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Décadent… vous avez dit décadent ? (I)

Patrick Corneau

La décadence d’une littérature commence quand ses lecteurs ne savent plus écrire. Nicolás Gómez Dávila, Escolios a un texto implícito (1977).

Un mot, donc, par où commencer. Et un mot qu’il faut ramasser avec des pincettes, parce qu’il a roulé dans tant de poussières qu’on hésite à le toucher.

Décadence. Prononcez-le devant un lecteur attentif, vous verrez son sourcil se lever d’un demi-millimètre — pas plus, mais c’est assez. Le sourcil dit : attention, ce mot est compromis, ce mot a servi, ce mot porte des bagages que je ne suis pas sûr de vouloir transporter. Et le lecteur attentif a raison. Le mot a servi. Il a servi à Huysmans — magnifiquement, mais dans un registre de coquetterie fin-de-siècle dont nous ne sommes plus les contemporains. Il a servi à Maurras — moins magnifiquement. Il a servi, plus récemment, à des essayistes pressés qui en ont fait un titre vendeur, à charge d’y verser l’inquiétude du moment. Si bien qu’aujourd’hui, employer le mot décadence dans une phrase publique revient à se classer avant d’avoir parlé.

Eh bien tant pis. Je voudrais reprendre le mot. Le frotter un peu, le déplier, voir s’il peut servir encore — non pas dans son emploi polémique (où il ne sert plus qu’à signaler des appartenances), mais dans un autre sens, plus ancien, plus sobre, et — j’espère le montrer — plus utile.

Cet autre sens, je le dirai d’un mot lui-même un peu raide : morphologique. Une décadence, au sens où je voudrais l’employer, n’est pas un jugement moral porté sur une époque qui aurait dérapé, ni un soupir nostalgique sur un âge d’or perdu. C’est une description : la description d’un état de système, le moment où certaines circulations se grippent, où certains équilibres se défont, où ce qui faisait tenir un milieu cesse de tenir. Un biologiste décrit la sénescence d’un organisme sans la déplorer — il ne reproche pas au vieillard d’avoir des cheveux blancs. Un géographe décrit l’érosion d’une côte sans accuser la mer. De même, on peut décrire une décadence littéraire sans pleurnicher, sans accuser, et même sans y voir une fatalité. Simplement nommer.

Reste à savoir si le mot supportera cet emploi, après tout ce qu’on lui a fait subir. C’est la première chose qu’il faudra éprouver.

*

J’ai pensé, longtemps, qu’il fallait l’éviter. Trouver un autre mot. Crise — mais crise dit toujours quelque chose de provisoire (certains diront que c’est du provisoire qui dure), alors que ce que je voudrais décrire est plutôt installé. Mutation — mais mutation suggère une transformation neutre, presque positive, et masque ce qui se perd. Sénescence — trop savant, et trop biologique justement. Épuisement — possible, mais qui dit moins. Décadence a une qualité que les autres n’ont pas : il dit que quelque chose tombe, et que cette chute n’est pas mécanique mais a des étapes, une physiologie, des symptômes. Le mot vient du latin cadere, tomber, avec le préfixe de qui marque l’aval. C’est exactement cela : un mouvement orienté, lent, repérable.

Je le garde donc, malgré sa réputation — ou à cause d’elle. Reprendre un mot taché est aussi un geste moraliste : restaurer une monnaie de langue, la nettoyer de sa patine d’usage. Vialatte le faisait pour des dizaines d’expressions ; Bloy avant lui ; les classiques en permanence. Quand un mot a été souillé par des manipulations, il faut bien que quelqu’un consente à le rincer. Tant pis si l’on me classe : le malentendu sera court, et qui voudra lire saura.

*

Reste à dire d’où je tire ma boussole, parce qu’on n’écrit jamais sans dette, et que celle-ci mérite d’être nommée tout de suite.

Il y a, dans la littérature de langue espagnole du XXe siècle, un essayiste à peu près ignoré en France, qui a passé sa vie à Bogotá, dans une bibliothèque privée riche de plusieurs dizaines de milliers de volumes, à écrire des aphorismes qu’il appelait des “scolies” — des notes en marge d’un texte implicite, un texte que le lecteur n’aurait jamais sous les yeux et qu’il devrait reconstituer à partir des marges. Cet homme s’appelait Nicolás Gómez Dávila ; il est mort en 1994 ; et son œuvre, lentement, gagne quelques lecteurs européens — surtout en Allemagne et en Italie, beaucoup moins chez nous, où elle reste l’affaire de quelques amateurs.

J’ai trouvé chez lui, ces derniers mois, un certain nombre d’aphorismes sur la littérature qui m’ont arrêté. Pas parce qu’ils étaient brillants — beaucoup d’aphoristes sont brillants. Parce qu’ils étaient justes. Parce qu’ils nommaient, avec une précision presque clinique, des phénomènes que je voyais autour de moi sans avoir su les dire. La phrase qui ouvre cette chronique en est un bel exemple : la décadence d’une littérature commence quand ses lecteurs ne savent plus écrire. Ce n’est pas un slogan, ce n’est pas un cri ; c’est un diagnostic. Et c’est un diagnostic vérifiable — à condition d’accepter de regarder ce qu’on regarde.

