L’art de ne pas se montrer — Petite phénoménologie de la photo de profil
La photo de profil est le premier mensonge. Non qu’elle soit fausse — elle peut être parfaitement ressemblante. Mais elle est choisie, et tout ce qui est choisi est déjà une fiction. Entre les trente clichés que l’on écarte et celui que l’on retient, il y a l’espace exact de la vanité — cet intervalle silencieux où le moi se regarde, se juge, se corrige, et finit par se présenter sous son meilleur angle, au sens le plus littéral du mot.
Pourtant, tous ne mentent pas de la même façon.
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L’homme, en général, se montre. C’est sa limite et sa franchise. Il est là, de face, dans un cadrage simple — parfois maladroit, souvent sans apprêt. Quand il pose, il pose comme quelqu’un qui ne pose pas, ce qui donne ces portraits légèrement raides, un peu empesés, où l’on sent l’effort de paraître naturel. L’homme sur Facebook se photographie comme il se présente dans la vie : en bloc, sans détour, avec cette espèce de frontalité naïve qui tient lieu de sincérité. Son narcissisme est élémentaire : me voici. Il ne soupçonne même pas qu’il pourrait dire autre chose.
Certains, bien sûr, élaborent davantage. Il y a le portrait en contre-plongée, menton relevé, regard au loin — l’homme d’action, le penseur, le sportif, le capitaine. Il y a le portrait avec l’accessoire signifiant : le livre, le chien, la guitare, la montagne en arrière-plan. Il y a le portrait en noir et blanc, qui confère à n’importe quel visage une gravité qu’il n’a pas. Celui de l’homme âgé, un peu décati qui préfère se montrer enfant. Mais même dans ces cas, la stratégie reste visible, presque avouée. L’homme se déguise à ciel ouvert. C’est un comédien qui laisse voir les coulisses. Bref, l’homme croit que se montrer est un acte simple. C’est la plus masculine de ses illusions.
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La femme, elle, a inventé autre chose. Non pas la dissimulation — c’est trop dire — mais l’art infiniment plus subtil de paraître sans apparaître. Et c’est dans la gestion de la photo de profil que cet art se déploie avec le plus de virtuosité.
La première stratégie est l’esquive. La photo de profil ne montre pas un visage, mais un paysage, une fleur, un détail architectural, un reflet dans l’eau, une tasse de thé fumante, les pieds nus sur le sable. Le message est : je ne suis pas le genre de personne qui se montre. Ce qui est, naturellement, une manière extrêmement travaillée de se montrer — en creux. L’absente dit : je suis au-dessus de la vanité de paraître. Et cette déclaration d’humilité est elle-même un petit monument de distinction. On ne voit pas son visage, mais on voit très bien son âme — du moins celle qu’elle souhaite qu’on lui prête.
La deuxième stratégie est le portrait oblique. On la voit, mais pas tout à fait. De trois quarts, le regard ailleurs, les cheveux couvrant une partie du visage, ou bien de dos face à un horizon — toujours un horizon. C’est le portrait de quelqu’un qui a été surpris dans sa rêverie, sauf que personne ne l’a surprise : elle a posé, choisi, recadré, filtré. Tout l’art consiste à transformer un acte de volonté en apparence d’abandon. Le spectateur doit croire qu’il la découvre, alors qu’elle l’attendait. C’est la coquetterie dans sa forme la plus pure : non pas se parer, mais feindre de ne pas savoir qu’on est regardée.
La troisième est la métonymie. Au lieu du visage entier, un détail : les mains tenant un livre, l’épaule nue dans une lumière dorée, l’ombre portée sur un mur blanc, les yeux seuls, cadrés très serré. La partie vaut pour le tout — mais quelle partie, et quel tout ? La main qui tient le livre dit : je lis. L’épaule dans la lumière dit : je suis belle, mais je ne vous montre que ce que je veux. L’ombre portée dit : je suis une silhouette, un mystère, une absence qui vous intrigue. C’est un strip-tease inversé : au lieu de tout montrer en feignant de cacher, on cache presque tout en laissant deviner. Et ce qui est donné à voir est si soigneusement choisi qu’il en dit plus long que n’importe quel portrait frontal.
