Patrick Corneau

Patrick aime moyennement« La philosophie honnête ne prétend pas expliquer, mais circonscrire le mystère. » Nicolás Gómez Dávila, Escolios a un texto implícito, 1977.

Il y a des livres qu’on n’ouvre qu’avec des égards. Celui-ci en demande doublement : une veuve y parle de son mort, et ce mort est Paul Auster. On voudrait donc ne rien dire, ou dire seulement qu’on a été ému. La presse s’en est chargée — bouleversant, pudique, incandescent —, le public a suivi (le meilleur démarrage de l’autrice en France), un prix l’attend en septembre à Deauville. Il ne manque à cette unanimité qu’une chose, et c’est peu de chose : une réserve.
Disons tout de suite ce qu’on va lire, pour n’avoir pas à s’en excuser ensuite : ceci n’est pas une recension, mais une chronique sur ce que notre époque fait d’un deuil. Le livre en est l’occasion ; l’accueil qu’on lui fait en est la moitié du sujet. Le reproche ne porte donc pas sur le fait d’avoir écrit — écrire après une mort est le plus ancien des gestes ; c’est même, à tout prendre, le seul qui ne soit pas indécent. Auster mourant aurait dit qu’il voulait devenir un revenant, la demande était claire, et sa femme s’y emploie. Ce qui embarrasse tient ailleurs, dans une manière, dans une distance : dans la quantité d’intelligence que ce livre interpose entre son chagrin et lui.

Le chagrin et sa glose
Ce livre se donne pour moitié comme une enquête philosophique — son éditeur l’annonce en ces termes —, et l’autrice n’en fait nul mystère. La neuroscience, la phénoménologie, la psychanalyse sont ses instruments de toujours ; elle les emporte ici, là où d’autres n’emporteraient rien. C’est cette décision qui m’arrête, avant même la première page.
Un deuil se dit à la deuxième personne : tu me manques. Sitôt qu’il se situe, il bascule à la troisième : le deuil désoriente le sujet endeuillé. Entre les deux phrases il y a exactement la distance qui sépare une plainte d’un colloque, et l’on ne revient pas de cette distance à volonté : le savoir, une fois convoqué, ne s’en va plus. Siri Hustvedt avait écrit La Femme qui tremble, où elle observait déjà ses propres symptômes en chercheuse ; elle applique au veuvage la méthode qui lui avait réussi sur ses nerfs. Le veuvage y a trouvé son épistémologie. Il y a perdu son tu.

Ce qui tient debout
Ce serait malhonnête de s’en tenir là, car le livre a ses moments, et ce sont ceux où il renonce à comprendre.
Il faut même commencer par la couverture, qui a plus de pudeur que bien des pages. Deux visages dans la végétation, il y a trente ans : il lui parle à l’oreille, elle rit les yeux fermés. Personne n’y regarde personne, et l’on ne saura pas ce qu’il dit — c’est adressé à une seule, et ce n’est pas nous. Il porte des lunettes noires, on ne verra pas ses yeux ; elle rit, on n’entendra pas sa voix. Le titre tombe en vert, dans le ton des feuillages, sur un livre où l’on meurt : pas de crêpe, pas de sépia. Rien n’y est expliqué et tout y est dit. Et c’est un tiers qui tenait l’appareil
Ensuite les lettres que Paul Auster, se sachant perdu, écrivit à son petit-fils Miles — sept missives, inachevées, dernier chantier d’un homme qui n’aura pas vu grandir l’enfant. Elles ne commentent rien. Elles s’adressent. Elles rappellent, au beau milieu du volume, ce dont le reste manque ; et l’on notera qu’elles ne sont pas d’elle.
Vient enfin une trouvaille, et une vraie : l’objet du deuil n’est pas seulement un homme, c’est la conjonction — le petit « et » qui tenait deux noms ensemble pendant quarante-trois ans. Ce n’est pas Paul qui est mort, c’est Paul et Siri. Voilà une phrase de moraliste, et elle est d’elle.
Enfin les morts qui précèdent, le beau-fils Daniel, l’enfant en bas âge Ruby. On dira que ces pages relèvent du déballage ; je ne le crois pas. C’est la matière la plus dure du livre et elle n’est pas esquivée. Il faut savoir ce qu’on reproche : je reproche à ce livre trop d’explications, pas trop d’aveux.

La machine, et à qui elle appartient
Vient alors ce qui indispose le plus, et qui n’est pas de son fait. Deux ans après la mort : un livre-événement, trente et quelques traductions, un documentaire dans les salles, un prix, une tournée. On sera tenté d’y lire un calcul. Le calcul n’y est pas. Le film Dance Around the Self est de Sabine Lidl, tourné quatre années durant, commencé bien avant la maladie, présenté à la Berlinale en février ; le prix est la décision d’un jury, et c’est le Lucien-Barrière du roman américain, décerné à un livre qui n’est pas un roman, par une institution dont le palmarès contient déjà… Paul Auster (1994). Personne n’a rien manigancé.

