Patrick Corneau

Dans ses excès comme dans ses géniales intuitions, la réflexion de Baudrillard demeure précieuse. Avec un détachement ironique, un rien mélancolique, elle pointe les dérives de notre post-modernité et reste toujours d’actualité. Bien sûr, le réel n’a pas disparu (« rien n’a eu lieu »), il ne disparaîtra jamais. Alors que la circulation virale du covid19 vient répliquer narquoisement celle des fake news à l’heure de la post-vérité et venir sensiblement dé-brouiller les frontières entre le vrai et le faux*, réordonner possiblement la différence entre le réel et le virtuel, l’œuvre de Jean Baudrillard continue à faire « résonner le bruit du monde ». Aussi est-il regrettable qu’elle ne serve plus à le penser.
On reste toujours un peu perplexe devant ce très sagace et cruel oiseau de malheur qui semble presque jouir du lugubre dysangile qu’il nous apporte… Les Cassandre sont des pessimistes qui espèrent la catastrophe. Le réel, parfois, les prend au mot.

Ci-dessous quelques extraits de La transparence du mal, essai sur les phénomènes extrêmes de 1990 montrant l’acuité de son analyse de la viralité « dans tous ses états ».

« Si le Sida, le terrorisme, le krach, les virus électroniques mobilisent toute l’imagination collective, c’est qu’ils sont autre chose que les épisodes d’un monde irrationnel. C’est qu’il y a en eux toute la logique de notre système, dont ils ne sont que l’événement spectaculaire. Tous obéissent au même protocole de virulence et d’irradiation, dont le pouvoir même sur l’imagination est viral : un seul acte terroriste force à reconsidérer tout le politique à la lumière de l’hypothèse terroriste – la seule apparition, même statistiquement faible, du Sida, force à revoir tout le spectre des maladies à la lumière de l’hypothèse immuno-défective – le moindre petit virus qui altère les mémoires du Pentagone ou qui submerge les réseaux de vœux de Noël suffit à déstabiliser potentiellement toutes les données des systèmes d’information.

Tel est le privilège des phénomènes extrêmes, et de la catastrophe en général, entendue comme tournure anomalique des choses. L’ordre secret de la catastrophe, c’est l’affinité de tous ces processus entre eux, et leur homologie avec l’ensemble du système. C’est ça l’ordre dans le désordre : tous les phénomènes extrêmes sont cohérents entre eux, et ils le sont avec l’ensemble. Cela veut dire qu’il est inutile d’en appeler à la rationalité du système contre ses excroissances. L’illusion d’abolir les phénomènes extrêmes est totale. Ceux-ci se feront de plus en plus extrêmes à mesure que nos systèmes se feront plus sophistiqués. Heureusement d’ailleurs, car ils en sont la thérapie de pointe. Dans les systèmes transparents, homéostatiques ou homéofluides, il n’y a plus de stratégie du Bien contre le Mal, il n’y a plus que celle du Mal contre le Mal – la stratégie du pire. Ce n’est même pas une question de choix, nous la voyons se dérouler sous nos yeux, cette virulence homéopathique. Sida, krach, virus informatiques ne sont que la part émergée de la catastrophe, dont les neuf dixièmes s’ensevelissent dans la virtualité. La vraie catastrophe, la catastrophe absolue serait celle de l’omniprésence de tous les réseaux, d’une transparence totale de l’information dont heureusement le virus informatique nous protège. Grâce à lui, nous n’irons pas, en droite ligne, au bout de l’information et de la communication, ce qui serait la mort. Affleurement de cette transparence meurtrière, il lui sert aussi de signal d’alarme. C’est un peu comme l’accélération d’un fluide : elle produit des turbulences et des anomalies qui en stoppent le cours, ou le dispersent. Le chaos sert de limite à ce qui sans cela irait se perdre dans le vide absolu. Ainsi les phénomènes extrêmes servent-ils, dans leur désordre secret, de prophylaxie par le chaos contre une montée aux extrêmes de l’ordre et de la transparence. C’est déjà aujourd’hui d’ailleurs, et malgré eux, le commencement de la fin d’un certain processus de pensée. De même dans le cas de la libération sexuelle : c’est déjà le commencement de la fin d’un certain processus de jouissance. Mais si la promiscuité sexuelle totale se réalisait, ce serait le sexe lui-même qui s’abolirait dans son déchaînement asexué. Ainsi pour les échanges économiques. La spéculation, comme turbulence, rend impossible l’extension totale des échanges réels. En provoquant une circulation instantanée de la valeur, en électrocutant le modèle économique, elle court-circuite aussi la catastrophe que serait la commutation libre de tous les échanges – cette libération totale étant le véritable mouvement catastrophique de la valeur.

