La littérature expérimentale est seulement une expérience technique. La littérature, à l’inverse, est ce qui esquive l’expérience. Nicolás Gómez Dávila, Escolios a un texto implícito (1977), p. 220.
Faisons une expérience simple. Prenez un samedi matin de rentrée littéraire, ouvrez la presse culturelle française — supplément du Monde des livres, Le Figaro littéraire, les pages culturelles de Libération, les hebdomadaires généralistes —, et comptez. D’un côté, le nombre de pages consacrées à la présentation des nouveaux livres : portraits d’auteurs, entretiens, dossiers, comptes-rendus, palmarès anticipés, listes des incontournables. De l’autre, le nombre de pages consacrées à lire un livre — à se laisser arrêter par lui, à le citer longuement, à en suivre une phrase, à en discuter le détail.
Le ratio est édifiant. Pour chaque page qui lit, vous en trouverez vingt qui parlent de. Vingt ans en arrière, le ratio était plutôt de cinq pour un, déjà inquiétant. Au temps de Sainte-Beuve, dont nous parlions il y a deux samedis, le ratio s’inversait : la Causerie du lundi était presque toute lecture, avec quelques pages d’introduction biographique, et la présentation du livre se confondait avec son examen. La presse culturelle d’aujourd’hui a quasiment cessé d’être un lieu de lecture. Elle est devenue un lieu de commentaire sur la production — un sas de présentation, une vitrine de rentrée, un guide d’achat.
Cette translation de la lecture vers la présentation a un nom. Appelons-le, faute de mieux, métadiscours. Le mot est laid mais juste : il désigne ce parler-sur qui s’est interposé entre les œuvres et leurs lecteurs, et qui a fini par occuper plus d’espace qu’elles.
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Le phénomène ne se limite évidemment pas à la presse. Il a colonisé tous les supports. Les podcasts littéraires se multiplient, et la plupart consistent à parler des livres plutôt qu’à les faire entendre — l’animatrice ouvre l’émission par dix minutes de cadrage, l’auteur invité résume son livre en cinq minutes, le critique invité commente le résumé pendant quinze, et l’on referme l’émission sur une question générale qui aurait pu se poser sans le livre. Les newsletters d’auteurs offrent à leurs abonnés non pas du texte littéraire, mais des coulisses — récit de la vie d’écrivain, anecdotes de tournées, photographies du carnet ou de séances de signatures, paraphes biographiques. Le compte Instagram d’un éditeur de qualité montre des piles de livres à recevoir, des couvertures avant publication, des morceaux choisis encadrés sur fond pastel — tout sauf des pages lues lentement. Et les festivals littéraires, qui se sont multipliés à toute allure depuis vingt ans, invitent les auteurs à parler de leurs livres devant des publics qui les écoutent — ces publics qui, statistiquement, ne liront pas les livres ainsi présentés.
Le festival littéraire, soit dit en passant, est l’emblème parfait du phénomène. On y va pour rencontrer des écrivains, c’est-à-dire pour les voir, les entendre, leur faire signer un livre acheté sur place. La rencontre fait événement ; le livre lui-même, qu’on ne lira peut-être jamais, ou qu’on lira une fois rentré dans la fatigue d’octobre, est un prétexte à la rencontre. Et tout l’appareil du festival — programme, table-ronde, séances de signature, libraires partenaires, plateaux de discussion — fonctionne comme un dispositif qui convertit la lecture (qui exige solitude, lenteur, ennui) en sociabilité culturelle (qui exige spectacle, présence, brièveté). Le festival est, à la lettre, un rite de remplacement : on y célèbre la littérature en se dispensant de la lire — je connais quelques éditeurs que cela n’effleure nullement.
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Mais où sont passés les livres, dans tout cela ? Existent-ils encore comme objets autonomes — qui se tiendraient debout sans avoir besoin d’un appareil de présentation pour être perçus ?
L’épreuve est cruelle. Faites une seconde expérience : choisissez un livre dont la presse a abondamment parlé l’an dernier, et que vous n’avez pas lu. Essayez de vous rappeler ce qu’il dit. Vous vous rappellerez certainement quelque chose : un thème, une situation, une polémique, un angle. Mais ce dont vous vous rappellerez sera ce que la presse a dit du livre — pas le livre lui-même. Vous aurez retenu la présentation, qui s’est superposée à votre éventuelle lecture jusqu’à la rendre inutile. Vous saurez parler du livre sans l’avoir lu, parce que tout ce qu’on en dit a circulé suffisamment pour que vous puissiez le redire à votre tour.
