Patrick Corneau

Avertissement : cette chronique pourra paraître ‘affligeante’ à certains esprits orthonormés par le politiquement correct, nous l’assumons pleinement et invitons ces derniers à quitter cette page rapidopresto.

Dans Venises que j’évoquais dans mon précédent billet, Morand n’est pas avare de rosseries magnifiques. Ses colères et ses dégoûts devant l’époque sont celles d’un homme d’une lucidité térébrante, parfois féroce au point d’agacer et qui a souvent « dérapé » dans le préjugé odieux. Homme de société qui n’aimait guère son prochain mais fort d’une liberté d’esprit à l’égard des morales et des religions qui eut l’heur de déplaire, Morand-écrivain avait le génie du portrait, ce qui le rend proche parent de La Bruyère, de Diderot et de Voltaire*.
Dans Venises, la ville s’efface, n’est plus qu’un décor pour faire retour sur soi-même, un prétexte pour les ultimes confidences** douloureuses d’un homme vieillissant constatant que le monde avait changé et pas dans le sens de ses goûts. Néanmoins aucune morbidezza (thomasmannienne) ici, même si parfois on décèle une pavane, un chant d’adieu à la vieille Europe ou les alarmes devant les marques déjà présentes de la pollution active de la modernité (« des canards cherchent à nager entre des bouteilles de plastique »), Morand reste gai. Surtout son style est vif et mordant – Céline disait que Morand avait introduit le rythme du jazz dans la phrase !
Dans la ligne de mire de ces propos sans réserve, sans diplomatie (et probablement irritants) : les hippies.
Voici les extraits où il portraiture d’une plume ravageuse mais avec humour (et pas si méchamment que cela) ceux qui deviendront vingt ou trente ans plus tard des yuppies ; soit, pour une frange de cette génération : des magnats de la presse, de brillants publicistes, des stars de la com’, des commentateurs, présentateurs ou animateurs de chaînes télévisées, des écrivains « immoralistes » (tolérés et fêtés), des avocats médiatiques, etc., certains aujourd’hui impitoyablement rattrapés par les ‘écarts’ de leur passé car, comme disait Bob Dylan en 1964 : The Times They Are A-Changin’. Quelques indices habilement décelés, avaient fait comprendre à Paul Morand que la rébellion hippie n’était qu’une posture intermittente – un caprice d’enfants gâtés – qui serait vite engloutie par la marche du monde tel qu’il va.
Lire ces pochades datant de plus de cinquante ans dans notre atmosphère de tribunal permanent crée un surprenant effet de parallaxe qui, intellectuellement, n’est pas trivial…
* et d’autres plumes expertes en « méchanceté créatrice » comme Saint-Simon, Baudelaire, Barbey d’Aurevilly, Bloy, Proust, Claudel, Gide, N. Sarraute, Mauriac, Cioran, Jean Cau, P. Muray…
** avant que les journaux et la correspondance ne fussent publiés et que certains aveux peu honorables et même indignes couvrissent la statue du grantécrivain d’un voile d’opprobre…

1908-1970.
Les trois âges de l’homme.
[…] Nous voici à aujourd’hui : les chevelures en saule pleureur, le pantalon à pattes d’éléphant dépassant sous le ciré, une robe taillée dans de vieux rideaux balayant la crotte, la sandale, le pied nu, le sac de couchage en bandoulière, le pèlerinage aux sources. C’est l’heure du laisser-couler, du « couchons-nous ici, inutile d’aller plus loin ».
1970.

[…] C’est Venise que choisissent aujourd’hui encore les rôdeurs de l’Absolu, les hippies, avant la Crète et Stamboul, avant de quitter l’« immonde » Europe.
Je sortais d’un de ces petits traiteurs abrités derrière le Danieli, dans des ruelles perpendiculaires au quai, où se louent à la journée des chambres grandes comme des malles. Devant moi, l’enjambement du pont des Soupirs, sous lequel passait mon regard ébloui par le couchant qui, à l’ouest de Saint-Georges-Majeur, transformait l’entrée de la Giudecca en un bassin d’essence de roses.
Je vins donner du nez contre un parfum de bouc : j’étais sous le de vent trois garçons au torse nu, rougi par les hauts fourneaux de la vie errante ; la croix d’or au cou, bien sûr. Leur beauté était plus offensive que la laideur. Une Valkyrie contestataire, à la chevelure répandue sur des épaules mangées de sel, semblait les tenir en laisse, faisant penser à quelque matriarcat de l’âge de dolmens ; leurs aisselles lançaient une odeur de poireau, et leurs fesses, de venaison ; leur sac de couchage roulé sur la nuque, ils s’étendirent comme des fusillés le long d’une boutique de changeur, sur fond de pièces d’or internationales. Ils semblaient avoir oublié l’usage des sièges, tant ils s’abandonnèrent et s’accroupirent avec souplesse et naturel. Leurs doigts couleur d’iode roulèrent des cigarettes interdites ; dans la bouche du troisième, Américain, le chewing-gum ajoutait le ruminement national à une bestialité naturellement bovine. Que pouvaient contenir ces êtres : quelque Bonaparte se trompant de siècle, un Chateaubriand qui n’écrirait jamais, un Gattamelata sans destinée, un Lope de Vega sans manuscrit ? Se les imaginer à quatre-vingts ans faisait froid dans le dos.
Retour du Lido, je les retrouvai, à la fin du jour, le lendemain, assis en bouddha dans les ceintures de sauvetage, à l’arrière du vaporetto ; ces jeunes avachis ignorant la station verticale.
Nous arrivions à la hauteur des Giardini. Sur son erre, le vapeur déchira l’eau lagunaire comme sur un comptoir des ciseaux tranchent une pièce de soie ; eau trouble, mousseuse, battue en neige sale, vrai cappuccino.
Je tendis à la Valkyrie ma gourde de grappa ; elle s’en saisit, triste cloche, sans dire merci.
— On peut redevenir singe ou loup en six mois, commençais-je, mais pour être un Platon, il aura fallu des millions d’années… Quant à imaginer Venise…
I shit on Venice, répondit la Valkyrie.
— Laissez donc ça aux pigeons, Mademoiselle…, fis-je, reprenant ma gourde vide.
1969.

