Le narcissisme en pantoufles — Physionomie morale de Facebook

Si les autres réseaux réclament de l’éclat, Facebook, lui, se contente de la tiédeur — et c’est là son génie. On n’y vient pas pour éblouir : on y vient pour être approuvé. La nuance est considérable. Le narcissique d’Instagram veut être admiré ; celui de X veut avoir raison ; celui de Facebook veut être aimé — et si possible, sans avoir rien fait pour le mériter.
*
Le premier personnage que l’on croise est le respectable. Il ne s’exhibe pas — ce serait vulgaire. Il se présente, avec la discrétion étudiée d’un maître de maison qui vous fait visiter sa bibliothèque. Ses lectures sont photographiées sur un coin de table, de préférence en bois ancien ou bien sur ses genoux dans un transport en commun. Ses indignations sont choisies parmi celles qui ne froissent personne. Ses souvenirs de voyage évitent la plage et préfèrent le cloître ou le musée. Il aime célébrer l’enfant qu’il fut – de préférence en argentique. Tout chez lui respire la distinction, c’est-à-dire la distinction qu’il entend établir entre lui et les autres. Le respectable ne dit jamais : regardez-moi. Il dit : remarquez comme je ne cherche pas à être remarqué — ce qui est, bien entendu, la forme la plus raffinée de la même prière.
*
Vient ensuite le commémorateur. Facebook lui a offert un don que nul autre réseau ne propose : le souvenir automatique. Chaque matin, la machine lui restitue une photo d’il y a cinq ans, sept ans, dix ans. Le voici en Toscane, le voici jeune, le voici avec un ami qu’il ne voit plus. Et chaque matin, il republie. Ce n’est pas de la nostalgie — la nostalgie est un sentiment qui se tait. C’est de la contemplation de soi dans la durée, un narcissisme longitudinal. L’homme ordinaire regarde sa vie passer. Le commémorateur la repasse, comme on repasse un linge, pour lui redonner un pli présentable. Son message n’est plus regardez-moi maintenant, mais quelque chose de plus subtil : regardez la continuité de mon existence. Comme si durer était un mérite, et le prouver, une vertu.
*
Le relateur pratique un art plus délicat encore. Il n’existe pas par lui-même — ce serait trop simple — mais par l’épaisseur visible de ses liens. Ses publications sont un annuaire sentimental : anniversaires célébrés avec des superlatifs (« mon frère de cœur », « cette femme exceptionnelle »), photos de tablées où il sourit au milieu de visages souriants (enfants, parents, collègues), hommages reçus qu’il partage (comme écrivailleur ou poétaillon) avec une gratitude si appuyée qu’on y sent le triomphe. Le relateur dit : voyez comme je compte pour les autres. Ce qui est une manière élégante de dire : comptez-moi. Ses amitiés sont des trophées, ses dîners en ville des preuves, ses retrouvailles des bulletins de victoire. Il ne sait pas qu’une amitié vraie se reconnaît à ce qu’elle n’a pas besoin de public.
*
Mais la figure la plus caractéristique de Facebook est sans doute le vertueux. Celui-ci a des causes. Il signe, il partage, il s’indigne, il « se sent concerné ». Ses positions sont invariablement justes — c’est-à-dire invariablement celles de son entourage. Il n’est pas hypocrite au sens classique : il croit sincèrement à ce qu’il affiche. Mais ce qu’il affiche est moins une conviction qu’un portrait moral de lui-même. Il ne cherche pas à changer le monde ; il cherche à ce que le monde le voie tel qu’il se rêve — lucide, sensible, du bon côté : celui du Bien. C’est un signalement de vertu, au sens que les Anglais donnent à virtue signalling : la vertu n’est plus une pratique, elle est un signal. Et le signal n’a besoin que d’être émis — il n’a pas besoin d’arriver quelque part.
*
Enfin, il y a le chroniqueur du quotidien, le plus touchant peut-être, le plus innocent en apparence. Il photographie son jardin, son chat, son plat du soir, le ciel au-dessus de sa rue. Il ne prétend à rien, ne polémique pas, ne pontifie pas. Il dit simplement : je suis là. Et pourtant, dans cette modestie même, quelque chose travaille. Car pourquoi faut-il que le ciel du soir soit porté à la connaissance de deux cents personnes ? Pourquoi ce plat de pâtes, cette promenade au parc, ce chien endormi sur un coussin doivent-ils recevoir l’onction du « like » pour exister pleinement ? Le chroniqueur du quotidien ne le sait pas lui-même. Il croit partager, et c’est vrai — mais ce qu’il partage, au fond, c’est le besoin d’être partagé. La moindre de ses journées lui semble incomplète tant qu’elle n’a pas été ratifiée par autrui. C’est un Narcisse doux, un Narcisse domestique — un Narcisse en pantoufles.
*
Voilà, au fond, la ruse propre de Facebook : le narcissisme y prend le masque de la convivialité propulsée par « stories » et « reels ». Sur Instagram, il se déguise en beauté (magnifiée via des filtres) ; sur X, en intelligence (arrogante, sarcastique, souvent méchante). Sur Facebook, il se déguise en humanité — et c’est son déguisement le plus difficile à percer, parce que le plus aimable. On n’y dit jamais : admirez-moi. On y dit : voyez qui je suis, ce que j’aime, ce que j’ai vécu, ce que je vaux humainement. C’est un narcissisme sentimental, commémoratif, vertueux, et parfois sincèrement bienveillant — ce qui le rend presque impossible à combattre – et infiniment médiocre. Car comment reprocher à quelqu’un de vouloir être aimé ? C’est le vouloir en public, et en permanence, et avec compteur, qui change la nature de la chose. Mais cela, sur Facebook, personne ne le voit — puisque tout le monde le fait.
Si le narcissisme de Facebook se déguise en convivialité, c’est dans un geste minuscule qu’il se trahit le mieux : le choix de la photo de profil. Rien n’est plus révélateur qu’un visage qu’on décide de montrer — sauf, peut-être, un visage qu’on décide de ne pas montrer. Nous verrons cela bientôt.
(à suivre)
Illustrations : (en médaillon) la Castafiore ©️Hergé.
Lire ce qui n’a jamais été écrit.

Vous m’ouvrez des horizons nouveaux. Mes enfants qui occasionnellement déniaisent leur vieux père absent des réseaux sociaux m’avaient expliqué que Fessebouc c’est pour les vieux has been ( de même que les adresses mails wanadoo )et que Instagram c’est pour les jeunes.
Serge, vos enfants ne vous déniaisent pas : ils vous administrent, avec la cruauté souriante de la « Z gen ». Facebook pour les vieux, Instagram pour les jeunes — demain sans doute faudra-t-il une appli spéciale pour les morts, afin qu’eux aussi puissent « interagir ».
Quant à Wanadoo (j’en suis) voilà justement ce qui vous sauve : une adresse un peu datée a parfois plus d’âme qu’un profil dernier cri. Le progrès numérique adore le neuf ; il supporte mal ce qui dure.
🙂