Je lis, traduite sur la page FB de Jean-Pierre Vidal (merci à lui), une phrase de Guido Ceronetti que les éditions Adelphi ont placée au dos de Un tentativo di colmare l’abisso — Lettere 1968-1996 (2014). Elle date de 1983, et il l’écrivait ailleurs, en rendant compte de La rovina di Kasch de Calasso : c’est en commentant un livre qu’il décrit la « bande néo-gnostique » que formait alors la galaxie Adelphi, cette grande maison d’édition milanaise. Il en fait le portrait avec la tendresse qu’on n’a que pour les siens : divergentes, les initiations, les maîtres, les voies, les vénérations ; commun, le but — se sauver soi-même comme fin de la pensée, obtenir « le salut par la connaissance ». Et pour y parvenir, un plaisir qu’il tient pour l’un des plus grands qui soient : repenser sans fin les pensées transmises, contempler purement les textes, « s’abandonner au vertige du commentaire ».
On croit tenir un aveu. Voilà, se dit-on, la chose nommée par celui-là même qui l’aime : la glose promue au rang de salut, le commentaire devenu le lieu où l’on habite. Il suffirait de retourner la phrase pour en faire un chef d’accusation. La tentation est grande. Je l’ai eue.
Et la contemplation pure semble achever la démonstration : qui contemple purement un texte le tient à distance, posé sous la lampe. Mais Ceronetti a pris une précaution, et c’est elle qui m’arrête. Il ne dit pas seulement le vertige et la contemplation ; il dit ce que cette lecture n’est pas : « non pas passive, non pas détachée ». Le reste file en adjectifs qui n’ont rien de la glose — « furieuse, ruisselante, implacable, incessamment créatrice ». Le dernier défait le premier : on ne contemple pas purement en créant sans cesse. On ne parle pas ainsi d’un objet qu’on tient à distance. On parle ainsi de quelqu’un.
Toute la différence est là, et elle ne tient qu’à une négation. Commenter n’est pas le mal. Il existe un commentaire qui demeure une adresse, où le texte reste un vis-à-vis, quelqu’un à qui l’on répond, avec qui l’on se fâche, dont on attend quelque chose. Ceronetti traduisant Job ou le Qohélet ne parle pas de Job : il lui parle. Le vertige qu’il décrit est celui qu’on éprouve devant un interlocuteur, non devant une pièce à conviction.
La bascule est ailleurs. Elle a lieu le jour où il ne reste plus que des livres à qui parler. Non pas quand on commente, mais quand le commentaire est devenu la seule adresse encore disponible, et que le monde a glissé à la troisième personne — décrit, référencé, expliqué, jamais interpellé. On peut lire furieusement toute une vie sans avoir jamais cessé de dire tu. On peut aussi n’avoir plus, hors de la bibliothèque, personne à tutoyer. Rien ne distingue les deux du dehors : même bibliothèque, même patience, même main sur la page.
Il s’est trouvé, dans cette galaxie, quelqu’un pour tenir la position la moins commentable de toutes. Sergio Quinzio, adelphien de la première heure, croyait à la résurrection de la chair, c’est-à-dire au refus pur et simple du salut par la connaissance. On n’est pas sauvé par ce que l’on sait. On est sauvé par une promesse faite à un corps, et mal tenue : de là son “espérance désespérée”. Vingt-huit ans durant, trois cent quarante-six lettres, il aura correspondu avec Ceronetti sans que l’écart se réduise. L’abîme, du reste, n’était pas seulement entre eux : il passait par ce contact avec le sacré et la parole, qui ne fut jamais pour l’un ni pour l’autre une communion, mais une contamination.
Leur volume a paru chez Adelphi en 2014, établi par Giovanni Marinangeli et préfacé par Ceronetti,
sous un titre qui dit d’avance l’échec : une tentative de combler l’abîme. Le titre n’est pas de l’éditeur : il vient d’une phrase de Quinzio, dans sa deuxième lettre. L’aveu est de sa main, et dès le seuil. Ceronetti reprochait à Quinzio son indifférence à la philologie ; Quinzio reprochait à Ceronetti de traiter l’Écriture comme de la littérature. Le texte comme objet, ou le texte comme adresse : le débat n’a pas d’issue, il a seulement des lettres.
Et pourtant l’œuvre que Quinzio tenait pour la sienne est un commentaire de la Bible en quatre volumes. Il aura passé ses années de retrait à commenter, lui qui n’attendait rien de la connaissance. Ce n’est pas une contradiction. C’est la preuve, s’il en fallait, qu’un commentaire peut n’être pas une glose. Le sien ne cherchait pas à savoir ; il attendait. Il avait d’ailleurs voulu l’écrire vite, en finir ; le travail s’est allongé, les pages ont proliféré, et il a fini par lire dans cet allongement la figure même de ce qu’il commentait — l’ajournement continuel du salut promis. Le livre a pris la forme de l’attente. On peut écrire quatre volumes pour dire qu’on attend quelqu’un — c’est peut-être la seule manière de le dire longtemps.
Reste la question que je ne sais pas trancher, et qui ne me lâche plus : à quoi reconnaît-on, du dedans, qu’on attend encore ?
Illustrations : (en médaillon) photographie de Sergio Quinzio et Guido Ceronetti ©️éditions Adelphi.
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