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Les petites saletés de Monsieur Panado

Patrick Corneau

J’ai relu récemment Les fruits du Congo d’Alexandre Vialatte et le personnage de Monsieur Panado, personnage maléfique du roman (“stupide, machinal, sordide et tatillon”), m’a paru être une préfiguration des sinistres clowns (suivez mon regard…) qui prétendent aujourd’hui régir le monde par la voie du chaos.

Car Panado n’est pas seulement un personnage secondaire, encore moins un simple croquemitaine d’enfance. Il est une figure de pressentiment, l’un de ces êtres romanesques qui débordent leur rôle pour venir rôder dans le réel. Chez Vialatte, l’enfance n’est jamais un âge d’or, mais un poste avancé de sensibilité : on y perçoit avant les autres ce qui menace, ce qui se prépare, ce qui cherche une forme. Panado appartient à cette catégorie. Il est vu avant d’être compris. Figure énigmatique et protéiforme, il hante l’univers vialattien bien au-delà des Fruits du Congo. On le rencontre déjà dans Battling le ténébreux (1928), le premier roman de Vialatte, puis dans la nouvelle Les tours de Monsieur Panado (1933), avant qu’il ne déploie toute son ombre maléfique dans ce grand roman de l’adolescence publié en 1951, qui faillit obtenir le Goncourt face à Julien Gracq.

Les jeunes collégiens protagonistes du roman ont fondé dans un grenier une sorte de club baptiséLes Plaisirs de Corée”. Un grenier : lieu d’enfance par excellence, laboratoire du secret, réserve de signes. Sur les murs, deux inscriptions : “Menteurs, soyez précis” et “N’abusez pas de vos torts”. Maximes ironiques, presque ludiques, mais d’une justesse redoutable. Elles me paraissent s’appliquer aujourd’hui avec une exactitude involontaire aux insupportables histrions qui prétendent gouverner le monde par la désinvolture, l’outrance et le chaos. Le grenier des garçons devient alors, rétrospectivement, un observatoire moral.

C’est là que Panado commence : comme un nom, une rumeur, une invention collective. On le prononce pour rire, on le répète comme une scie, on s’en sert comme d’un mot de passe. Panado est d’abord une fabrication du groupe, un personnage imaginé pour donner corps à une inquiétude diffuse, à une peur sans objet clair. Il fonctionne comme un bouc émissaire, un point de condensation où projeter ce qui dérange, ce qui effraie, ce qui excède l’entendement enfantin. Dire “Panado”, c’est croire maîtriser ce qui inquiète. Vialatte emploie d’ailleurs le terme de “mythologies” pour décrire ces créations issues de l’imagination enfantine, nourries par la propagande coloniale et les mirages de la gloire.

Mais Panado, très vite, cesse d’obéir. La fiction se met à vivre. Le grotesque s’épaissit. Panado apparaît « au moment où la lumière du jour et les lampions se contrastent », dans cette heure trouble où le réel vacille. Les adolescents en ont fait « le custode del Grande Segreto », le gardien du Grand Secret. Mais quel secret ? Celui de la méchanceté ordinaire du monde, de ces « petites saletés mélancoliques qui feraient de la vie, si on n’aimait pas rire, une pauvre et répugnante misère ». Il appartient à cette catégorie de figures kafkaïennes que Vialatte décrit lui-même avec une précision glaçante : « Mystérieux, familiers, facétieux, écrasants, déformations du père, ils entraînent la panique. Ce sont des guignols qu’on respecte, d’une injugeable majesté. » Tout est là : le rire, la peur, la soumission. Le grotesque n’atténue pas le mal : il le rend acceptable.

