Patrick Corneau

Si la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil comme a écrit René Char, elle éloigne infailliblement des vociférations de la meute des donneurs de leçons. Roland Jaccard n’était pas aimé en raison de sa lucidité noire et de sa haine de la bêtise grégaire.
Il a vécu toute sa vie à l’ombre du droit imprescriptible de s’en aller volontairement – lundi 20 septembre 2021, à la veille de son quatre-vingtième anniversaire, il a pris son droit et est allé rejoindre le soleil.
Quoi qu’on dise ou pense de ses goûts, de ses attachements, de sa si particulière complexion faite de cynisme, de légèreté, de désinvolture, de laconisme, c’est un homme d’avenir qui nous quitte. On en jugera par ses écrits. Notre époque, elle, s’est jugée par le grand silence qui entoure sa disparition.
Qu’il écrive un roman, un récit autobiographique, un journal intime, une chronique, son esprit dépourvu d’ambitions et d’illusions fait qu’il restera dans ses textes quelque chose qui ne se dilue pas dans l’atmosphère pesante de notre actualité. Son écriture dénuée de scories et de boursouflures en fait un écrivain appartenant aux temps anciens et futurs. Cette intemporalité lui donne une place légitime auprès de ces grands désillusionneurs qui, comme Peter Altenberg, Karl Kraus, Arthur ­Schnitzler mais aussi Henri Roorda et Emil Michel Cioran, avaient un sens si aigu de l’existence.
Roland Jaccard redoutait deux catégories de lecteurs ; ceux qui posent des questions polies ou policières comme « Qu’avez-vous voulu dire exactement ? » générant moins l’embarras qu’un ennui abyssal ; ceux, fervents autant que désarmants qui, vous lisant au pied de la lettre, vous figent dans une formule, vous embaument dans une image qui les dispensent d’aller au-delà. Il n’aurait sans doute pas aimé qu’on parle de son « œuvre », convaincu comme écrit Cioran « qu’il faut seulement dire quelque chose qui puisse se murmurer à l’oreille d’un ivrogne ou d’un mourant ».
Dans notre présent si propice à toutes sortes d’interprétations et de renversements, enclin à la surveillance sous hashtag, avide d’ostracisme* et d’exécrations, il arrive que l’espoir soit plus désespérant que le désespoir même. Peu d’esprits comprendront que c’est au nom d’une morale plus subtile, plus exigeante que la doxa consensuelle que ce moraliste suprêmement libre hissait le drapeau noir de l’immoralisme hautain et sacrilège.
Si vous appartenez à une autre famille de sensibilité que Roland Jaccard et que vous ne savez apprécier cette musique en mode mineur nimbée de nostalgie humaniste, passez votre chemin.
* Ces dernières années, R. J. avait été contraint à l’auto-édition, ses éditeurs historiques lui ayant claqué la porte au nez… En vérité, il n’était plus en odeur de sainteté dans le milieu littéraire et Roger-Pol Droit dans Le Monde s’est bien gardé de soulever le voile de l’opprobre dans sa sèche nécrologie où le geste ultime de son confrère est habilement recouvert par la loi des gènes et quelques trifouillages psychanalytiques…

Illustrations : (en médaillon) Roland Jaccard à Genève en 2017 — © Gamma-Rapho via Getty Images / Dessin de R. Topor – Extrait du Dictionnaire du parfait cynique de Roland Jaccard illustré par Roland Topor, Éditions Hachette, 1982.

Prochain billet le 29 septembre.

  1. Serge says:

    Il publiait régulièrement sur Causeur et évoquait souvent le suicide.
    Je l’avais placé dans la catégorie des gens qui parlent de leur suicide toute leur vie
    et qui meurent de vieillesse à un âge avancé, comme Cioran.
    Je me souviens avoir déposé sous ses articles quelques commentaires sarcastiques à ce sujet.
    Aujourd’hui je me sens un peu con.
    Et son livre « L’exil intérieur » avait compté pour moi, il y a 30 ans.

    1. Patrick Corneau says:

      Oui Serge, je suivais aussi ses chroniques sur Causeur et, comme pour vous, « L’exil intérieur » avait été un choc (un peu comme « Mars » de Fritz Zorn). Son journal « Le monde d’avant: Journal 1983-1988 » paru récemment chez Serge Safran éditeur est un témoignage passionnant sur l’ambiance intellectuelle des années 80, indispensable pour expliquer la purée de la confusion qui règne dans les têtes actuelles.

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