[…] Devant la taverne Takio, un mini-bus anglais pareil à une caverne préhistorique sur pneus Dunlop, rendait l’âme ; une odeur infecte de décharge publique sortait de la portière ouverte, qui laissait voir des reliefs d’os rongés, dans des assiettes d’aluminium posées sur des jerricans ; au plafond pendaient des espadrilles usées, des sacs de plastique. Une odeur de porc à la sauce vineuse avait attiré hors du véhicule un groupe nordique, à la peau devenue cuir, où les lunettes noires cherchaient à se loger dans des visages couverts de fourrure, d’où ne sortait qu’un nez aubergine. Pour l’hiver, les hippies avaient couvert leur torse nu d’une veste de mouton achetée à quelque berger du mont Ida. Je reconnus ces affamés : c’étaient mes Anglais et mon Yankee à barbe structuraliste, rencontrés l’été dernier à Venise. Écrasée sous le poids des loisirs, l’équipe consultait ses fonds de poche, épluchait le menu en grec, tenait conseil, prise entre le désir de manger autre chose que des poules volées et la menace d’une arrestation, suivie d’un rapatriement par le consulat britannique. (L’Église orthodoxe n’a pas pour les vagabonds l’indulgence de l’Église romaine.) Sur les ailes et au dos du mini-bus on pouvait lire, en trois langues, à la peinture blanche :

LE BOURGEOIS PUE

— Un régulier, dis-je, vous invite à déjeuner.
De quoi servirait le grand âge si l’on ne se sentait pas plus proche d’un vagabond mangeant des spaghettis de deux drachmes, sur une assiette en carton, en plein vent crétois, que de la classique famille française attablée devant un cuissot de chevreuil braisé au porto ?
Les amants de la grand-route, je les jalouse souvent ; ils solidifient des rêves épars, ce que Balzac nomme : « la vie de mohican », ils me rappellent notre 1920, nos insultes à la société, notre besoin de destruction, nos défis sur papier d’affiche, à l’heure où le traité de Versailles assassinait l’Europe ; ils me font revivre notre « feu à tout », « feu sur tout ». Ceux-ci, que feront-ils quand ils auront fini d’errer au bord de l’inexistence ? Je les moque, je les plains, je les envie.
Je les questionnai sur leur emploi du temps :
— Nous réinventons les rapports de l’Homme et de la Terre, ce fut leur réponse.
Je m’attendais à voir surgir du mini-bus la Walkyrie britannique qui, ma grappa bue au goulot, avait vomi Venise ; je revoyais, sous son bandeau de tête, ses yeux bleus d’où coulait le goudron du rimmel, ses lèvres acajou et, en bas d’un froc de Barnaby Street si long qu’il balayait les crachats, ses grands pieds craquelés de crasse, aux orteils argentés.
La bouche pleine, éructant l’ail, les pithécanthropes itinérants, ayant accepté de déjeuner, me racontèrent comment, leur compagne, ils l’avaient incinérée à l’antique, face à la mer de Libye, pas plus tard qu’à Noël, un matin où, après beaucoup de mastic, d’ouzo, de raki et d’héroïne, elle ne s’était pas réveillée. Elle était fille d’un pair ecclésiastique, un pair à vie… « C’est même ce qui explique qu’elle se soit envoyée en l’air… Au fond, elle souffrait de ne pas être fille de lord héréditaire », fit le chauffeur du mini-bus (accent Magdalen et B.B.C.) en grattant une chevelure graisseuse comme du poil de caniche ; « On dira ce qu’on voudra, mais le Burke’s Peerage (Annuaire de la noblesse anglaise, relié en toile rouge), ce fut toujours son petit livre rouge… »
En Crète.
Candie (Héraklion).
Avril 1970.

« Venise en a vu d’autres… Je ne suis qu’un éphémère sur ses eaux que chaque marée renouvelle. (…) Venise demeure et nous passons. » P. Morand, Venises.

Illustrations : (en médaillon) photographie de Paul Morand en compagnie de son chat photo © A. W. Johnson / Éditions Gallimard.

Prochain billet le 26 février.

  1. Merci pour cette évocation d’un Morand caustique et corrosif, personnage peu sympathique mais tout de même un authentique et très talentueux écrivain. Du coup, et grâce à vous, je vais relire Venises.
    P.S. : Je signale que c’est également grâce à vous que j’ai fait la connaissance des éditions Arfuyen, dont j’ai acquis récemment le « Ainsi parlait … » consacré à Charles Péguy, en attendant d’en commander d’autres.

  2. Patrick Corneau says:

    Merci pour votre commentaire. Oui, Venises est inégalable, avec son Fouquet et quelques nouvelles (dont Milady), on est dans les sommets morandiens…

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Patrick Corneau