C’est exactement ce que Gómez Dávila vise dans la scolie qui ouvre cette chronique. La littérature est ce qui esquive l’expérience. La phrase, au premier abord, paraît étrange. Comment la littérature peut-elle esquiver l’expérience ? Ne fait-elle pas, au contraire, expérience ? Ne nous donne-t-elle pas accès à des vies, des temps, des consciences qui ne sont pas la nôtre ?
Si, certes. Mais l’expérience dont parle Gómez Dávila est d’un autre ordre. C’est l’expérience comme épreuve directe, comme contenu vécu qu’on pourrait raconter ailleurs, paraphraser dans une autre langue, transposer dans un autre médium. Or la grande littérature, précisément, ne se laisse pas transposer. Vous pouvez raconter le sujet de Madame Bovary en quatre phrases ; mais ces quatre phrases ne sont pas Madame Bovary. La littérature n’est pas le contenu raconté ; elle est la manière dont le contenu est tenu, agencé, dosé, taillé dans la phrase. Elle est l’économie du dit — ce qu’elle laisse hors-champ, ce qu’elle suggère par allusion, ce qu’elle refuse de développer. Elle esquive tout ce qui pourrait être paraphrasé ailleurs, parce que cette esquive est son régime propre.
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Le métadiscours, à l’inverse, est par définition paraphrastique. Il dit autour du livre. Il en résume le sujet, en restitue le propos, en éclaire les enjeux, en situe l’intervention dans un débat. Il fait tout ce que le livre lui-même refuse de faire — parce que le livre, s’il fait son métier, montre sans dire. Le métadiscours dit. Il transforme l’œuvre, qui était une économie tendue, en thèse expliquée. Il en récupère un contenu, qu’on peut transmettre, retransmettre, redire dans un dîner.
C’est pourquoi le métadiscours, pour vivre, a besoin d’œuvres qu’il puisse paraphraser. Une œuvre véritable lui résiste ; il s’y casse les dents, ou s’en détourne. Une œuvre qui se laisse paraphraser, en revanche, lui offre exactement la matière qu’il cherche — un thème exposable, un propos transmissible, une intervention résumable en trois lignes. Et le marché du livre, observant cela, s’est mis à privilégier les œuvres paraphrasables. C’est un mécanisme silencieux, qu’aucun éditeur n’avoue, mais qu’on observe sans peine : les livres qui font bonne carrière de presse sont presque toujours ceux qui se laissent résumer ; les livres difficiles à résumer — Les Vagues de Virginia Woolf, par exemple, ou les essais brefs de Pierre Bergounioux, ou les chroniques rassemblées d’Alexandre Vialatte — passent presque toujours sous le radar du métadiscours, et donc, faute d’être présentés, à travers les mailles du marché.
Une littérature dont le marché privilégie les œuvres paraphrasables est une littérature dont la qualité spécifique — l’économie du dit, l’esquive de l’expérience — devient un handicap commercial. Et un handicap commercial, dans une économie devenue marché de masse, finit par être un handicap de production : on n’écrit plus ce qui ne passe pas. Une sorte d’autocensure ou de reniement de la création. C’est la première conséquence du métadiscours sur les œuvres elles-mêmes.
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La seconde conséquence est plus discrète, et peut-être plus grave. Le métadiscours, à force d’occuper le terrain, modifie le rapport au livre du lecteur ordinaire. Le lecteur d’aujourd’hui — j’en suis, et vous aussi probablement — n’aborde presque jamais un livre vierge. Il l’aborde déjà précédé par sa réputation, sa controverse éventuelle, son angle médiatique, l’image de son auteur. Il sait, avant d’ouvrir, ce qu’il faut en penser ; ou plus exactement, il sait ce que d’autres en ont pensé, et son rôle se réduit alors à valider ou invalider ce qu’il a déjà entendu. La lecture devient une vérification, on coche des cases.
Or la grande lecture est exactement le contraire d’une vérification. Elle est une rencontre, où le livre vous arrive comme inconnu, où votre jugement se forme dans le mouvement même de la lecture, où vous découvrez en avançant ce que vous allez en penser. Cette rencontre est rendue presque impossible par l’épaisseur du métadiscours qui précède toujours le livre. Il faut faire un effort surnuméraire pour oublier ce qu’on a lu sur le livre, afin de pouvoir lire le livre. Cet effort, peu de lecteurs sont disposés à le fournir ; et personne, je crois, ne le fournit complètement.
