hmorganlettrine2Beaucoup d’intellectuels en vieillissant finissent par haïr leur temps. Ils s’indignent, bougonnent: « tout fout le camp », « avant c’était mieux », etc. A cette nostalgie qui fait leur jouissance Michel Serres répond sarcastiquement: « Sucez-vous le pouce… »
Lorsque Paul Valéry écrivit ce réquisitoire, il avait 64 ans. 80 années plus tard, y a-t-il quelque chose à reprendre?

« Commençons donc par l’examen de cette faculté qui est fondamentale et qu’on oppose à tort à l’intelligence, dont elle est au contraire, la véritable puissance motrice; je veux parler de la sensibilité. Si la sensibilité de l’homme moderne se trouve fortement compromise par les conditions actuelles de sa vie, et si l’avenir semble promettre à cette sensibilité un traitement de plus en plus sévère, nous serons en droit de penser que l’intelligence souffrira profondément de l’altération de la sensibilité. Mais comment se produit cette altération?images
Notre monde moderne est tout occupé de l’exploitation toujours plus efficace, plus approfondie des énergies naturelles. Non seulement il les cherche et les dépense, pour satisfaire aux nécessités éternelles de la vie, mais il les prodigue, et il s’excite à les prodiguer au point de créer de toutes pièces des besoins inédits (et même que l’on n’eût jamais imaginés), à partir des moyens de contenter ces besoins qui n’existaient pas. Tout se passe dans notre état de civilisation industrielle comme si, ayant inventé quelque substance, on inventait d’après ses propriétés une maladie qu’elle guérisse, une soif qu’elle puisse apaiser, une douleur qu’elle abolisse. On nous inocule donc, pour des fins d’enrichissement, des goûts et des désirs qui n’ont pas de racines dans notre vie physiologique profonde, mais qui résultent d’excitations psychiques ou sensorielles délibérément infligées. L’homme moderne s’enivre de dissipation. Abus de vitesse, abus de lumière, abus de toniques, de stupéfiants, d’excitants… Abus de fréquence dans les impressions; abus de diversité; abus de résonance; abus de facilités; abus de merveilles; abus de ces prodigieux moyens de déclenchement, par l’artifice desquels d’immenses effets sont mis sous le doigt d’un enfant. Toute vie actuelle est inséparable de ces abus. Notre système organique, soumis de plus en plus à des expériences mécaniques, physiques et chimiques toujours nouvelles, se comporte, à l’égard de ces puissances et de ces rythmes qu’on lui inflige, à peu près comme il le fait à l’égard d’une intoxication insidieuse. Il s’accommode à son poison, il l’exige bientôt. Il en trouve chaque jour la dose insuffisante.
L’œil, à l’époque de Ronsard, se contentait d’une chandelle, — si ce n’est d’une mèche trempée dans l’huile; les érudits de ce temps-là lisaient (et quels grimoires!), écrivaient sans difficulté, à quelque lueur mouvante et misérable. L’œil, aujourd’hui, réclame vingt, cinquante, cent bougies. L’oreille exige toutes les puissances de l’orchestre, tolère les dissonances les plus féroces, s’accoutume au tonnerre des camions, aux sifflements, aux grincements, aux ronflements des machines, et parfois les veut retrouver dans la musique des concerts. »
Paul Valéry, Conférence prononcée en 1935, reprise dans Variété III.

En écho à Paul, Régis :

« L’important n’est pas seulement de participer. Il faut se mettre au milieu, à ses risques et périls. Au fond, l’Occidental climatisé s’emmerde. Il en a assez d’être tenu en lisière, à distance. Élevé dans le coton, saturé de spectacles, gavé d’excitants trop bon marché, il est en quête d’intensificateurs de vie. Il veut qu’on le fasse vivre à la dure. Avoir mal, chaud, froid, soif, faim. Il rêve d’en baver. Ses organes de sens émoussés, il exige d’avoir l’estomac noué. Les industries du luxe ont flairé un marché dans cette demande de sueurs froides. Les historiens de l’Antiquité tardive, qu’on appelait jadis la décadence, ne peuvent que les encourager sur cette voie, périlleuse mais solvable. » Régis Debray, « Rééducation », Un candide à sa fenêtre, Dégagements II, Gallimard, 2015.

Illustration: origine inconnue.

  1. VM says:

    L’insatisfaction perpétuelle de l’homme n’est-elle pas ce qui le pousse à convoiter ce qu’il n’a pas et rechercher l’excès ? Il pourrait bien n’y avoir qu’un même moteur du progrès et de la décadence, tout est une question de tempérance 🙂

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Patrick Corneau