï, de l’in-vu, de l’in-imaginable, de l’im-pensable… ce dont est incapable l’IA qui ne peut que remâcher le déjà-dit, possiblement l’améliorer : il n’y a pas de creatio ex data, pas de “bit-bang” ! La littérature, probablement, se retirera dans des marges où la cultiveront quelques réfractaires hors-sols, quelques dilettantes irrécupérables qui ne conçoivent celle-ci que comme une gifle ou comme un “coup de poing sur le crâne” comme le voulait Kafka***.
* Le conte de Noël de la semaine dernière en était un fruit ChatGPT “maturé” par mes soins, c’est-à-dire orienté (détourné) non dans le sens optimiste de l’habituelle “magie de Noël” mais, tout au contraire, celui d’une fin tragique. Renversement qui explique qu’il ait obtenu auprès des lecteurs si peu de “likes” et “partages”…
** “Les écrivants, eux, sont des hommes “transitifs” ; il posent une fin (témoigner, expliquer, enseigner) dont la parole n’est qu’un moyen ; pour eux, la parole supporte un faire, elle ne le constitue pas.” Roland Barthes in Essais critiques, Éditions du Seuil, Paris, 1964.
*** “Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ?” Lettre de Franz Kafka à Oskar Pollak, écrite en janvier 1904 (Œuvres complètes — La Pléiade, tome 3, 1994).
Illustrations : (en médaillon) origine internet – dans le billet : image créée par ChatGPT.
Vous n’auriez jamais lu ce livre si vous n’aviez connu l’auteur !


La n°2 de la deuxième série est profonde. Je propose qu’elle soit proposée au bac philo, ou à un vieux militant communiste, ou à un croyant.
Il sera intéressant d’observer la mise en parallèle des productions de l’IA avec les 600 nouveaux romans français et étrangers édités chaque année. Apparemment la concurrence de l’IA exacerbe la frénésie créatrice de nos écrivants.
À propos des convictions, de Jean-Pierre Georges : “Pour éviter d’avoir des convictions, penser d’abord à toutes celles qu’on a défendues (avec ardeur et ridicule) et penser surtout aux convictions des autres !”.
La prolifération métastatique des publications est inévitable, Cioran avait eu ces mots définitifs : “On ne peut rien dire de rien. C’est pourquoi il ne saurait y avoir de limite au nombre de livres”.
🙂