Patrick Corneau

« Il semble que le dernier reste de silence existant encore doive être refoulé, qu’ordre ait été donné d’arrêter le silence dans chaque homme et dans chaque maison, de le traiter en ennemi et de l’anéantir. Les avions battent le ciel à la recherche du silence qui campe derrière le nuage, les rafales des hélices sont comme des coups contre le silence. »

« Mais quand deux hommes s’entretiennent, il y a toujours un tiers présent : le silence ; il écoute. Ce qui donne de l’ampleur à la conversation, c’est que les paroles ne se meuvent pas dans l’espace étroit des interlocuteurs, mais qu’elles viennent de loin, de là où le silence écoute. »
Max Picard, Le monde du silence.

Enfant, j’aimais le silence. Au point d’en faire une partie de moi-même. Ce qui n’est pas dans l’ordre des choses. Un enfant qui ne parle pas ou peu, qui vit dans un retrait quasi mutique, cela peut incommoder. Cette inclination (ou ce travers – si c’en est un) m’est restée. En société, je suis souvent silencieux ; non par timidité, mais par choix, peut-être par intuitive conviction que la parole empêche de regarder et d’écouter son interlocuteur (l’œil écoute). Retenue considérée comme de mauvais aloi et interprétée souvent comme une forme d’hostilité. Ce qu’elle n’est pas, mais que je dois assumer : la parole parcimonieuse a un coût social.
Je fuis les environnements bruyants, que le bruit soit d’origine mécanique ou humaine – le bruit humain me semble toujours plus pénible. De ce point de vue je suis agoraphobe, les clameurs et brusques vociférations des foules m’épouvantent. Un stade qui gronde de liesse ou de colère m’a toujours paru un présage de violence. Un papier froissé au cinéma ou un conciliabule au concert sont des marques d’irrespect pas tant à mon égard (!) qu’à celui de l’œuvre, de l’artiste (et de son public).
Le silence n’est pas à la mode, il gêne, il dérange, il insupporte (n’est pas supportable, n’est plus supporté). Comme un film récent le montrait, il casse l’ambiance, il glace, il démobilise, il dénude : il nous montre tels que nous sommes hors du mensonge grégaire, privés du chaud réconfort de la horde. Le silence nous rapproche dangereusement de nous-mêmes, de ce que pourrait être – si nous en avions l’ambition – « une vie intérieure ». Mais aussi de notre irrémédiable, native et douloureuse solitude. Le bruit rassure, il nous fait nous sentir vivants – du moins pour les vivants qui confondent agitation et vie.

Séance d’enregistrement de The man I love du 24 décembre 1954, avec Miles Davis. Chacun joue à son tour. La routine. Quand le tour vient du solo de Thelonious Monk, il n’y a personne. Il est bien là, à son piano, mais il n’est plus personne. Il est ailleurs. Le batteur continue de jouer, tout se poursuit, à vide, jusqu’à ce que Miles Davis interpelle d’un coup aigu de trompette le pianiste qui sort de son paradis et plaque quelques notes. Retour de la routine même si c’est un chef-d’œuvre. Monk, c’est Monsieur silence. La main en suspens au-dessus du clavier, il appelle en silence : « Il y a quelqu’un ? » Telle est la question posée. Chaque note est jouée dans l’espérance d’entendre la réponse. Il faut écouter comment Monk en plaquant ou arpégeant le dernier accord s’en remet au silence, se coule en lui comme dans une fourrure de chat.

L’art, ce n’est pas grand-chose. Surprendre en s’absentant dans le silence, se vivifier dans son propre effacement. Disparaître de son vivant est le chef-d’œuvre. Il y a des compositions musicales sublimement silencieuses sans qu’elles relèvent du répertoire de la musique dite sacrée ou de quelque minimalisme contemporain, je pense à certains motets de Thomas Tallis (1505-1585) ou poignantes sonates de Mozart (on pourrait aligner des dizaines d’œuvres).
De même il y a de la peinture ostensiblement silencieuse : Vilhelm Hammershøi, Morandi, Rothko et bien d’autres. Certains styles en jouent comme d’un contrepoint : ainsi les natures mortes « tonitruantes » de Chaïm Soutine composent-elle avec cette latence au fond de tout qu’est le silence. Au lieu de peindre le cri, en un génial décalage Soutine suggère le point d’orgue qui le suis ou l’expression retenue de la frayeur qui le précède.

