Sous ce titre, il ne s’agit pas de réunir artificiellement quatre livres, mais d’écouter quatre voix, quatre tonalités, quatre manières pour une présence juive de traverser le siècle et de se maintenir dans la littérature. Avec Joseph Roth, Joshua Halberstam, Ossip et Nadejda Mandelstam, ce sont en effet quatre ou plutôt trois mondes qui se donnent à entendre : d’un côté, une Europe centrale vacillante, saisie dans ses passages, ses hôtels, ses figures de seuil, ses élégances déjà menacées ; de l’autre, l’univers hassidique de la transmission orale, de la ferveur, du conte, de la fidélité aux voix disparues ; enfin, plus à vif encore, la parole poétique reléguée, traquée, presque ensevelie, et pourtant maintenue dans sa souveraineté de chant. Rien ne les confond, bien sûr, mais quelque chose les relie profondément : une même attention aux êtres de passage, aux mondes fragiles, à ce qui ne survit que par le récit, la mémoire ou le timbre singulier d’une voix.
Il faut saluer l’initiative des éditions Arfuyen qui donnent aujourd’hui, pour la première fois en traduction française intégrale, ce Panoptikum de Joseph Roth, paru à Munich en 1930, entre Job et La Marche de Radetzky. La seule place chronologique de l’ouvrage dans l’œuvre suffirait déjà à retenir l’attention : il se tient au voisinage immédiat de deux chefs-d’œuvre, comme un livre plus discret, mais nullement secondaire, où se laissent voir, à l’état vif, les dons les plus singuliers de Roth.
Le titre d’abord intrigue. Panoptikum ne renvoie pas seulement, comme on pourrait le croire, à l’idée benthamienne d’un dispositif de surveillance. En allemand, le mot évoque aussi un musée de figures, un théâtre de silhouettes, un cabinet de curiosités, parfois même un musée de cire. Roth en tire une image mobile, presque magique : celle d’un monde offert au regard sous forme de personnages, de scènes, de décors, de types sociaux, de lieux de passage. Le sous-titre français, Personnages et décors, dit bien cette double attention : aux êtres, mais aussi aux cadres qui les révèlent.
Le livre rassemble vingt-huit textes répartis en trois ensembles — “Villes”, “L’Hôtel”, “Voyages”. Cette composition n’a rien d’arbitraire. Elle dessine au contraire le véritable territoire rothien : non pas la stabilité bourgeoise, non pas l’installation, mais le passage, le séjour provisoire, le déplacement, la chambre louée, le hall, le train, la frontière, la modernité urbaine saisie dans ses coulisses autant que dans ses vitrines. Roth regarde le monde comme un grand théâtre d’apparitions : journalistes, employés, voyageurs, hôteliers, silhouettes de rue, figures entrevues dans l’agitation des villes ou dans la monotonie des itinéraires.
Mais il serait très insuffisant de réduire Panoptikum à un simple recueil de reportages ou d’esquisses. Ce qui frappe ici, c’est la manière dont Roth transforme l’observation journalistique en lecture morale du visible. Il ne décrit pas seulement ; il déchiffre. Un hôtel devient le microcosme d’une civilisation du provisoire ; une ville, l’expression entière d’un climat historique ; un voyage, l’épreuve des frontières visibles et invisibles d’une Europe en crise. Sous la légèreté apparente du feuilleton, quelque chose de plus grave s’élabore : une physiognomonie du temps.
On retrouve là le grand art de Roth : cette alliance presque miraculeuse de précision, de rapidité,
d’ironie douce et de mélancolie. Peu d’écrivains savent comme lui faire tenir dans une page une ambiance, une caste, un destin collectif. Il y a chez lui un sens rare du détail révélateur, une manière de faire surgir, derrière une scène modeste ou un métier sans prestige, tout un état du monde. C’est pourquoi ces proses brèves, loin d’être marginales dans son œuvre, en condensent au contraire plusieurs lignes de force : le goût des figures secondaires, l’attention aux mondes vacillants, la compassion sans pathos, et cette nostalgie d’une civilisation déjà menacée de dispersion.
