Patrick Corneau

Le monde commenté – La haine en circuit fermé

Il est tentant de croire que la haine précède ses expressions, qu’elle bouillonne dans les cœurs avant de se répandre dans les mots. C’est même ainsi que nous aimons encore nous la représenter : une passion sombre, archaïque, qui trouverait dans les discours un simple exutoire. Mais ce que montrent, à leur manière convergente, les analyses contemporaines de sa diffusion — notamment à l’ère numérique — oblige à renverser ce schéma rassurant. Et si la haine n’était plus seulement ce que nous exprimons, mais ce que nous produisons en parlant ?

Tout indique que nous avons changé de régime. Le langage n’est plus le lieu où la haine se dépose ; il est devenu celui où elle se fabrique. Loin de contenir les affects, il les accélère, les simplifie, les met en circulation. L’immédiateté des réseaux supprime la distance qui faisait encore obstacle entre l’émotion et sa formulation. Ce qui autrefois passait par le filtre du temps, de la retenue, de l’élaboration, se convertit désormais en parole instantanée. L’humeur devient phrase, la réaction devient position, l’impulsion devient opinion. Le commentaire ne vient plus après : il est le premier geste.

Or ce premier geste appelle, par sa nature même, sa propre répétition. Très vite, ce qui semblait n’être qu’une expression individuelle devient circulation : les voix s’accordent, se relancent, se renforcent. La haine, dans ce contexte, n’est pas tant un contenu qu’une forme de propagation. Elle est ce qui circule le mieux parce qu’elle simplifie, oppose, désigne. Elle donne un objet commun à des subjectivités dispersées et fabrique du lien — un lien négatif, mais un lien tout de même.

C’est ici que le basculement devient perceptible. Car ce que nous appelons encore « haine » n’est peut-être plus une passion première, mais l’effet d’un système discursif qui en a besoin pour fonctionner. Il ne s’agit plus d’individus qui haïssent et qui, ensuite, parlent ; il s’agit d’un espace de parole qui, pour se maintenir en mouvement, produit les conditions mêmes de la haine. La répétition des jugements, l’amplification des affects, la désignation de cibles, la polarisation des positions : tout concourt à faire advenir ce qui semblait n’être qu’un objet de commentaire.

On comprend alors que le phénomène du bouc émissaire, si souvent décrit comme archaïque, trouve dans le monde connecté une efficacité nouvelle. Non parce que les hommes seraient plus cruels qu’autrefois, mais parce que le commentaire fournit désormais l’infrastructure de cette cruauté. Il suffit qu’un nom circule, qu’une phrase soit isolée, qu’un geste soit extrait de son contexte : aussitôt, une communauté se forme, se soude, se reconnaît dans la condamnation partagée. La haine devient un langage commun. Elle n’a même plus besoin d’être justifiée : elle est validée par sa propre diffusion.

Dès lors, la question n’est plus de savoir si Internet révèle la haine ou s’il la déforme. Elle est de comprendre qu’il en constitue le milieu de production. Les caractéristiques techniques du réseau — immédiateté, anonymat, mimétisme — ne sont pas de simples conditions extérieures : elles orientent la forme même de ce qui peut être dit, et donc de ce qui peut être ressenti. Un discours bref favorise l’outrance, une circulation rapide favorise l’émotion, une visibilité sans responsabilité favorise l’excès. La haine n’est pas un accident du système ; elle est contenue dans sa logique.

Sous l’angle médiologique, ce constat prend une portée plus radicale encore. Chaque régime de médiation a sécrété sa forme propre de haine : haine vengeresse et située dans les sociétés de l’oralité, haine doctrinale et différée dans la civilisation de l’imprimé, haine spectaculaire et émotionnelle dans l’âge des grands diffuseurs. À chaque fois, le médium ne se contentait pas de transporter un affect préexistant : il en configurait la forme, la durée, les cibles possibles. Mais ces régimes maintenaient tous une asymétrie — un émetteur identifiable, un récepteur distinct, une latence du support. Le numérique abolit cette asymétrie : tout le monde émet, tout le monde reçoit, et la propagation devient le contenu. Ce qui circule alors sous le nom de « haine » n’est peut-être plus ce que ce mot désignait hier ; c’est un affect sans intériorité stable, sans cible durable, sans terme — un affect indistinct du flux qui le porte. Le mot reste, la chose a changé.