Je ne ferai pas, dans ce feuilleton, l’éloge de ce « conservateur contemplatif » qu’est Gómez Dávila. Il s’en passera très bien. Mais je voudrais utiliser sa boîte à outils pour examiner, semaine après semaine, quelques symptômes précis de ce qu’il appelle la décadence — sans le suivre dans tous ses jugements, sans m’engager sur sa métaphysique catholique, sans souscrire à son tempérament parfois plus tranchant que je ne le voudrais. Simplement : prendre quatre ou cinq de ses observations, les éprouver sur la scène littéraire que nous connaissons, et voir ce qu’elles donnent à penser.

*

Ce feuilleton, donc. Il occupera dix samedis, de juillet au début septembre. Une chronique par semaine, d’une longueur comparable à celle-ci, à la même heure. Il portera sur quatre symptômes — quatre, pas plus, et chacun examiné sans empressement — qui me paraissent caractériser ce que la littérature de langue française traverse depuis quelques décennies.

Je ne donnerai pas le plan complet aujourd’hui. D’abord parce que ce serait pédant. Ensuite parce qu’un feuilleton vit, et que je veux me garder le droit de réorganiser, d’allonger, de décaler, selon ce que les semaines me feront voir. Disons seulement qu’il y aura quelque chose sur le rétrécissement du public lettré ; quelque chose sur la curieuse industrie du “parler sur” ; quelque chose sur les trois grandes institutions — la presse, l’Université, la politique — qui se sont mises, sans en avoir l’air, à occuper la place de la littérature elle-même ; et quelque chose, pour finir, sur le lecteur — celui qui demeure, celui qui résiste, celui sans qui aucun de ces symptômes n’aurait d’importance.
Je ne promets pas une thèse. Je ne promets pas non plus une consolation. Je promets seulement de regarder précisément, semaine après semaine, ce que nous avons sous les yeux et que la fatigue, l’habitude et le bruit nous empêchent souvent de voir.

*

Une dernière chose, pour fermer ce préambule.

On me dira — on me dit déjà, quelques amis prudents m’ont prévenu — qu’écrire sur la décadence, c’est risquer d’en être soi-même un symptôme. Que tout livre sur le déclin participe du déclin qu’il décrit. Que celui qui décrit la prolifération du commentaire ajoute, par son commentaire même, à la prolifération qu’il dénonce.

C’est juste. C’est même tellement juste qu’on ne peut y opposer aucune défense. La seule réponse honnête — celle que je donne déjà, ailleurs, dans un livre à paraître — est qu’on n’écrit pas malgré cette contradiction, mais avec elle. Moi aussi, donc, je commente une décadence dont je suis. La position est tenable parce qu’elle est lucide. Elle deviendrait intenable seulement si elle prétendait à l’extériorité. Le moraliste classique savait qu’il était lui-même la matière de sa morale ; le critique de la décadence n’a pas le luxe d’être plus pur que ce qu’il décrit.

Décadent… vous avez dit décadent ? Eh bien oui, c’est de cela qu’on va parler samedi prochain, donc — premier symptôme : ce qu’il advient d’une littérature quand le public cultivé qui la portait se défait, et ce qu’il advient des écrivains qui doivent désormais écrire sans lui.

En attendant, si le mot vous reste en travers de la gorge, considérez qu’il m’y est aussi resté, longtemps, et que je ne le reprends pas par goût mais par nécessité. Il faudra bien que quelqu’un, parmi nous, consente à dire décadence sans guillemets ni point d’exclamation — pour voir ce que le mot, débarrassé de ses tics, sait encore désigner.

Illustrations : (en médaillon) illustration à partir d’une pointe sèche de Paul César Helleu.

Lire ce qui n’a jamais été écrit.

  1. bluedeliciously71d58759db says:

    Il fallait bien que le Pierrot lunaire renaisse des cendres de la Modernité que notre siècle réinvente (terme d’époque!) à travers le rajeunissement (!?) de ses masques. Le « Lulu » de Champsaur (1901) « en témoigne. Champsaur, en introduisant dans la Commedia dell’arte  » un « éphèbe féminin », introduisait rien de moins que la démolition et la déroute du masculin: subversion suprême! Je salue ici l’ampleur de votre tâche cher Patrick!

    1. Patrick Corneau says:

      Cher Michel, vos allusions m’échappent un peu mais je sais que vous m’accompagnerez dans cette folle idée de suivre Dávila pour réévaluer, actualiser la notion de décadence.
      🙂

      1. bluedeliciously71d58759db says:

        La problématique de la Décadence renvoie à mon travail de thèse sur Huysmans et au numéro de la revue « Europe » que j’ai dirigé en 2005. C’est celle du mal. La question du genre était déjà dans l’air de l’époque « fin de siècle ». D’où mon intérêt particulier pour le sujet que vous allez traiter cher Patrick. Vous pouvez compter sur ma curiosité amicale…

  2. Serge says:

    Comme base de réflexion ou pour illustrer vos propos je vous recommande la lecture de Renaud Camus qui a beaucoup traité ce sujet.

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