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Le diagnostic ainsi posé pourrait incliner au désespoir, si l’on n’y prenait garde. Il faut donc finir par où l’on aurait pu commencer, en restituant son cadre exact. Le métadiscours n’est pas une invention contemporaine. Il a toujours existé. Sainte-Beuve faisait du métadiscours, à sa manière ; Diderot devant les Salons en faisait ; les épitomés hellénistiques en faisaient déjà. Ce qui est nouveau, c’est sa proportion. Il a toujours été là, mais comme un discours parmi les autres, un relais entre les œuvres et leurs lecteurs. Aujourd’hui, il a colonisé presque tout l’espace de communication littéraire. Il n’est plus un relais ; il est le milieu lui-même.
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On objectera que le tableau est trop tiède. Le métadiscours que je décris est tempéré : il présente, il oriente, il situe. Or la vie littéraire, elle, n’est pas tempérée. Elle a ses querelles, ses exécutions publiques, ses règlements de comptes ; on s’y injurie encore, et parfois fort bien. La polémique, dira-t-on, n’est pas du commentaire : elle prend parti, elle tranche, elle engage celui qui parle. Voilà donc ce qui échappe.
Je crois plutôt qu’elle est le même discours à la température supérieure. Trancher suppose une instance devant laquelle on tranche ; polémiquer n’en suppose aucune. La polémique ancienne s’adressait à un tribunal — contesté, fissuré, mais réel, et devant lequel les deux parties acceptaient de comparaître. La polémique d’aujourd’hui s’adresse à un public. Du jour où l’on en appelle à l’opinion et non plus à une instance, la querelle devient du métadiscours à voix haute : elle parle encore sur, mais plus fort. Faute de verticalité, on intensifie à l’horizontale ; l’ardeur, la réaction émotionnelle (Eva Illouz) remplace l’altitude, et le plus fort en voix tient lieu du plus haut. C’est pourquoi nos polémiques littéraires sont si bruyantes et si peu conséquentes. Elles ne concluent rien : elles se dissipent. On les croyait le contraire du commentaire ; elles en étaient la fièvre.
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Et c’est ici que la scolie de Gómez Dávila reprend son tranchant. La littérature, écrit-il, est ce qui esquive l’expérience. Le métadiscours, en lui-même, n’est pas mauvais ; il fait son travail honnête de présentation, d’orientation, de discussion publique. Ce qui est inquiétant, c’est qu’il est en train de remplacer la littérature dans la conscience contemporaine — au sens où c’est lui, et non plus elle, qui constitue désormais l’expérience commune des livres. Nous parlons des livres entre nous ; nous ne les partageons presque plus. Et cette substitution, qui paraît anodine, est en réalité la mort lente de ce qui rendait la littérature nécessaire : son irréductibilité au paraphrasable.
Une littérature qui se laisse paraphraser cesse, dans la mesure exacte où elle se laisse paraphraser, d’être de la littérature. Elle devient du « contenu » — ce mot infâme qui désigne, dans le vocabulaire des plateformes, tout ce qui peut être consommé sur écran : article, vidéo, podcast, fil de tweets, livre. Le terme est révélateur. Quand le livre devient contenu, il a déjà cessé d’être livre. Il est devenu une matière première parmi d’autres pour l’industrie de l’attention, et son destin n’est plus d’être lu mais d’être consommé — consommé, c’est-à-dire commenté, partagé, classé, oublié.
Cet été même, une revue de critique indépendante — de celles qui vivent de dons plutôt que de publicité — consacrait tout un hors-série à se demander si le livre allait disparaître. Deux romans nordiques y étaient convoqués : l’un pour une comparaison lexicale autour du mot extinction, l’autre pour une image de coupe forestière. On n’en lisait pas une ligne de plus. Le livre y était déjà sauvé par la cause qu’on défendait, et déjà perdu par la manière dont on la défendait.
Quatre institutions ont rendu cette substitution possible : la presse, l’édition, l’Université, la politique culturelle. Elles occuperont les samedis qui viennent, à commencer par la plus visible.
Mais refermez le journal. Vous avez quelque part chez vous un livre dont personne ne vous a parlé — acheté sans motif, laissé debout dans une pile, jamais commencé. Ouvrez-le à n’importe quelle page et lisez trois phrases, lentement, sans savoir ce qu’il faut en penser. Vous verrez bien. C’est la seule expérience de cette chronique dont je ne connaisse pas d’avance le résultat. C’est celle du poète sous l’escalier…
Illustrations : (en médaillon) illustration à partir d’une pointe sèche de Paul César Helleu.
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