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Les parleries de Lambert Schlechter : 40 ans d’écriture

Patrick Corneau

Patrick aime beaucoup !J’ai déjà présenté l’œuvre majeure de Lambert Schlechter : ce « murmure du monde », collationné « bénédictinement » dans ses occurrences diverses et variées depuis quarante ans et publié ça et là. Voici qu’il nous revient rassemblé dans une somme grâce aux bons soins de Francis van Maele des Éditions Phi sous la forme d’un gros volume de 655 pages enserrées dans une reliure cartonnée de belle apparence.
Outre l’exhaustivité, nous gagnons quelques inédits qui viennent compléter (et non pas clore) ce vaste arc sur lequel Lambert Schlechter, ce grand loquèleur, vient ressasser le malheur et l’aubaine d’exister, c’est-à-dire perdu, entre la danse du néant des plus lointaines galaxies et la chute d’un pétale de tulipe, entre la violence-démence des hommes de pouvoir et l’insondable beauté de ce qu’Eve cache d’une blanche main, entre la malédiction de l’absence de quelqu’une (morte/vivante) et la bénédiction de la présence plus que vivante de quelques-uns.
Le ressassement chez Lambert Schlechter n’est pas la répétition – le plaisir, on le sait depuis Freud et Proust est dans la reprise au sens le plus musical du terme, dans le retour du thème en sa variation ; la variation, c’est l’écart inexorable de la spirale dans son déploiement vers l’Ouvert. Un tour de plus vaut élargissement, enrichissement (un peu comme dans certaines compositions de Coltrane la reprise du riff fait monter la magie incantatoire). Si rien n’est nouveau sous le soleil Schlechtérien, pas un jour ne ressemble au précédent… aussi une page appelle la suivante, un texte suscite un nouvel opus comme une fractale met en abîme ses motifs, sans point d’orgue, ab libitum. Pour notre plus grand plaisir et profit, cela va sans dire, car ce ressassement est un peu celui que chacun entretient au fond de soi. Un dialogue fraternel s’instaure entre le « ressasseur » et nous, dont nous ressortons grandis : nous nous sentons moins seuls, moins perdus entre la sécheresse de l’époque et l’immuable silence d’un firmament sourd.
Au fond nous avons là l’autobiographie d’une âme bien plus que celle d’une vie – laquelle se contente de deux pages et demie en fin de volume (« AUTO-BIO-GRAPHIE », p. 653).
À plusieurs reprises Lambert Schlechter se défend d’écrire un livre, son livre : ce flot scriptural qu’il juge compulsif (comme un débordement irrépressible), ne serait qu’un laboratoire où recueillir les traces de sa porosité au monde, une préparation, un échauffement, une clarification préalable à l’œuvre véritable – peut-être (inconsciemment ?) une accumulation de digressions pour désamorcer toute culpabilité de ne pas être dans l’œuvre, de ne pas être à pied d’œuvre. Je pense que c’est une illusion, une illusion porteuse certes, féconde (Marguerite Duras : « Écrire, c’est tenter de savoir ce qu’on écrirait si on écrivait. ») dont le produit est la transformation même de l’écrivain, une metanoïa (une distanciation, un désintéressement de soi corrélatif d’une mélancolie). Il n’y a pas de blanchotien « livre à venir », il y a un écrivain advenu – devenu son propre livre.

Difficile de choisir un extrait dans cette profusion de réflexions, de confidences (ponctuées de vignettes librement érotiques), d’explorations encyclopédiques (avec un tropisme avéré vers la Chine ancienne), de coups de sang face aux horreurs de l’histoire, de doutes sur l’objet même de l’écriture, de fulgurances nées de l’attention portée aux autres et au monde, au cosmos dans ses manifestations les plus ténues – les fleurs, les insectes, la ronde des saisons… Je propose le prologue de Enculer la camarde (Éditions Phi, 2013) car il a les accents d’un credo, d’un manifeste exposant le projet, le style d’écriture de Lambert Schlechter et surtout l’élan sous-jacent qui le porte.