Mais ce constat dépasse largement le seul cas du numérique.

Il touche à quelque chose de plus profond, que l’on pourrait appeler le régime contemporain du réel. Nous vivons dans un monde où les phénomènes n’apparaissent plus d’abord comme des événements, mais comme des objets de discours. Toute chose advient déjà commentée, et c’est ce commentaire qui lui donne sa consistance. La catastrophe est analysée avant d’être éprouvée, la crise est débattue avant d’être comprise, la menace est scénarisée avant d’être réalisée. Dans cet univers, parler n’est plus seulement décrire : c’est configurer. J’évoquais récemment, à propos de l’intelligence artificielle, ce commentaire qui « ne vient plus après » mais accompagne et lubrifie le déploiement de ce qu’il prétend penser ; la haine en ligne en est la version affective, l’autre face d’un même mécanisme.

La haine, en ce sens, n’est qu’un cas exemplaire. Elle révèle ce que devient toute réalité dès lors qu’elle est prise dans un circuit discursif continu. Elle se maintient, se prolonge, s’intensifie indépendamment de toute expérience directe. Cette haine se prend sans avoir rencontré, sans avoir vu, sans avoir éprouvé. Il suffit d’avoir lu, entendu, répété.

Ainsi se dessine une situation paradoxale. Nous n’avons jamais autant parlé de la haine, jamais autant tenté de la comprendre, de la prévenir, de la dénoncer. Et pourtant, elle semble se multiplier, se diffuser, se banaliser. Ce paradoxe n’en est un que si l’on continue de penser le commentaire comme un remède. Mais si l’on admet qu’il fait partie du phénomène, qu’il en est même l’un des moteurs, alors tout s’éclaire. Nous ne sommes pas en train d’échouer à contenir la haine par le discours ; nous sommes en train de la produire en l’alimentant.

Le monde commenté n’est donc pas seulement un monde bavard. Il est un monde performatif, où la parole agit sans se reconnaître comme telle. Il ne nie pas les passions : il les fabrique en les nommant. Il ne masque pas la violence : il la met en circulation sous forme de signes. Il ne supprime pas le réel : il le reconfigure en permanence à travers ce qu’il en dit. Le médium n’est plus un passage : il est devenu milieu — il ne donne plus accès à autre chose que lui-même. Sergio Quinzio écrirait peut-être que le commentaire est le bruit que fait le Logos en se retirant — sa trace sonore inversée, son écho sans Parole.

Et peut-être est-ce là le point le plus inquiétant. Car dans un tel monde, la lucidité elle-même devient incertaine. Comment distinguer ce qui est de ce qui se dit, lorsque l’un ne cesse de produire l’autre ? Comment espérer désamorcer une dynamique dont le langage est à la fois le symptôme et le carburant ?

On croyait encore que la haine parlait.
Il se pourrait bien que ce soit désormais la parole qui haïsse.

En écho — quelques stations d’une enquête en cours : Commenter à l’avance (avril 2026) ; Le silence du plateau ou comment la civilisation se mord la queue (avril 2026) ; le triptyque sur le narcissisme numérique : Le miroir aux alouettes, Le narcissisme en pantoufles, L’art de ne pas se montrer ; et, sur l’autre versant, Le miroir flatteur (février 2026).

Illustrations : (en médaillon) Magritte (“Le château des Pyrénées”), dans le billet : illustration BD générée par IA 😵‍💫.

Lire ce qui n’a jamais été écrit.

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Patrick Corneau