« Les vaches ont des prénoms. Pré­noms de chansons, de fleurs, de femmes, de parfums, de pierres précieuses, prénoms d’Italie, de voyages, de douceurs, de confi­series, de reines, de princesses, prénoms d’enfance, d’oiseaux, de soleil, d’été, de légende, prénoms minuscules, émus, ravis, enchantés, prénoms polis ou pas polis du tout pas bien élevés, prénoms pour rire, pour jouer, pour se souvenir, parfois, d’une autre vache, précédente ancienne passée morte, que l’on a beaucoup aimée. Donc les vaches sont prénommées. Elles ont des prénoms de rêve et des prénoms de bête. De bêtes rêveuses et de bestiaire rêvé. Les vaches vivent au-dessus de leurs moyens et au-delà d’elles-mêmes. Elles existent comme ça.

Les vaches sentent. Fort. Elles sentent, rond, chaud et sucré, d’une large odeur de bête qui prend et emporte, une odeur habitée comme le serait une maison au plus noir de l’hiver, une odeur tenace qui sinue comme la fumée âcre des premiers feux de l’arrière-saison. Les vaches sentent l’herbe, la bouse, la terre, le bois, la pluie, le lait gras et le vent marin et les embruns. Elles sentent roux.

Les vaches vivent en troupes. On dit troupeaux. La chose, quand les portes de l’étable s’ouvrent aux premiers soleils, tient de la bande d’écolières échappées du pensionnat. Les bêtes lourdes, d’abord caracolent, primesautières, rendues à la griserie brutale de l’air, le corps délivré. La gourme d’hiver jetée, les vaches rentrent dans le rang, égrenant leur nonchalance balancée au long des sentiers creusés du pré à l’étable, de l’étable au pré dans la patience des années recommencées. On dirait parfois la cohorte traversée de sombres complots, de machinations our­dies, d’alliances nouées et dénouées.

Comme les revues de femmes empana­chées des cabarets parisiens, la troupe a ses meneuses.

Certaines vaches vont au taureau et en conçoivent des veaux. C’est toute une affaire. Celles-là ont peut-être de la chance. On dirait que ces vaches qui ne sont pas inséminées par un technicien artificiel ont une vie sexuelle officielle et régulière. Et publique. La vie sexuelle des vaches n’est pas interdite aux enfants, ils ont le droit de regarder, la vache n’est pas expressive pendant l’acte, le taureau non plus, parfois les hommes et les femmes propriétaires des bêtes regardent aussi et rient, ou font des commentaires, que les enfants rumineront longuement. Ensuite les enfants jouent à la vache et au taureau. Et on s’étonne.

Les vaches qui ont des veaux s’en occu­pent quand ils ne sont pas vendus à trois semaines. Ils sont réputés très jolis. Par manque d’expérience ils consentent par­fois, abusés, à téter le doigt qui leur est tendu dans le fond des étables. Leur mufle rose, un rien gluant, astringent, s’avance, avale l’index offert, appuie, n’insiste pas, se retire. Ils sont sans rancune. Votre doigt est mouillé. Quelques semaines plus tard, les veaux, hésitants de pattes, dubitatifs, bou­clés entre les oreilles, effarés et curieux derrière les barbelés des vastes estives, suivront de leurs larges yeux les proces­sions de marcheurs fervents comme ils le feraient de la caravane du Tour de France ou du Paris-Dakar.

Les vaches émettent. De tonitruants jets de pisse dorée, des bordées de déjections fumantes, et de puissants sons, sourds, presque pathétiques, platement nommés mugissements ou meuglements. Elles ont l’air de souffrir quand elles meuglent. On préférerait qu’elles s’abstiennent. Qu’elles se contentent de souffler, en grosses bouf­fées tièdes, de soupirer, de ronchonner vaguement en remuant leurs têtes lourdes comme les vaches au cou articulé que l’on achète au puy Mary où sont aussi vendues de tristes boîtes à meugler.

Mes vaches sont rouges. Ou rousses. Ou feu. Elles ont le feu. Et leur front est garni de cornes lyriques. Enfin mes vaches, les vraies vaches, sont comme ça. J’entends par là que les autres vaches ont aussi le droit d’être des vaches, et considérées comme telles, mais. Donc les vraies vaches seraient des salers, ou des aubrac. Mais les autres vaches ont aussi le droit de. Bon. Tu l’as déjà dit. N’insiste pas. C’est de mauvais goût. Ça suffit.

Les vaches sont malades. Elles ont des mammites, des problèmes de ventre, de pieds, de délivrance. On fait venir le vétéri­naire qui palpe la bête et tourne autour d’elle et parfois plonge en elle le bras jus­qu’à l’aisselle pour en avoir le cœur net. Et ça coûte cher.

Les vaches fournissent. Produisent. Reproduisent. Donnent, du lait, de la viande, des peaux, un coup de corne, un coup de queue crottée ou un coup de patte arrière, rare, au chien trop empressé. Elles donnent des coups de langue rose ou violine à la pierre à sel qu’elles creusent et sculptent. Elles se dépensent, lentement et sans compter.

Les vaches vont au salon. De Paris. Cer­taines. Pas toutes. Endimanchées. Ripolinées. On les visite à la Porte de Versailles où s’alignent leurs croupes lustrées. Elles n’en défèquent pas moins d’abondance, pari­siennes ou pas. Elles en imposent, campées, souveraines, insulaires. Capiteuses.

Les vaches portent sonnailles. C’est la première musique. Dans la nuit. Ça ne s’oublie pas.

Les vaches ont des yeux. Surtout. Immenses. Mouillés.

Les vaches ruminent. Moi aussi. »
Marie Hélène Lafon, « Vaches », Album, Buchet Chastel, 2012.

Une belle rencontre lors du dernier « Répliques » (« Restituer le monde« ), Alain Finkielkraut avait invité l’écrivain Marie-Hélène Lafon et convié son ami André Dussolier à lire et commenter des extraits (ici « Vaches ») de Les Pays, Liturgie et Album (tous ouvrages publiés chez Buchet Chastel). Un monde premier, lointain, celui de la terre (la terre gaste), du terroir, du terreau avec ses hommes et ses bêtes – quitté, renié, oublié, perdu.

[En quelques heures, je viens d’avaler Les Pays, emporté par une prose qui déboule, vous empoigne, vous pousse au-devant de la ligne. Récit de formation sur le sempiternel sujet de la « montée à la capitale » traité avec une probité, une sobriété, une acuité qui saisissent. Démonstration éclatante de la rimbaldienne affirmation que « La main à plume vaut la main à charrue. » Ici, la plume sait ce qu’elle doit à la charrue. Ce n’est pas « la France d’en bas », c’est le pays réel, géologique, géographique. Imposant et magnifique.]

Illustration: photographie de Ephilas/Flickr

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Patrick Corneau