On songe ici irrésistiblement au Père Ubu d’Alfred Jarry. Même ventre, même bêtise souveraine, même mélange d’absurde et d’autorité. Ubu, avec sa cruauté naïve et son appétit démesuré, incarne la démesure du pouvoir réduit à ses instincts les plus bas, qui ouvrait son règne par un retentissant “Merdre !” et proclamait la “Physique” comme science de ses “solutions imaginaires”. Mais là où Ubu hurle, Panado tamponne. Là où Ubu appartient encore au carnaval, à la farce explosive et triomphait dans sa bouffonnerie tonitruante, Panado relève déjà d’un grotesque refroidi, bureaucratisé. Panado est, en un sens, un Ubu passé par Kafka : le pouvoir grotesque n’est plus scandaleux, il est fonctionnel. Il ne se contente plus de faire rire ou frémir ; il dure, il s’installe, il s’organise. Monsieur Panado opère plus sournoisement, plus mécaniquement, dans le registre du tatillon et du sordide. Il a ses sbires et c’est l’assomption du (de la) petit (petite) chef (cheffe) ! Chez Jarry comme chez Vialatte, le rire est indissociable de l’angoisse. Ubu fait rire par son outrance, mais il fait aussi peur, car il révèle la fragilité des normes sociales et la facilité avec laquelle l’ordre peut basculer dans le chaos. Vialatte a d’ailleurs illustré la couverture d’un ouvrage critique qui lui était consacré par un dessin intitulé “L’Ubu dansant”, témoignant de sa familiarité avec cette généalogie des monstres burlesques qui hantent notre modernité.

Panado amuse comme amuse le diable dans les mystères médiévaux. Il fait rire parce qu’il serait insupportable sans ce masque. Le comique devient la dernière forme moderne du sacré négatif. Ce n’est pas un hasard si Panado est à la fois stupide et tatillon, machinal et sordide : il incarne un mal sans grandeur, sans transcendance, un mal administratif, collé au monde, à ses règlements, à ses manies. Vialatte, bien avant Hannah Arendt et son concept de “banalité du mal”, avait saisi cette vérité terrible : le vrai visage du mal moderne n’est pas celui du monstre romantique, mais celui du petit fonctionnaire consciencieux, du bureaucrate appliqué qui tamponne les dossiers sans jamais lever les yeux. Alain Schaffner, éminent spécialiste de Vialatte et professeur à la Sorbonne Nouvelle, a consacré une étude à cette figure qu’il qualifie de “monstre métaphysique”. Schaffner analyse comment Vialatte crée des « figures tutélaires – personnages issus de l’imagination des enfants ou adolescents », dont Monsieur Panado représente la forme « plus ténébreuse et moins érotique » que la grande négresse de l’affiche. Ces figures allégoriques font du roman « une sorte de fiction au carré où les personnages chimériques deviennent eux-mêmes producteurs des fictions dans lesquelles ils finissent par se perdre ».

Car Monsieur Panado cristallise « les sourdes angoisses d’une civilisation désorientée, sa cruauté latente ». Il est ce « mauvais génie, occupé à briser les destins », qui s’acharne particulièrement sur Frédéric, le jeune héros épris de la mystérieuse Dora. Frédéric, « paré du prestige de Dora, de son accordéon et de ses aquarelles, auréolé de son melon », n’a pas vu l’ombre de Monsieur Panado se profiler. Il mourra victime du triple mirage de la grandeur, de la gloire et de l’exotisme que l’affiche coloniale – cette magnifique négresse portant des citrons d’or, promesse de l’aventure et de la poésie de l’existence – avait fait miroiter à ses yeux d’adolescent.

Et surtout, Panado ne disparaît pas avec l’enfance. Il ne se dissout pas dans la nostalgie. Il change de régime. Le roman franchit alors un seuil décisif. Panado quitte le grenier et les rumeurs pour entrer dans l’organisation, la carrière, la fonction. Lorsqu’il devient “chef de bureau à Bergen-Belsen”, la farce se glace. Le grotesque se fige. Le monstre n’est plus une anomalie : il est un rouage de l’horreur. Il ne gesticule plus, il classe. Il ne vocifère plus, il applique. À cet instant, Les Fruits du Congo cessent d’être un roman de l’enfance pour devenir un roman du XXᵉ siècle. Ce que l’enfance avait pressenti sous forme de légende, l’Histoire l’accomplit sous forme de procédures. Panado n’était pas une fantaisie : il était une préfiguration. Le mal moderne ne se présente pas toujours sous les traits tragiques du tyran ; il avance souvent grimé en bouffon, bardé de certitudes, sûr de son bon droit, administrateur du désastre.