écrire

écrire c’est faire baisser
le niveau de l’encre dans l’encrier

c’est toujours recommencer à écrire
c’est enfin commencer à écrire
c’est définitivement cesser de ne pas écrire

c’est choyer la respiration
échapper à l’étouffement

c’est s’essouffler

c’est dire la même chose matin & soir
c’est larmoyer muet & mutin

c’est flanquer des coups de pied dans la termitière

c’est à l’aveuglette
donner coloris au clapotis des minutes

c’est épuiser le mot mort
(comme si ça pouvait fonctionner)

c’est dire enfin
ce qu’il fallait dire
c’est dire enfin
une fois pour toutes

c’est dire il n’y a rien à dire

c’est dire disait desnos tout mais pas plus

c’est dire la vie vite
c’est tout sauf écrire
c’est une autre façon de faire de la menuiserie

écrire c’est écrire : voici le sujet
et débobine la bobine

c’est éjaculer sec

c’est se souvenir des leçons d’ovide & et de pindare

c’est faute de mieux

c’est bonheur lorsque le mot vient

c’est beau comme baiser
c’est horreur vermine & suicide

c’est les sept dernières paroles
sans vinaigre et sans violon

c’est aller comme va le scarabée

c’est l’échapper belle et à l’onction extrême

c’est éventer à tout le monde des trucs de syntaxe intimes
qui n’intéressent personne
sauf l’amante jolie et fraîche et secrète
qui demande: comment es-tu ?

c’est dégueuler le sirop bigot des curés
et réimaginer des religions fraternelles et poétiques
des prophètes souriants
et des saintes sans chasteté

c’est ne pas perdre son temps
avec la Chartreuse de Parme

c’est concocter des clafoutis à la compote séculaire

c’est essayer de ne pas pasticher
la bruyère ou kafka ou pavese

écrire
c’est pour demander : montre-moi tes seins

c’est fredonner c’est chanter
c’est allégresse pour rien et peine perdue

c’est merci à mozart
pour le lacrimosa et le voi che sapete

c’est ne pas encore pourrir
c’est pour rire & pour chialer

c’est pour écouter le grattement de la plume sur le papier
c’est taper dans la poisse des rhétoriques
s’emberlificoter dans les innombrables métaphores
qui tournent autour du pot pour faire joli

c’est s’enrouler dans le cordon ombilical
se mimer foetal

c’est dire & maudire le premier râle
et le dernier vagissement

c’est réinventer La cigale et la fourmi

c’est frétiller têtard
qui n’est que tête & queue

c’est renaître mort-né & papillon

c’est eh bien dansez maintenant le menuet des libellules !

c’est par nuit plusieurs fois et par jour
savoir bergen-belsen à deux pas du parterre
où je viens de semer des tournesols

écrire, cest
risquer le bouquet pour un brin d’herbe

Illustrations : (en médaillon) Photographie de Lambert Schlechter ©️Éditions Guy Binsfeld, (dans le billet) photographie ©️Lelorgnonmélancolique / Éditions Phi.

Prochain billet bientôt se Deus quiser.

  1. alfreddalban says:

    Merci pour cet extrait qui fait son effet. Lambert qui écrit entre autre « pour dire qu’il n’a rien à dire » semble écrire comme il respire, mais avec le souffle perturbé qui fait qu’il donne à dire mieux que s’il voulait dire, contrairement à d’autres qui peinent à dire, vu qu’ils n’ont rien à dire, ce pourquoi ils s’empressent toujours de nous dire qu’ils ont des choses à dire, à l’inverse de Lambert qui écrit de prime abord avant le souci de dire, son écriture nous percutant d’emblée par sa respiration qui manque aux autres.

    1. Patrick Corneau says:

      Vos mots sont tellement justes ! On ne pouvait mieux définir en six lignes l’écriture si particulière de Lambert Schlechter. Merci ! 😀

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