C’est bien pire. Ce n’est pas un complot, c’est un climat. Notre époque sait ce qu’il faut faire d’un livre de veuve : elle en fait un événement, elle l’entoure d’un appareil, elle le commente avant qu’on l’ait lu — et le plus sincère des livres y entre exactement comme les autres, sans qu’il soit besoin de cynisme. La leçon n’est pas que Siri Hustvedt commente son deuil. C’est que le deuil nous arrive désormais pré-commenté, et qu’il n’existe plus guère d’endroit d’où pleurer hors de l’appareil, hors du dispositif médiatico-littéraire. Elle n’a pas inventé cette condition ; elle l’illustre magnifiquement, ce qui est une autre façon de la subir.
Nous passerons sur l’agaçante auto-promotion de la famille Auster-Hustvedt, notamment en la personne de leur fille Sophie Auster, chanteuse : « splendide personne », « magnifique artiste », etc. Ainsi que l’évocation des crimes du 7 octobre 2023 se terminant par la mention qu’elle, Siri, et Paul avaient lu « un ouvrage consacré à l’histoire du mot génocide et à l’expression crimes contre l’humanité », plat aveu complété par cette curieuse réflexion : « Les ironies de l’histoire peuvent parfois sembler relever de l’indicible. »

Ce qui ne s’explique pas
L’ancienne littérature de deuil savait quelque chose que celle-ci a désappris : qu’on ne dit bien un mort qu’en disant peu. L’oraison, le tombeau, la stèle — des formes courtes, tenues, où la pudeur n’était pas une vertu morale mais un procédé littéraire, la seule manière connue de laisser au disparu la place de revenir. Le modèle, du reste, était dans la maison : L’Invention de la solitude est un livre de deuil, Auster y enterre son père, et il tient sa distance de bout en bout sans jamais s’expliquer à lui-même ce qu’il éprouve. On peut lire Ghost Stories comme la réponse, quarante ans après, à ce livre-là. La réponse est plus savante. Elle est moins habitée.

Avec discrétion
Il existe une manière d’y parvenir, et elle n’est pas de notre ressort.
Le 1er mai 1660, à Paris, Johann Jacob Froberger compose une allemande et l’intitule Méditation faite sur ma mort future. Sous la dernière mesure il inscrit : Memento mori Froberger. En tête, une indication d’exécution : la quelle se joue lentement avec discrétion. Dans la langue technique du temps, cela veut dire qu’il faut s’affranchir de la mesure, jouer hors du temps compté. Notre oreille y entend autre chose, et elle n’a pas tort.
Cinq minutes. Ré majeur — pas de crêpe, pas de mineur pleurard : un homme regarde sa fin en face dans le ton le plus clair du clavier, sept ans avant qu’elle ne vienne. Rien n’y est nommé. Pas une note n’explique. Et cette méditation n’a même pas le dernier mot, puisqu’elle ouvre une suite : ce qui vient ensuite, ce sont des danses. Il a écrit sa mort, puis la vie a repris, sans un mot là-dessus.
Ajoutons ce qui achève le tableau. Froberger interdisait qu’on imprimât sa musique ; elle passait de main en main, chez quelques-uns, à la condition expresse qu’on ne la trahît point, et la princesse Sibylle de Wurtemberg, chez qui il mourut, lui avait promis de ne la communiquer à personne. Elle a tenu parole : un cahier autographe n’a reparu qu’en 2006, dans une vente, avec au milieu une seconde méditation sur la mort, jumelle de la première, écrite pour la mort de Ferdinand III. Trois siècles et demi de silence tenu — voilà une postérité qui ne doit rien à la tournée de promotion.

Moi aussi, donc
Est-ce donc que l’écriture échoue là où la musique arrive ? Je ne le conclurai pas, ce serait absoudre trop vite le livre dont je viens de parler, et lui fournir une excuse dont il n’a nul besoin. La prose dispose du même moyen sous un autre nom : litote, ellipse, blanc autour du mot. Pudeur, en somme — le avec discrétion propre aux écrivains. Simplement, la forme ne le lui donne pas ; il faut le conquérir, et le conquérir contre son propre savoir. Siri Hustvedt avait tout ce qu’il fallait pour cela. Il s’en est fallu de peu qu’elle effleure la deuxième personne, le tu.
Reste l’embarras du chroniqueur, qui vient d’ajouter son commentaire au commentaire d’un deuil : deux couches d’explication déposées sur un homme qui demandait seulement à revenir. Il aurait fallu écrire comme cela se joue — lentement, avec discrétion. Je ne l’ai pas fait.
Moi aussi, donc, je parle.

Ghost Stories de Siri Hustvedt, traduit de l’anglais (États-Unis) par Frédéric Joly, Coll. « Hors-Fiction », éditions Gallimard, 2026 (24€). LRSP (livre reçu en service de presse).

Illustrations : (en médaillon) photographie de Siri Hustvedt ©️Télérama. Dans le billet : éditions Gallimard.

Lire ce qui n’a jamais été écrit.

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