Vialatte consacre à ce personnage défini par sa nullité, son “néant”, un épilogue monumental de plus de soixante pages, ce qui témoigne de son importance capitale dans l’économie du roman. Un critique anglophone, quelque peu dérouté, note que cet épilogue « ne cesse de revenir sur Monsieur Panado, personnage mythique qui semble représenter alternativement le destin, le mal et une multitude d’autres concepts ». Cette polysémie n’est pas une faiblesse : elle est au cœur de la puissance d’évocation du personnage. Vialatte, dans ses chroniques ultérieures pour La Montagne, ne cessera de traquer ces manifestations du « monstre historique », ces « polichinelles » qui font et défont l’Histoire en laissant derrière eux un sillage de désolation. Pierre Desproges, grand admirateur de Vialatte, saluait en lui un « humour plus subtil, plus tendre et plus désespéré qu’un la mineur final dans un rondo de Satie ». C’est dans ce registre du rire triste que s’inscrit Monsieur Panado : une façon de conjurer l’angoisse en donnant un visage, fût-il grotesque, aux forces obscures qui régissent nos existences.

Relire Panado aujourd’hui, ce n’est pas faire œuvre de nostalgie littéraire, mais d’hygiène mentale. Car le monde contemporain semble avoir élevé au rang de méthode ce que Vialatte n’avait encore saisi qu’à l’état de pressentiment. Le grotesque n’est plus une déviation : il est devenu une norme. La bêtise ne se cache plus : elle s’organise. Le chaos n’est plus une menace : il est un programme, une stratégie. Les monstres ne sont pas toujours grandioses et terrifiants. Parfois, ils sont mous, médiocres, tatillons. Ubu et Panado nous rappellent que le pire n’est pas toujours spectaculaire : il peut être trivial, quotidien, presque invisible. Le vrai génie de Vialatte et de Jarry, c’est d’avoir compris que les pires cauchemars ne viennent pas toujours des ténèbres, mais de la lumière crue d’un bureau, d’un timbre sec sur un document, d’une signature apposée sans remords.

Nous vivons désormais sous le règne de Monsieur Panado, démultiplié, mondialisé, professionnalisé. Ce sont toujours des guignols qu’on respecte – et qu’on élit parfois. Ils ne crient plus dans le vide : ils signent des décrets face aux caméras, ils invectivent, menacent sur les réseaux sociaux. Ils ne gesticulent plus : ils administrent. Ils n’ont même plus besoin de mentir avec talent : ils confondent l’outrance avec la vérité et la vulgarité avec la force. Ils promettent des fruits exotiques – les “fruits du Congo” – et ne livrent que du vent, parfois de la mort.
Les collégiens de Vialatte avaient inventé Monsieur Panado pour nommer l’innommable : cette part du monde – et de nous-mêmes – qui se complaît dans la destruction mesquine, dans ce que l’auteur appelait une “petite saleté mélancolique”. Aujourd’hui encore, il nous faut nommer nos Panado contemporains, ces bouffons sinistres qui transforment la scène politique en théâtre de l’absurde, où la tragédie avance masquée sous les grimaces de la comédie.

Rendons donc la vie dure à tous les Monsieur Panado et à tous les Père Ubu de la Terre ! Non en les caricaturant – ils s’en chargent très bien eux-mêmes – mais en leur opposant ce qu’ils redoutent le plus : l’exactitude, la mémoire, la lucidité. Et rappelons-leur, depuis le grenier de l’enfance, ces deux maximes qu’ils n’ont jamais cessé de bafouer : menteurs, soyez précis et n’abusez pas de vos torts.
Car si Vialatte et Jarry nous ont appris une chose, c’est que ces guignols ne disparaissent jamais d’eux-mêmes. Ils changent d’apparence, se rendent fréquentables avec un costume et une cravate, apprennent à durer*. Les catastrophes commencent toujours ainsi : par des pitres qu’on trouve amusants, par des Panado qu’on laisse passer, par des Ubu qu’on tolère – jusqu’au jour où le rire se tait, et où il ne reste plus que le bruit sec des tampons.

Et c’est ainsi qu’Alexandre est grand.

* Moraliste hanté par le mystère du mal, qu’il a incarné en Monsieur Panado, Vialatte dans ses dernières années avait le sentiment qu’à nouveau, comme dans l’Allemagne de sa jeunesse, “le sadisme […] a pris bonne conscience” et “tient le haut du pavé” (“Sous le signe de Léviathan”, 14 juin 1970, Chroniques de La Montagne).

Illustrations : (en médaillon) “Monsieur Panado”, aquarelle originale de Jean Aubertin. Dans le billet : couverture de l’édition chez France-Loisirs, collection “L’autre bibliothèque”, en 2003.

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Patrick Corneau