Devant le péril d’une apesanteur totale, d’une légèreté insoutenable de l’être, d’une promiscuité universelle, d’une linéarité des processus qui nous entraînerait dans le vide, ces tourbillons soudains que nous appelons catastrophes sont ce qui nous garde de la catastrophe. Ces anomalies, ces excentricités recréent des zones de gravitation et de densité contre la dispersion. On peut imaginer que nos sociétés sécrètent ici leur forme particulière de part maudite, à l’image de ces tribus qui purgeaient leur excédent de population par un suicide océanique – suicide homéopathique de quelques-uns qui préservait l’équilibre homéostatique de l’ensemble. Ainsi la catastrophe peut-elle se révéler comme une stratégie bien tempérée de l’espèce, ou plutôt nos virus, nos phénomènes extrêmes, bien réels, mais localisés, permettraient de garder intacte l’énergie de la catastrophe virtuelle, qui est le moteur de tous nos processus, en économie comme en politique, en art comme en histoire.
A l’épidémie, à la contagion, à la réaction en chaîne, à la prolifération, nous devons à la fois le pire et le meilleur. Le pire, c’est la métastase dans le cancer, le fanatisme dans la politique, la virulence dans le domaine biologique, la rumeur dans l’information. Mais au fond tout cela est aussi partie du meilleur, car le processus de la réaction en chaîne est un processus immoral, au-delà du bien et du mal, et réversible. Nous accueillons d’ailleurs le pire et le meilleur avec la même fascination. »
* Ce qui n’empêche pas toute une littérature agressive, insultante, complotiste à souhait, de se répandre à la vitesse d’un virus numérique sur les réseaux sociaux.

Dans Libération du 15 avril 1996, Jean Baudrillard « ruminait » à sa manière le phénomène de la vache folle sous le titre « Ruminations pour encéphales spongieux »
(Extraits)

« C’est parce que le corps de la vache est devenu un non-corps, une machine à viande, que les virus s’en emparent. C’est parce que notre corps humain est devenu un non-corps, une machine neuronale et opérationnelle, qu’il est dés-immunisé et que les virus s’en emparent. Et c’est aussi parce que l’informatique est devenue une pure affaire de technique médiatique qu’elle devient vulnérable à tous les virus de l’information. Tous les virus sont complices : du prion qui infecte la vache à la vache qui infecte l’homme, et à celui-ci qui infecte toute la planète (jusqu’à s’infiltrer dans son propre code génétique pour le modifier). Peut-être y a-t-il là une destination secrète ? Qui dira l’enchaînement souterrain de la révolte et de la vengeance chez les êtres que nous avons voués à la réclusion et au carnage ?
Le virus biologique « sait » en quelque sorte qu’il peut profiter du virus technique de l’informatique et du virus mental du décervelage pour s’épanouir et prendre toute sa revanche.
(…)
De la protéine au cerveau de la vache, de celui-ci à nos réseaux d’information et de ceux-ci au décodeur mental automatique de l’opinion pour finir dans l’encéphale spongieux de la classe politique, la structure est la même, et permet donc un développement exponentiel. Prenons la chaîne à l’envers : rien ne protège plus les politiques du virus de l’opinion, mais rien ne protège plus celle-ci du virus de l’information, rien ne protège plus l’informatique du moindre fait-divers ou de sa propre hystérie, et, pour des raisons mystérieuses, ce qui protégeait la vache du prion semble avoir disparu lui aussi. L’immunodéficience est totale d’un bout à l’autre de la chaîne. Et c’est ainsi que dans un système prétendument rationnel le chaos peut grandir de façon exponentielle, produisant des effets gigantesques d’intoxication collective, sans commune mesure avec les conditions initiales.
Sida, terrorisme, krach, vaches folles, virus électroniques, catastrophes naturelles : tous ces phénomènes sont corrélés et obéissent au même protocole de virulence. Tous sont cohérents entre eux et cohérents avec la banalité du système.
(…)
Vue sous l’angle de la dérégulation en chaîne du système, la réussite est totale. Qui en fait les frais ? Les masses y trouvent finalement une diversion à leur platitude, et les pouvoirs une diversion à leurs turpitudes. Cependant, à travers de telles péripéties, c’est l’ordre social qui perd tous les jours de sa crédibilité. N’étant « personnellement » responsable de rien (comme dans l’affaire du sang contaminé), le pouvoir est d’autant plus impuissant devant les conséquences insaisissables de l’événement. Il peut certes combattre le symptôme, abattre les vaches ou éradiquer les terroristes, mais il aura bien du mal à défaire l’enchaînement qui a mené jusque-là, l’épidémie de circonstances et de conditions objectives elles-mêmes complices de la catastrophe. Les pouvoirs ne comprennent rien à l’enchaînement « pervers » de la viralité, qui fait que même les tentatives pour calmer le jeu et les mesures prophylactiques, l’excès de mesures prophylactiques, ne font qu’exacerber la panique. Autre variable « perverse » : les médias, mis en cause comme vaches émissaires, protestent qu’ils ne font que leur métier. Mais c’est justement en faisant leur métier (entre parenthèses, c’est exactement ce que dit les responsables des camps de concentration) qu’ils rentrent le mieux dans l’enchaînement viral. »

Illustration : photographie de Jean Baudrillard – ©Les Cahiers de L’Herne.

Prochain billet le 24 avril.

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Patrick Corneau