Le silence s’il s’est affaissé aujourd’hui dans le prosaïque besoin qu’exige notre confort quotidien (le sécuritaire indemne de nocences), fut par le passé un élément constituant du sacré mais aussi de la formation intellectuelle et de l’élévation spirituelle. Avant d’initier un néophyte aux arcanes de son enseignement, Pythagore le soumettait à diverses épreuves qui trempaient son caractère et permettaient de le jauger sinon de le juger. Le nouveau venu écoutait, mais n’interrogeait pas. Pendant des mois et des mois, il était soumis à la discipline du silence. Si bien que lorsque enfin la parole lui était accordée, il n’en usait qu’avec circonspection, avec respect. Il avait alors appris, en son for intérieur, que le silence est une force quasi divine, mère de toutes les vertus.
Nous sommes désormais bien éloignés de la sagace autorité de Pythagore…
C’est peu de constater que l’absence de silence est ce dont souffre essentiellement le monde actuel. Non seulement la société contemporaine est littéralement empoisonnée par le tumulte des machines dont les parlantes et musicantes (quand elles ne sont pas mugissantes) ne sont pas les moins polluantes, mais encore, mais surtout, elle est abreuvée, saturée, affolée de mots, de mots sonores et vides. C’est à qui parlera le plus, fera le plus de déclarations, fera le buzz avec des propos oiseux, insipides, préférentiellement égoïques donc toxiques.

Kierkegaard, déjà, écrivait : « Le monde dans son état présent, la vie entière sont malades. Si j’étais médecin, si l’on me demandait ce que je conseille, je répondrais : faites le silence ! »
Oui, le véritable initié se reconnaît, entre autres vertus, à ce qu’il donne l’exemple, sinon du silence, au moins de la tempérance verbale. Il ne parle qu’à bon escient, c’est-à-dire rarement, et les paroles qu’il prononce sont riches alors d’un sens profond. Il a fait sien ce conseil soufi : « Si le mot que tu vas prononcer n’est pas plus beau que le silence, ne le dis pas ! ».

Alors demandera-t-on tous ces propos autour du silence ne sont-ils pas vains ?
Non, car il n’était question que d’amener à la présentation d’un ouvrage magistral : Le Monde du silence de Max Picard (1888-1963), médecin, écrivain et philosophe suisse injustement ignoré en France. Ce livre, épuisé depuis longtemps, cité avec révérence par Jean-Michel Delacomptée dans son Petit éloge des amoureux du silence, par Alain Corbin dans son Histoire du silence, j’en attendais la réédition avec grande impatience. Les éditions de La Baconnière viennent de nous en offrir une magnifique résurrection dans la traduction révisée de Jean-Jacques Anstett, complétée d’une notice et d’un apparat critique de Jean-Luc Egger, avec un avant-propos de Carlo Ossola et la préface originelle de Gabriel Marcel de 1953.

Parce que le sujet contraint nécessairement à un certain « silence conceptuel », je n’aurai pas l’impudence de trop disserter à propos d’un livre majeur que j’aimerais néanmoins faire connaître et lire. Bien plus qu’une étude philosophique-phénoménologique du silence, Le Monde du silence est un livre de sagesse et de méditation, paradoxalement imprégné de silence car il concerne ce qui constitue la structure fondamentale de l’homme. « L’homme dont l’être est encore habité par le silence va du silence au monde extérieur ; le silence est le centre de l’homme » écrit Max Picard, qui ajoute : « le silence est, de manière générale, la base naturelle de l’esprit ». Si on lui accorde la patiente – j’allais dire weilienne – attention qu’il demande, on ne ressort pas indemne de la lecture d’un pareil livre : il nous tire de la surface où nous flottons vainement pour nous conduire par un chemin initiatique, entre poésie et mystique, vers cette « plénitude du silence » où s’origine la parole. Plénitude obtenue par résorption ou refoulement du langage. Lieu de solitude, de recueillement où le temps perd sa gangue de bruit et de fureur, où l’homme s’absente de son démiurgisme mortifère.
Comme le résume admirablement
Carlo Ossola : « C’est un livre de notre présent, pour nos jours et nos cœurs : exigeant et recueilli, fruit de l’essentiel ; c’est un silence de plénitude qui est offert à ceux qui cheminent dans cette vallée de larmes et qui nous rassasie, tout comme les maximes du Journal de Dag HammarskjöldJe suis le récipient. Le breuvage appartient à Dieu. Et Dieu est celui qui a soif. Quel est finalement le sens du mot sacrifice ? Ou même du mot don ? Celui qui n’a rien, n’a rien à donner. Le don va de Dieu à Dieu. »

Une dernière remarque à propos du silence. Gandhi, au plus fort de son action politique, avait gardé l’habitude d’observer chaque semaine un jour de silence complet. Il reprenait le lendemain ses pérégrinations et ses réunions de masses comme qui vient de renaître. Le meilleur du monde reviendra aux « deux fois nés », comme on dit en Inde ; plus sûrement encore à ceux sans cesse replongés dans un silence baptismal. Un exemple à méditer dans « ce temps d’ombre misérable » (Hölderlin) où les hommes publics peinent à résoudre la difficile articulation entre silence et parole, vie intérieure et action.

Le Monde du silence de Max Picard, avant-propos de Carlo Ossola, préface de Gabriel Marcel, notice et apparat critique de Jean-Luc Egger, traduit de l’allemand par Jean-Jacques Anstett, éditions de La Baconnière, 2019. LRSP (livre reçu en service de presse).

Illustrations : photographie d’origine inconnue / Éditions de La Baconnière.

Prochain billet le 11 janvier.

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Patrick Corneau