Patrick Corneau

Patrick aime beaucoup !Notre étonnement devant la prose de Vincent La Soudière (1939-1993) est fait d’une simplicité très ancienne. Nous sommes là à la source, non à la cime, dans le royaume de l’étonnement, non dans celui de l’explication, de la glose et du ratiocinement, encore moins du jugement. Altitude zéro. Moment ambigu du face à face inaugural avec la création : effroi et merveille, misère et miracle de la condition de l’homme – moment hautement pascalien s’il en est. De cet ébranlement originel naît une inconsolable mélancolie qui peut se figer dans un repliement narcissique ou bien générer une conversion, une métanoïa, une quête désespérée de l’Inespéré. Vincent La Soudière aimait à citer ce mot d’Héraclite : « Si tu n’es pas désespéré de tout, tu ne rencontreras pas l’Inespéré. » C’est dire que ce n’est pas le visage riant ni même souriant d’un poète que nous rencontrons ici. C’est la face convulsée d’un homme dont la vie fut une immense souffrance, une souffrance telle qu’elle ne pouvait le laisser indemne et, nous aussi, lecteurs, qui accédons maintenant à cette œuvre aussi insolite qu’exigeante, à l’attraction inouïe, et ceci grâce à la persévérance de quelques intercesseurs. 
Inespérée, la rencontre avec cette œuvre l’est indubitablement, car Vincent La Soudière est un auteur qui n’a « jamais fait le moindre effort pour paraître et cela d’aucune façon » comme l’a écrit Henri Michaux ; esprit dont c’était la qualité d’être que de refuser toute exhibition de soi et qui, autant par refus volontaire que par inhabileté constitutive à toute insertion sociale, professionnelle, intellectuelle, s’est toujours tenu en marge de la scène littéraire. 

Pour comprendre où s’origine cette marginalité existentielle – quasi rimbaldienne – et, en dépit de son poids de désastres, la proposition d’amour et de confiance joyeuse qui l’habite, il faut se reporter à quelques éléments biographiques.
Vincent La Soudière est né le 6 septembre 1939 à Port-d’Envaux (Charente-Maritime) dans une vieille famille d’origine charentaise. Aîné de huit frères et sœurs, il commence des études de philosophie à la Sorbonne qu’il interrompt à cause de troubles nerveux graves. Il exerce divers métiers de subsistance. Une tentative de vie religieuse dans une abbaye bénédictine se révèle être un échec qu’il considère comme la grande catastrophe de sa vie, l’élément fondateur de son errance et du « chaos » auquel sa vie fut vouée. Il effectue de nombreux voyages – en Espagne et au Danemark principalement – sans activité stable autre que la lecture et l’écriture d’un journal ainsi qu’une correspondance suivie (800 lettres) avec Didier, son ami, son confident jusqu’en ses derniers instants. Il rencontre Henri Michaux en 1970, puis E. M. Cioran en 1976 et devient leur ami. Encouragé et aidé par eux, il publie quelques textes dans des revues ainsi qu’un livre, Chroniques antérieures, paru chez Fata Morgana en 1978 avec un frontispice de Henri Michaux – le seul publié de son vivant. Accablé de maux physiques et de multiples dépressions, Vincent La Soudière met fin à ses jours le 6 mai 1993 en se jetant dans la Seine du pont du Garigliano (juste en aval du pont Mirabeau d’où Celan s’était lui aussi précipité quelques années auparavant) après avoir écrit une dernière lettre à Didier : « Toutes les issues me sont fermées. J’ai donc décidé de me suicider. Tu connais ma vie ; tu sais comme elle était invivable. […] Je te demande seulement de prier pour ton pauvre Vincent qui n’en peut plus et qui espère embrasser le Christ par la voie la plus rapide. […] Pense que je vais être en présence de mon Dieu qui ne me jugera pas. […] D’immenses pâturages devant moi. Ma vie peut enfin commencer. »

Si l’œuvre de cet écrivain secret est peu connue et est restée longtemps presque entièrement inédite, elle s’est imposée peu à peu depuis sa mort comme une voix essentielle de la littérature contemporaine. La difficulté intérieure qui le retenait de quitter le domaine de la virtualité pour oser franchir le pas de la publication l’a amené à se confronter aux limites de la littérature et accomplir un nécessaire dépassement – d’où la force prodigieuse de son style de poète-penseur. 
Sa vie tourmentée a été minutieusement retracée et analysée par Sylvia Massias dans son essai biographique Vincent La Soudière, la passion de l’abîme (Éditions du Cerf, 2015). À partir des années 2000, la parution de Brisants (Arfuyen, 2003) puis des trois volumes des Lettres à Didier (Éditions du Cerf, 2010, 2012 et 2015) lui valent de rencontrer un écho grandissant et d’imposer son nom comme celui d’un témoin majeur de la crise spirituelle de la fin du vingtième siècle en sa perpétuelle actualité. On comprend combien les lignes abrasives empreintes de « sagesse inverse » de cet homme inquiet ont pu attirer l’attention d’un Henri Michaux, ce fraternel contrarié, qui écrit : « Homme de la vie intérieure, s’il en est un, il a, par scrupule assurément, tardé à publier, parce que, responsable des subtiles et graves réalités psychiques qu’il allait montrer, il voulait avoir dépassé le stade de la surprise et pouvoir écrire comme quelqu’un en qui d’emblée on a foi. L’ayant rencontré plusieurs fois je sais qu’il n’écrira jamais rien de gratuit. Ce qu’il fera connaître est important. A cela seul s’emploiera sa pénétration singulière. On ne l’imagine pas autrement. »