La section consacrée à l’hôtel est sans doute l’une des plus belles. Roth, qui fut lui-même un homme d’hôtels, y trouve plus qu’un décor : une forme d’existence. L’hôtel devient chez lui le lieu exemplaire de la modernité précaire — un monde réglé par les arrivées et les départs, par l’anonymat tempéré de familiarité, par la coexistence de l’intime et du transitoire. On y sent déjà cette Europe des exils, des déracinements, des identités flottantes, dont Roth fut à la fois le témoin et l’une des consciences les plus aiguës.
La publication française de ce livre est donc précieuse. Elle permet de redécouvrir un Joseph Roth moins monumental peut-être que celui des grands romans, mais extraordinairement mobile, attentif, incisif : un maître de la prose courte, capable de faire d’un ensemble de “personnages et décors” bien davantage qu’un album d’époque. Panoptikum apparaît ainsi comme une sorte d’autobiographie indirecte du monde moderne — non pas le récit d’un moi, mais la traversée lucide d’une civilisation en éclats.
D’un livre à l’autre, on passe ainsi d’une Europe juive saisie dans ses formes historiques de dispersion, d’errance et d’instabilité, à un autre foyer de permanence : celui de la mémoire hassidique, de la voix transmise, du récit sauvé de l’oubli. Avec Les contes hassidiques de mon père, traduction française de The Blind Angel – New Old Chassidic Tales, aux éditions de l’Antilope, Joshua Halberstam ne nous offre pas un simple recueil de récits traditionnels, mais la restitution d’une parole ancienne, familière, fervente, longtemps portée par la voix paternelle avant de trouver dans l’écriture une nouvelle hospitalité. L’Antilope présente ce volume de 418 pages comme l’héritage des histoires que l’auteur entendait, enfant, racontées en yiddish à la radio new-yorkaise par son père Tovia Halberstam, descendant de grandes dynasties hassidiques.
Ce qui touche ici, d’emblée, c’est la nature même de cette transmission. Nous ne sommes pas devant une collection de curiosités pieuses ni devant un conservatoire du pittoresque. Ces contes viennent d’un monde où l’on pensait encore que raconter pouvait sauver quelque chose — non seulement divertir, instruire ou édifier, mais maintenir vivant un certain rapport au mystère, à la communauté, à la détresse humaine, à la bonté, à l’ironie, à la présence de Dieu dans les plis les plus pauvres de l’existence. De la voix du père au livre du fils, quelque chose se transmet qui n’est pas seulement un héritage, mais une respiration.
Ces pages s’inscrivent d’ailleurs dans une lignée de fidélité où l’on aimerait faire une place à Elie Wiesel, écrivain du désastre mais aussi, on l’oublie parfois, l’un des grands écrivains modernes du hassidisme, lui qui sut retrouver, dans Célébration hassidique, la chaleur des légendes, la gravité lumineuse des maîtres et cette manière proprement juive d’accorder la mémoire, le récit et l’âme.
C’est sans doute ce mélange qui fait le prix de tels récits : une gravité qui ne s’alourdit jamais en pesanteur, une sagesse qui passe par l’anecdote, le sourire, l’étrangeté, parfois même par une sorte de malice sacrée. Le hassidisme, lorsqu’il parle par contes, sait que l’âme humaine n’avance pas à coups de concepts, mais par images, paraboles, figures, rencontres, épreuves, illuminations fugitives. On y entre comme dans une maison où les pauvres, les rêveurs, les savants, les simples d’esprit et les justes un peu fous auraient encore droit de cité. Et c’est précisément cela qu’un livre comme celui-ci semble vouloir remettre entre nos mains : non une doctrine, mais une manière habitée d’être au monde, peuplée de figures animées par l’humour, la sagesse et les luttes humaines.
