
C’est en cheminant le long des berges de la Vienne, dans ma ville natale de Châtellerault, que m’est revenu ce passage de Marcel Proust : « Celui qui veut entretenir en soi le désir de continuer à vivre et la croyance en quelque chose de plus délicieux que les choses habituelles, doit se promener ; car les rues, les avenues, sont pleines de Déesses. »
La phrase, glissée presque incidemment dans La Prisonnière, pourrait passer pour un conseil aimable, une recommandation d’hygiène morale. Elle a l’apparence d’une sagesse douce, presque anodine. Et pourtant, elle engage bien davantage qu’un simple éloge de la marche. Elle touche à l’un des gestes les plus ambigus de l’existence : se promener.
Car se promener n’est pas marcher pour aller quelque part. C’est précisément marcher sans nécessité, sans finalité mesurable. La promenade commence là où la marche cesse d’être un moyen. Elle suppose une disponibilité singulière : celle de ne pas savoir ce que l’on cherche. Dans cette suspension du but, quelque chose se relâche. Le promeneur s’autorise à sortir du régime où le temps est constamment compté, mesuré, rentabilisé. La promenade n’est pas une pause dans l’existence : elle est une autre manière de l’habiter.
Un après-midi d’hiver le long de la Vienne suffit à en faire l’expérience. Le chemin longe l’eau lente, frôle les herbes basses, contourne les îlots de gravier et les troncs couchés par les crues anciennes. Le froid saisit d’abord le corps, puis le desserre. La rivière, parfois figée aux bordures, parfois encore mobile en nappes sombres, déroule un murmure continu. Le silence n’est pas absence, mais travail. Il libère, au rythme régulier de la marche, les pensées perdues, les idées négligées, les sentiments sans nom. Le temps cesse de s’imposer de l’extérieur : il épouse le pas.
Alors quelque chose bascule. Le promeneur, à la fois introspectif et attentif au monde, éprouve le sentiment paradoxal d’être non seulement observateur, mais observé. Le fleuve, les arbres, les rives semblent le regarder à leur tour. Le paysage cesse d’être objet : il devient présence. La promenade consiste alors à accepter d’entrer dans ce regard, d’y être accueilli sans y être convoqué.
Sujet et acteur de la marche, je deviens pourtant l’objet de la promenade. Car on marche sur Rome, on court vers une victoire. Mais on se promène. Verbe pronominal, qui désigne une activité gratuite, mais surtout réflexive : je subis autant que j’effectue l’action. Se promener, c’est accepter d’être soi-même pris dans l’action, rendu aux choses du monde que l’on contemple et qui, silencieusement, vous contemplent.
Cette réversibilité trouve un éclairage décisif dans l’étymologie. Le latin prominare, d’où vient notre mot « promenade », signifie « faire avancer, pousser en avant », et s’emploie notamment pour les animaux que l’on mène sur un chemin. Se promener, ce n’est donc pas seulement flâner : c’est éprouver, sous une forme pacifiée, notre condition animale. Sentir l’animal que nous sommes poussé en avant le long de la berge, porté par une impulsion plus que par une intention. Le corps avance, la pensée suit.
Sur les rives humides de la Vienne, les traces dans la boue — d’oiseaux, de chiens, parfois de bêtes nocturnes — rappellent cette continuité silencieuse du vivant. Et lorsque apparaissent quelques silhouettes, un pêcheur immobile, marcheurs ou joggers au rythme mécanique, on a le sentiment réconfortant d’appartenir à une scène plus vaste que soi.
Nous quittons finalement la berge sans brutalité, sans conquête. Nous emportons avec nous une part apaisée du monde. Pendant quelques heures, notre existence s’est fondue dans celle de l’être qui passe, et qui se surprend à appartenir au paysage qu’il traverse.
C’est pourquoi la phrase de Proust résonne avec une force intacte. Elle ne parle pas seulement de marche, mais d’une éthique du déplacement fondée sur la disponibilité et l’acceptation lucide de ce qui, en nous, pousse en avant sans justification. À l’heure où l’existence se confond avec une succession de parcours optimisés et de récits prémâchés, la promenade demeure l’un des derniers gestes improductifs tolérables — à condition de ne pas en attendre de résultats. Elle ne sauve rien, ne guérit rien, ne promet rien. Mais elle empêche, parfois, que la vie se réduise entièrement à ce qu’on en fait.
Illustrations : (en médaillon et dans le billet) photographies ©️LeLorgnonmélancolique.
Lire ce qui n’a jamais été écrit.

Et pourtant ce matin je me suis promené, j’ai musardé, j’ai flâné … pour aller acheter le pain. Ou joindre l’utile et l’agréable.
Cher Serge, c’est peut-être ainsi que la promenade sauve encore sa part de grâce : lorsqu’elle se glisse sous le prétexte modeste d’une baguette à aller chercher. L’utile donne l’alibi, mais c’est l’agréable qui, en douce, mène la danse…
🙂