En effet, c’est moins dans les événements extérieurs qui jalonnent habituellement une existence, que dans la « blessure originelle », la douloureuse incomplétude que sourd la pensée tourmentée et l’écriture fiévreuse de Vincent La Soudière. 
Eschaton – Ici finit le règne de l’homme, le livre que font paraître aujourd’hui les Éditions de la Coopérative, correspond au grand projet qui a occupé Vincent La Soudière pendant les vingt dernières années de sa courte existence. Sylvia Massias en a transcrit et ordonné les fragments en se conformant minutieusement aux plans et projets laissés par l’auteur. On y suit un trajet spirituel* qui, dans la lignée de Pascal et de Nietzsche, sous le signe d’une grande souffrance morale, vise à restaurer la confiance en la vie à la lumière de la foi chrétienne, en réaction contre le « nihilisme de notre siècle » qu’il combat en des pages d’une intensité prophétique.
Rares les esprits qui, au prix de l’oblation et inversion des valeurs visibles (la puissante faiblesse de la kénose), sont capables de nous arracher au sort ordinaire et au bavardage en faisant entendre la dense qualité d’une authentique énonciation, d’une « vraie parole ». Térébrante, imprécatriceirréfutable, inimitable, l’inflexible douceur d’acier de la voix de Vincent La Soudière nous hante longtemps après avoir refermé ce volume.

La mort n’a jamais le dernier mot. L’écriture fixe l’éclat, une fois la vie retirée. Dans une époque où tant d’écrivains, d’artistes disent des noirceurs auxquelles d’autres n’opposent souvent que des simplismes mystificateurs où se retrouvent tous les archétypes de la régression et de la répétition, l’œuvre de Vincent La Soudière s’avance un peu seule et sans tapage vers ce rai de lumière sous la porte qu’il y a au fond de chacun de nous. On la sent fidèle à quelque étoile, prête à partir avec elle le jour du Jugement.
Cette œuvre est belle comme le fut la météorite de Mauerkirchen en Bavière. Elle était destinée à nous éclairer en se consumant.

* « Le mouvement d’Eschaton fait que l’on passe de l’homme en général, d’une collectivité en voie de perdition, vers la possibilité ouverte par l’engagement d’un seul, qui peut devenir chemin de réalisation d’une humanité qui n’est pas une donnée objective ni évidente, mais reste essentiellement un mystère. » explique Sylvia Massias dans sa présentation.

[Les citations données en hypertexte sont extraites de Brisants et de Eschaton]

Eschaton – Ici finit le règne de l’homme de Vincent La Soudière, édition établie et présentée par Sylvia Massias, Éditions de La Coopérative (22€).
Brisants de Vincent La Soudière, texte établi et présenté par Sylvia Massias, Éditions Arfuyen (13€). 2003, 2020.
 LRSP (livres reçus en service de presse).

Illustrations : (en médaillon) photographie de Vincent La Soudière origine inconnue / Éditions de La CoopérativeÉditions Arfuyen.

Prochain billet bientôt se Deus quiser.

  1. J’apprécie beaucoup la qualité – clarté, concision- des critiques. Encore merci, mais pourquoi ne pas indiquer le prix des livres? Je suis lecteur mais je dois acheter tous mes livres. Cordialement.
    Jean-Pierre Pain

    1. Patrick Corneau says:

      Oui, vous avez raison, je vais rajouter cette information. Néanmoins, je donne toujours un lien vers l’éditeur où figurent les informations de format, prix, etc.
      Merci pour votre fidélité.
      Cordialement, P. Corneau

  2. serge says:

    Je viens régulièrement dans votre thébaïde, loin des fracas du monde et de l’angoissante actualité pour découvrir une littérature intemporelle. Mais avez-vous pris le temps de lire les 400 nouveaux romans français parus cet automne. Certains méritent le détour.

    1. Patrick Corneau says:

      Vous pensez si je les ai lus… Sur les 400, j’en ai trouvé deux dont personne probablement ne parlera et qui seront l’objet d’une prochaine chronique.
      😀

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