Il faut aussi dire combien cette parution trouve naturellement sa place au catalogue de l’Antilope. Depuis sa création par Anne-Sophie Dreyfus et Gilles Rozier, la maison publie des textes qui rendent compte de la richesse et des paradoxes de l’existence juive ; les littératures yiddish et hébraïque y occupent une place essentielle, sans exclusive. On ne peut que saluer ici le travail magnifique de Gilles Rozier, écrivain, traducteur du yiddish et de l’hébreu, ancien directeur de la Maison de la culture yiddish, qui n’a cessé de faire passer, avec d’autres dont la grande Rachel Ertel, des voix, des mémoires, des imaginaires d’une langue à une autre, d’un monde à un autre. Dans un paysage éditorial souvent soumis aux modes et aux emballements de saison, l’Antilope poursuit une tâche plus profonde : soustraire à l’oubli ce qui pourrait n’être plus qu’archive, et le rendre à nouveau lisible, sensible, fraternel.
L’antisémitisme, ce vieux poison que l’on croyait éradiqué de notre culture politique, connaît un regain de vigueur. Il est devenu, en Europe comme en Amérique, le signe distinctif de la gauche islamoprogressiste, et depuis le 7 octobre, son talisman. Dans un contexte historique où la judaïté et la communauté juive sont à nouveau victimes d’ignorance, de violence et d’amalgames, cette fidélité éditoriale revêt une importance particulière. Elle est à la fois courageuse, responsable et indispensable. Publier de tels livres aujourd’hui, ce n’est pas seulement préserver un patrimoine, c’est défendre la possibilité même d’une présence, d’une parole et d’une transmission.
Il faut ajouter que cette transmission trouve ici, en français, un relais précieux. La traduction est
confiée à Laurence Kiéfé, et l’on voudrait saluer cette médiation essentielle : de tels récits demandent non seulement de la justesse, mais une oreille, un tact, une capacité à faire passer d’une langue à l’autre quelque chose du grain de la voix, de la ferveur, de l’humour et de la simplicité inspirée qui les portent. Elle participe, elle aussi, à cette chaîne de passeurs sans laquelle aucune mémoire littéraire ne parvient jusqu’à nous.
Il y a, dans cette fidélité éditoriale, quelque chose de très émouvant. Défendre la culture juive par ses littératures, yiddish ou hébraïque notamment, ce n’est pas seulement préserver un patrimoine : c’est redonner souffle à des formes de vie, à des inflexions de conscience, à des manières de rire, de souffrir, de prier, d’interroger le destin. Un tel travail ne relève ni de la commémoration sèche ni de la dévotion patrimoniale ; il consiste à faire en sorte que des livres continuent de parler au présent. Et c’est bien ce que promet ce volume de Joshua Halberstam : des récits issus d’un monde ancien, certes, mais encore capables de nous atteindre par leur chaleur humaine, leur tremblé spirituel, leur simplicité riche de siècles.
On accueillera donc Les contes hassidiques de mon père comme on accueille une lumière venue de loin : non une lumière éclatante, démonstrative, mais une clarté transmise de main en main, de voix en voix, qui a traversé les pertes sans renoncer à éclairer. Grâce à Joshua Halberstam, grâce à Laurence Kiéfé, grâce aussi à Gilles Rozier et aux éditions de l’Antilope, ces voix ne nous arrivent pas comme des ombres, mais comme des présences.
Avec Ossip Mandelstam, c’est encore une autre modalité de la survivance qui s’impose : non plus le monde juif saisi dans ses formes d’errance ou dans la chaleur de la transmission, mais la parole poétique elle-même, poursuivie, reléguée, presque enterrée vive, et pourtant maintenue dans son intensité la plus haute. La reparution des Cahiers de Voronej au Bruit du temps n’a rien d’un simple retour de catalogue : elle redonne corps à l’une des voix les plus bouleversantes du XXe siècle, à une œuvre née au plus près de la relégation, de la pauvreté, de l’étouffement historique, et qui pourtant ne renonce jamais à la souveraineté du chant.
Écrits dans les années d’exil à Voronej, ces poèmes portent la marque d’une existence acculée,
presque ensevelie sous le poids de la persécution stalinienne, mais aussi celle d’une intensité intérieure exceptionnelle. Rien ici de la plainte pure ni de la lamentation abandonnée à elle-même : la détresse y est transfigurée par une vigilance poétique extrême, par une respiration qui cherche à remonter à la surface, par une langue qui demeure souveraine, mobile, traversée de réminiscences, de visions, d’échos venus de Dante, de Goethe, de Villon ou des poètes espagnols. Chez Mandelstam, la poésie n’est jamais un refuge décoratif ; elle est acte de survie, fidélité à ce qui, dans l’homme, ne consent pas tout à fait à l’écrasement.
