Patrick Corneau

Comme il faisait une chaleur de trente-six degrés, le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert.
Deux hommes parurent.
L’un venait de la Bastille, l’autre du Jardin des Plantes. Le plus grand, vêtu de lin, marchait un chapeau de paille en arrière, la chemise déboutonnée et sa veste à la main. Le plus petit, dont les jambes disparaissaient dans un bermuda vert, baissait la tête sous une casquette américaine.
Quand ils furent arrivés au milieu du boulevard, ils s’assirent à la même minute, sur le même banc. Après quelques minutes de silence, une conversation s’installa.

Hein ? dit Voubard.
Oui, dit Chécupet.
Vous verrez, dit Voubard.
Sûrement, dit Chécupet.
Je vais vous dire une chose, dit Voubard.
Oui, dit Chécupet.
Parce que, hein ? dit Voubard.
Certes, dit Chécupet.
D’ailleurs, dit Voubard.
En effet, dit Chécupet
Faut pas croire, dit Voubard.
Non, dit Chécupet.
Ça n’ira pas toujours, dit Voubard.
Non, dit Chécupet.
Mais à votre idée? dit Voubard.
Ma foi, dit Chécupet.
Il faut voir… dit Voubard.
Il faut! dit Chécupet.
Ça ne mange pas de pain, dit Voubard.
Sans doute, dit Chécupet.
C’est tout vu, dit Voubard.
Tout… dit Chécupet.
Alors bon voilà, dit Voubard.
Oui c’est comme ça, dit Chécupet.

Leurs paroles coulaient intarissablement, les exclamations succédant aux platitudes. Ce qu’on ne sait pas (ou ne dit pas) ne nuit pas. Simuler des complicités qu’on n’éprouve pas est encore la meilleure recette pour éviter les complications voire les embêtements. Pour ce qui est de donner le change et instaurer un statu quo de bon aloi, Voubard n’est pas plus maladroit que Chécupet. Comme l’un ne s’intéresse pas plus à l’autre que ce dernier ne s’intéresse au premier, le tour est vite joué…

[Les puristes voudront bien ne pas m’en vouloir d’avoir détourné et « actualisé » ce célèbre incipit]

Illustration : dessin de Honoré Daumier.

Prochain billet selon l’humeur 😉 avant la rentrée de septembre

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Patrick Corneau