« Un génie de la vie ordinaire dont on a envie de prendre la défense alors qu’on ne nous a rien demandé, c’est Pagnol. Il ne semble pourtant avoir besoin de per­sonne. On donne son nom à des collèges (mais jamais à des lycées, ou à des centres dramatiques, et l’on ne peut s’empêcher de sentir là une espèce de condes­cendance administrative, un écho technocratique de la fameuse phrase du monsieur à la première de Parade « Si j’avais su que c’était aussi bête, j’aurais amené les enfants ») et l’on adapte ou réadapte régulièrement son œuvre au cinéma. Mais c’est justement de cette survie synthétique qu’on voudrait le sauver, de l’horreur de ces adaptations contemporaines dont les costumes font pen­ser aux souques de soie dont s’affublaient les invités du Petit Trianon. L’œuvre de Pagnol est devenue la bergerie émotionnelle de la France dépressive et gavée, le mas nostalgique recrépi-Lubéron où elle espère retrouver le goût des larmes. Mais ces pastels de publicité pour huile d’olive, ce pétainisme de savonnette, tout cela cherche avec passion à le tirer vers le mièvre comme si l’on sen­tait chez lui quelque chose de vaguement effrayant! (Le seul intérêt de ces adaptations étant d’ailleurs de voir comment son texte résiste à son enmièvrement.)

Rien de moins mièvre que l’œuvre de Pagnol. On peut même dire que la santé, la vie, la bonté même ont tou­jours chez lui quelque chose de cruel. Qu’il ne peut même y avoir dans ses histoires, de bonté et d’amour sans cruauté, paradoxe qu’a su rendre évident Raimu en l’incarnant. Une biographie parue récemment chez Flammarion (Pagnol Inconnu) nous offre le prétexte pour rappeler tout cela. Si elle n’atteint pas à la finesse du vieux portrait d’Yvan Audouard (Audouard raconte Pagnol), elle a le mérite de son énormité : faire revivre le monde et les personnages des théâtres et du cinéma des années vingt et trente (dans les années qua­rante et cinquante Pagnol s’éloigne un peu de ces deux univers, dont les personnages semblent d’ailleurs moins amusants), relater avec précision et intelligence les mille entreprises de cet Ulysse chez lequel la folie et le calcul étaient entremêlés d’une façon si réjouissante. Ce gros livre se lit comme un roman, pas au sens cliché de l’ex­pression qui renvoie en général à la biographie d’une existence qui ressemble à un mauvais roman bâclé, farcie de coups de théâtre qu’on a honte pour le malheu­reux d’avoir vécus. Non, la vie de Pagnol a ressemblé à un vrai roman, épais, faramineux et confus, dont l’unité repose sur un personnage merveilleux, secret, plein de mystères et pourtant évident et radieux comme un caractère. Marcel Pagnol, cet homme prodigieusement intelligent dont le tempérament passionné et émotion­nel semblait toujours mener en lui une vie clandestine, lucide comme un sage et plein de la mauvaise foi d’un enfant, supérieur et fraternel, naïf et rusé, ce Grec du Ve siècle amateur de Victorien Sardou et d’Émile Augier. Jean-Jacques Jelot-Blanc, dans un souci sans doute louable de montrer que Pagnol est un auteur plus pro­fond que d’aucuns semblent l’imaginer, cherche à nous convaincre que dans tel ou tel film on trouvera une conception pagnolesque de la communauté idéale, des rapports entre les sexes, ou entre les classes, une vision cohérente des grands domaines de la vie. Mais Pagnol n’est pas Dante, ni une sorte de Gandhi radical-socialiste. On le rétrécit en voulant l’élargir. Pagnol n’a qu’une matière, un seul sujet, et c’est parce qu’il y a ramené toute la matière de la vie qu’il a fait preuve de génie. Ce sujet, bien sûr, c’est la parole. S’il a une vision de la vie, c’est celle d’un affrontement sans fin pour convaincre, écraser, émouvoir l’autre par la parole. L’amour est chez lui un accident de la rhétorique : le parleur s’émeut de ses propres mots et l’amour naît de cette émotion. S’il existe des amoureux muets, ce sont ceux qui, craignant que l’objet de leur amour soit indigne de leurs discours, préfèrent se parler à eux-mêmes. Seuls le désir et le rapport filial semblent pouvoir exister hors du pouvoir des mots mais toutes ses histoires montrent précisément les efforts des personnages pour subjuguer, apprivoiser ces forces et les subordonner à l’empire de la parole. Égoïstes inconscients et somptueux, ils passent leur temps à essayer d’imposer au monde leur vérité, et la jouissance particulière qu’on tire de ses films vient de l’admiration que suscitent la ruse et la puissance d’émo­tion par lesquelles chacun d’eux tour à tour parvient à nous persuader que c’est lui qui dit le vrai. C’est là à pro­prement dit la jouissance athénienne, celle du tribunal, de la politique, de la partie de cartes socratique.

Lisez, ou regardez, Pagnol, ce grand artiste de la vie ordinaire, dans laquelle il n’a pas vu prétexte à documentaire misérabiliste ou prophétie sociologique, mais la matière de l’essentiel. »

Frédéric Verger, extrait de son article « Hrabal et Pagnol, deux artistes de la vie ordinaire », La Revue des Deux Mondes, juillet-août 2011. Comme Frédéric Verger j’ai toujours trouvé déplorable l’espèce de condescendance muette avec laquelle le public cultivé – et le milieu universitaire particulièrement – considère l’œuvre de Marcel Pagnol, derniers des auteurs authentiquement humaniste (qualité surannée), comme si l’on ne pouvait être à la fois académicien et populaire, classique et « lisible », écrivain et cinéaste, traducteur de Virgile et entrepreneur, Provençal et Parisien…

Illustrations: Éditions Flammarion et Stock

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Patrick Corneau