La quatrième est la photo ancienne. Se montrer, oui — mais il y a dix ans, vingt ans, dans le flou bienveillant d’un cliché argentique ou d’un Polaroid retrouvé. On reconnaît les traits, mais adoucis par le temps, comme une aquarelle qui aurait légèrement coulé. Le message est double : j’étais belle (ce qui est une coquetterie tournée vers le passé) et je ne suis pas le genre de femme qui se photographie aujourd’hui (ce qui est une coquetterie tournée vers le présent). La photo ancienne accomplit ce prodige de flatter deux fois : par ce qu’elle montre et par ce qu’elle refuse de montrer.
La cinquième — la plus subtile peut-être — est la photo par procuration. On ne se montre pas soi-même, mais à travers un autre : l’enfant dans ses bras, le chat sur ses genoux, l’amie avec laquelle on rit un verre à la main, le groupe où l’on se fond. Le visage est là, mais comme par accident, comme s’il était venu se glisser dans une image qui ne le concernait pas. C’est le narcissisme de la modestie absolue : je ne suis pas le sujet de cette photo — et pourtant c’est bien elle qui l’a choisie, elle qui l’a publiée, elle qui l’a élevée au rang de représentation officielle de son être numérique. L’air de rien est ici porté au rang des beaux-arts.
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On aurait tort de voir dans tout cela de la duplicité. C’est à la fois plus simple et plus profond. L’homme se montre parce qu’il croit que se montrer suffit. La femme sait — d’un savoir ancien, antérieur aux réseaux, antérieur peut-être à toute technologie — que la manière de ne pas se montrer est encore une façon de se montrer, et souvent la plus éloquente. En matière de photo de profil, elles ne sont ni meilleures ni pires : elles sont plus savantes. Là où l’homme joue aux dames, elles jouent aux échecs — et leur coup le plus redoutable est celui qu’elles ne jouent pas.
Car le vrai paradoxe est là : dans cette galerie de stratégies, la plus efficace est toujours celle qui donne le moins à voir. L’absence intrigue plus que la présence. Le mystère attire plus que l’évidence.
Le voile séduit plus que la nudité — les peintres l’ont toujours su. Facebook n’a fait que transposer sur écran ce que les salons pratiquaient avec l’éventail, et ce que le XIXᵉ siècle confiait à la voilette : l’art de ne pas se montrer pour mieux être vue.
Narcisse, lui, se regardait dans l’eau. Il n’avait pas imaginé qu’on pût se regarder dans sa propre absence.
Envoi
Au terme de cette petite galerie, une chose frappe : le narcissisme numérique ne ressemble guère à celui d’Ovide. Narcisse, au moins, contemplait son propre visage — il savait ce qu’il regardait. Le nôtre ne sait plus très bien. Il se cherche dans ses repas photographiés, dans ses causes épousées, dans ses amitiés comptabilisées, dans ses photos où il s’absente de lui-même pour mieux se faire désirer. Il ne contemple plus son reflet : il contemple l’effet de son reflet sur autrui. Ce n’est plus de l’amour de soi — c’est de l’amour de soi au second degré, un narcissisme qui a besoin d’un public pour fonctionner et d’un compteur pour se rassurer.
Qu’on ne s’y trompe pas : celui qui écrit ces lignes n’est pas au balcon. Il est dans la salle, et parfois sur la scène. J’ai choisi ma photo de profil avec le même soin que ceux que je viens d’épingler. J’ai pesé l’angle, préféré le noir et blanc, écarté le sourire trop large et le regard trop fixe. Le Lorgnon aussi se regarde dans le lorgnon — avec cette circonstance aggravante qu’il sait ce qu’il fait, et le fait quand même.
La Bruyère, La Rochefoucauld, Pascal : on aura remarqué que les noms qui reviennent dans ces pages ont trois siècles. C’est qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil de la vanité — il n’y a que des miroirs neufs. Les salons avaient l’éventail ; nous avons l’écran. La cour avait ses rangs, ses courtisans ; nous avons nos « followers ». Le confessionnal avait ses aveux ; nous avons nos « posts » — avec cette différence que le confessionnal avait un rideau.
Le moraliste classique peignait des caractères pour que chacun y reconnût son voisin, et — dans ses meilleurs jours — soi-même. Car la propriété la plus constante du narcissisme est précisément celle-ci : il est la seule maladie dont le symptôme principal est de ne pas se savoir malade. Avoir écrit ces pages n’en guérit pas. Tout au plus cela permet-il de nommer le mal — ce qui est, comme chacun sait, la dernière ruse du malade.
Haec est gloria mundi commentariorum.
Fin
Illustrations : (en médaillon) la Castafiore ©️Hergé.
Lire ce qui n’a jamais été écrit.
