160ferli15Henri Calet (1904-1956) est l’un des meilleurs, sinon le meilleur chroniqueur des lendemains de la Libération. Le vrai inventeur du voyage à la paresseuse, d’un journalisme subjectif et d’une littérature arrondissementière dont témoigne Huit quartiers de roture, petit guide singulier des XIXe et XXe arrondissements de Paris, écrit en 1949 et resté inédit.
Dans l’extrait ci-dessous Henri Calet nous guide à sa façon, buissonnière et désinvolte, dans les dédales du cimetière du Père-Lachaise.

« C’est un endroit qui me convient pour sa tranquillité. Près de l’entrée, je vis un gardien à qui je dis bonjour, je ne sais pourquoi. Il avait l’air triste, et il fumait la pipe. Nous nous mîmes à bavarder. Oh, rien que des banalités sur le temps (qui était beau), sur les arbres…
— Oui, ça égaie un peu, me dit-il.
Mais il paraissait toujours triste. Je me demandais ce qui m’avait poussé à engager cette conversation. C’est alors qu’il essaya de me vendre un plan de poche du cimetière.
-Vous en aurez besoin, c’est si grand.
Je me défendis, je lui répondis que j’en avais un…
– Il est trop petit, prenez le mien…
Finalement, j’achetai son plan. Il allait peut-être se mettre à sourire?

Le gardien avait raison: c’est très grand, c’est une énorme ville qui semble inhabitée, avec ses rues, ses places, ses avenues. Une cité où toutes les heures seraient creuses. J’ai suivi l’avenue des Peupliers; je n’avais pas de but précis. Aucun parent à voir.
On retrouve en ces lieux des gens de toutes conditions, des célébrités, des inconnus, M. Un tel, Mme Une telle, le Tout-Paris mort, des maréchaux, des divettes, des ducs, des généraux et des simples soldats, des fusilleurs et leurs fusillés, la droite et la gauche, des juges et des assassins, des juifs et des antisémites, des révolutionnaires et des réactionnaires… C’est un rendez-vous irrémissible et de la plus haute importance, auquel les plus distraits même n’oublient pas d’aller.url
La Fontaine, Edouard Drumont, Molière, Théry (coureur automobiliste), Chopin, Planquette, Musset, Firmin-Didot, Héloïse et Abélard, Méliès, Bizet, Casimir Périer, Barras, Ingres, Guillaume Dubufe (artiste peintre), Félix Faure, Beaumarchais, J.-B. Clément, Sarah Bernhardt, Victor Noir, Dr Topinard (anthropologiste), Mlle Mars, Benjamin Constant, Adelina Patti, Arago, Louis Barthou, Louise Dugazon, Bartholomé (qui avait auparavant sculpté le monument aux morts de l’allée centrale), Brongniart (l’architecte du cimetière en personne, si je puis dire), Jules Vallès, Delescluze (le communard), M. Thiers (le versaillais), le maréchal Ney (fusillé lui aussi), le baron Haussmann, Rachel, Rossini, Ledru-Rollin, Talma, Béranger, Judith Frère, Scribe, Félix Galipaux, Nodier, le général Foy, Moréas, Jules Jouy, le sergent Hoff, Cuvier, Mlle George, Bernardin de Saint-Pierre, Corot, Rosa Bonheur, Courteline, le père Enfantin, Feydeau, Delacroix, Eugène Pottier, Debureau, Parmentier (de la pomme de terre), Barbedienne, Boieldieu, Lesurques, Bréguet, et Balzac…
Balzac qui a parlé des « vaporeuses collines de Belleville chargées de maisons et de moulins ». Il y est maintenant, depuis plus de cent ans, à la quarante-huitième division; il n’y a plus de moulins.
De la terrasse de la chapelle, on a une belle et large étendue de Paris dans la brume et dans la fumée: la colonne de la Bastille, le Panthéon, la tour Saint-Jacques… Nos bijoux de famille. C’est de cette éminence que Rastignac lança son apostrophe ambitieuse à la ville: « A nous deux maintenant! » Les villes ont, généralement, le dernier mot.
Je ne rencontrais personne, hormis quelques vieillards assis légèrement sur des bancs où l’on dirait qu’ils cherchent à prendre des habitudes.
Les temps, les situations, les grades, les opi¬nions se mêlent. Tout se fond, se confond, se décompose. Ceux qui ne pouvaient pas se souffrir, ceux qui se faisaient souffrir, ceux qui ne pouvaient pas se voir en peinture, ceux que tout séparait, ceux qui s’injuriaient, ceux qui s’entre-tuaient, ils reposent, à cette heure, sous ces mêmes petits mausolées de pierre, le plus souvent ridicules, et ils se retrouvent et disparaissent pareillement sous la terre du Mont-Louis.
Je longeai le four crématoire et le colombarium. C’est un secteur qui ne me plaît pas. Les deux cheminées ont le bout noirci. On exécutait des travaux d’agrandissement et d’excavation. Pourquoi? On ne peut pas ne pas penser aux fours crématoires d’Allemagne, aux chambres à gaz. Il sortait une semblable fumée puante de ces épouvantables fabriques. Il ne reste plus rien de ce carnage, pas une photo sur Celluloïd, pas un ossuaire – tout a brûlé. Les cendres servaient, parait-il, à faire pousser des choux. Plus rien ni personne à maudire. La honte est bue. Quand l’homme se charge de l’homme, il n’y a pas de merci.

(…) Je m’étais attardé. Quelle heure était-il? Et quand fermait-on les grilles? J’étais seul dans le cimetière. La nuit venait. Des oiseaux se mirent à chanter; des pigeons à voler d’une branche à l’autre. Une petite pluie commençait à tomber. Je me sentais menacé par cette solitude. Allait-on m’enfermer là-dedans? J’étais tout au bout du cimetière; j’avais, je l’avoue, un peu peur.
Enfin, je trouvai une issue entrebâillée qui donnait dans une rue aux maisons basses: la rue du Repos.

Illustration: photographie ©Lelorgnonmélancolique / Éditions Le Dilettante.

  1. Célestine says:

    Une jolie version de la ballade des cimetières …
    Et une belle allégorie de la grande égalisatrice :
    « Ceux qui ne pouvaient pas se souffrir, ceux qui se faisaient souffrir, ceux qui ne pouvaient pas se voir en peinture, ceux que tout séparait, ceux qui s’injuriaient, ceux qui s’entre-tuaient »

    …ceux qui croyaient au ciel et ceux qui n’y croyaient pas ?
    Ne les secouons pas, ils sont pleins de larmes…
    ¸¸.•*¨*• ☆

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Patrick Corneau