Ce qui saisit dans ces Cahiers, c’est cette alliance presque insoutenable entre l’ensevelissement et l’élan. Le poète y apparaît comme un être cerné de peur, de fatigue, de dénuement, mais dont la parole continue de porter plus loin que sa propre condition. Une musique de l’usure et du quotidien y affleure, mêlée à des nostalgies du Sud, à des échappées de lumière, à des promesses fugitives, comme si l’âme blessée persistait malgré tout à chercher son ciel. Il y a là un miracle de résistance intérieure, mais sans emphase, sans héroïsme fabriqué : seulement la ténacité du poème, sa faculté de rester vivant quand tout semblait devoir lui être retiré.
Le Bruit du temps d’Antoine Jaccottet, qui accompagne depuis longtemps avec exigence l’œuvre de Mandelstam, offre ici une nouvelle édition bilingue portée par le travail de Jean-Claude Schneider et d’Anastasia de La Fortelle, suivie du témoignage de Natalia Chtempel. Cette parution redonne à ce livre sa pleine gravité, mais aussi sa proximité humaine. Car les Cahiers de Voronej ne sont pas seulement un grand livre de poésie russe : ils comptent parmi les témoignages les plus saisissants de ce que peut la poésie quand elle devient l’ultime réserve de souffle, de mémoire et de dignité.
À cette reparution des Cahiers de Voronej répondra d’ailleurs, au Bruit du temps, la parution le 17 avril prochain du Troisième Livre de Nadejda Mandelstam, dernier volume de ses mémoires, inédit en français. Ce n’est pas un simple complément documentaire, mais l’autre versant de cette aventure spirituelle et tragique : non plus seulement la voix du poète traqué, mais celle de la femme qui consacra sa vie à sauver son œuvre, à en défendre la mémoire, à en transmettre le feu. Qu’un tel livre paraisse aujourd’hui prolonge heureusement la présence de Mandelstam dans notre langue : il rappelle qu’autour des grandes œuvres il y a parfois, dans l’ombre, une fidélité, une intelligence, un courage sans lesquels elles n’auraient peut-être pas survécu.
Ainsi se dessinent, d’un livre à l’autre, quatre manières pour une voix juive de traverser l’histoire sans se laisser réduire au silence : chez Roth, par l’attention aux êtres de passage et aux civilisations fragiles ; chez Halberstam, par la transmission fervente d’une mémoire incarnée ; chez les Mandelstam, par l’insurrection nue du poème contre l’écrasement totalitaire. Quatre livres, quatre timbres, quatre fidélités. Et peut-être une même leçon, discrète mais tenace : ce qui paraît le plus menacé est parfois ce qui dure le plus longtemps dans la conscience des hommes.
Panoptikum – Personnages et décors de Joseph Roth, précédé de Hommage à Joseph Roth par Stefan Zweig, traduit de l’allemand par Louis Gehres, coll. « Les Vies imaginaires » n° 26, éditions Arfuyen, 2026 (18 €).
Les contes hassidiques de mon père de Joshua Halberstam, traduit de l’anglais (États-Unis) par Laurence Kiéfé, éditions de l’Antilope, 2026 (24 €).
Cahiers de Voronej d’Ossip Mandelstam, édition bilingue, traduction et appareil critique de Jean-Claude Schneider et Anastasia de La Fortelle, suivi de L’Exil à Voronej par Natalia Chtempel, coll. « Poésie en poche », éditions Le Bruit du temps, 2026 (13 €)
Le Troisième Livre de Nadejda Mandelstam, traduit du russe et présenté par Jean-Claude Schneider et Anastasia de La Fortelle, éditions Le Bruit du temps, en librairie le 17 avril 2026 (26 €). LRSP (livres reçus en service de presse).
Illustrations : (en médaillon) “Green Violinist” (1923-1924) de Marc Chagall – dans le billet : éditions Arfuyen – éditions de l’Antilope – éditions Le Bruit du temps.
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