Patrick Corneau

Alors que la France fuit les villes invivables pour des paysages plus accueillants à son goût du farniente pour certains, ou au désir de « s’éclater » sans entraves pour d’autres, voici quelques mauvaises nouvelles du côté de la littérature.
Une bonne douche glacée de la part de celui que la réalité enquiquinait sous les espèces de la contingence et, plus particulièrement, de la chair – je veux parler de Jean-Paul Sartre.
« Poulou » n’aimait pas son body : « je fuyais mon corps injustifiable et ses veules confidences. » Et quand une conscience ne parvient pas à tenir sa propre existence charnelle pour solidement ancrée dans quelque raison d’être, nous dit le philosophe, alors ça craint ! C’est le malaise, c’est la nausée qui la guette, c’est l’ennui qui s’abat. D’où le lamento de Roquentin dans La Nausée, précisément : « Je m’ennuie, c’est tout… C’est un ennui profond, profond, le cœur profond de l’existence, la matière même dont je suis fait. »
Voici donc un morceau de bravoure à décourager tous les Billancourt de l’hédonisme, à déprimer tous les stakhanovistes du « Je me fais plaisir », tous les perroquets et perroquettes écervelés du « waouh… trop cool ! », enfin une voix qui nous parle du fond du gouffre, de la terreur de l’existence, de son vertige…
Bien sûr, ce dysangile ne plaira pas aux « cons » (voir ci-dessous), ni peut-être même à l’arrière ban du fan club de Michel Houellebecq…
Bref, le cadavre du pratico-inerte bouge encore !

« La vérité, c’est que je ne peux pas lâcher ma plume : je crois que je vais avoir la Nausée et j’ai l’impression de la retarder en écrivant. Alors j’écris ce qui me passe par la tête.

Madeleine, qui veut me faire plaisir, me crie de loin en me montrant un disque :
— Votre disque, monsieur Antoine, celui que vous aimez, voulez-vous l’entendre, pour la dernière fois?
— S’il vous plaît.
J’ai dit ça par politesse, mais je ne me sens pas en très bonnes dispositions pour entendre un air de jazz. Tout de même je vais faire attention, parce que, comme dit Madeleine, j’entends ce disque pour la dernière fois : il est très vieux ; trop vieux, même pour la province ; en vain le chercherais-je à Paris. Madeleine va le déposer sur le plateau du phonographe, il va tourner ; dans les rainures l‘aiguille d’acier va se mettre à sauter et à grincer et puis, quand elles l’auront guidée en spirale jusqu’au centre du disque, ce sera fini, la voix rauque qui chante « Some of these days » se taira pour toujours.

Ça commence.

Dire qu’il y a des imbéciles pour puiser des consolations dans les beaux-arts. Comme ma tante Bigeois : « Les Préludes de Chopin m’ont été d’un tel secours à la mort de ton pauvre oncle. » Et les salles de concert regorgent d’humiliés, d’offensés qui, les yeux clos, cherchent à transformer leurs pâles visages en antennes réceptrices. Ils se figurent que les sons captés coulent en eux, doux et nourrissants et que leurs souffrances deviennent musique, comme celles du jeune Werther ; ils croient que la beauté leur est compatissante. Les cons.

Je voudrais qu’ils me disent s’ils la trouvent compatissante, cette musique-ci. Tout à l’heure, j’étais certainement très loin de nager dans la béatitude. A la surface je faisais mes comptes, mécaniquement. Au-dessous stagnaient toutes ces pensées désagréables qui ont pris la forme d’interrogations informulées, d’étonnements muets et qui ne me quittent plus ni jour ni nuit. Des pensées sur Anny, sur ma vie gâchée. Et puis, encore au-dessous, la Nausée, timide comme une aurore. Mais à ce moment-là, il n’y avait pas de musique, j‘étais morose et tranquille. Tous les objets qui m’entouraient étaient faits de la même matière que moi, d‘une espèce de souffrance moche. Le monde était si laid, hors de moi, si laids ces verres sales sur les tables, et les taches brunes sur la glace et le tablier de Madeleine et l’air aimable du gros amoureux de la patronne, si laide l’existence même du monde, que je me sentais à l’aise, en famille.
A présent, il y a ce chant de saxophone. Et j’ai honte. Une glorieuse petite souffrance vient de naître, une souffrance-modèle. Quatre notes de saxophone. Elles vont et viennent, elles ont l‘air de dire : « Il faut faire comme nous, souffrir en mesure. » Eh bien, oui ! Naturellement, je voudrais bien souffrir de cette façon-là, en mesure, sans complaisance, sans pitié pour moi-même, avec une aride pureté. Mais est-ce que c‘est ma faute si la bière est tiède au fond de mon verre, s’il y a des taches brunes sur la glace, si je suis de trop, si la plus sincère de mes souffrances, la plus sèche, se traîne et s’appesantit, avec trop de chair et la peau trop large à la fois, comme l’éléphant de mer, avec de gros yeux humides et touchants mais si vilains ? Non, on ne peut certainement pas dire qu’elle soit compatissante, cette petite douleur de diamant, qui tourne en rond au-dessus du disque et m’éblouit. Même pas ironique : elle tourne allègrement, tout occupée d’elle-même ; elle a tranché comme une faux la fade intimité du monde et maintenant elle tourne et nous tous, Madeleine, le gros homme, la patronne, moi-même et les tables, les banquettes, la glace tachée, les verres, nous tous qui nous abandonnions à l’existence, parce que nous étions entre nous, rien qu‘entre nous, elle nous a surpris dans le débraillé, dans le laisser-aller quotidien : j’ai honte pour moi-même et pour ce qui existe devant elle.
Elle n’existe pas. C’en est même agaçant ; si je me levais, si j’arrachais ce disque du plateau qui le supporte et si je le cassais en deux, je ne l’atteindrais pas, elle. Elle est au-delà — toujours au-delà de quelque chose, d’une voix, d’une note de violon. A travers des épaisseurs et des épaisseurs d‘existence elle se dévoile, mince et ferme et, quand on veut la saisir, on ne rencontre que des existants, on butte sur des existants dépourvus de sens. Elle est derrière eux : je ne l’entends même pas, j’entends des sons, des vibrations de l’air qui la dévoilent. Elle n’existe pas, puisqu’elle n’a rien de trop : c’est tout le reste qui est de trop par rapport à elle. Elle est.
Et moi aussi j’ai voulu être. »

La Nausée de Jean-Paul Sartre, pp. 243, 244, 245 de l’édition Folio.

Illustration : photographie de ©Marcia Grostein (« Brighton Beach Bliss : The World As It Should Be« ).

Prochain billet selon l’humeur 😉 avant la rentrée de septembre

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Patrick Corneau