Patrick Corneau

Suite et fin du florilège de vacheries claudéliennes extraites de son Journal (Gallimard) par Suzanne Julliard dans son Anthologie de la prose française aux Éditions de Fallois (2015) :

Au XIXe siècle c’est l’hécatombe !
A propos de Sainte-Beuve, après avoir évoqué les questions que se pose le critique pour « cerner » un auteur, il conclut :
« C’est simplement inepte. Tous ces détails n’ont qu’une importance secondaire ou nulle et peuvent aussi bien induire en erreur. Il faut juger un écrivain par sa vocation, par la chose essentielle qu’il a à dire et autour de quoi s’arrange tout le reste […]. Quand il y a une sottise à dire on peut toujours compter sur S[ainte]-B[euve]. Et quel style ! « Comment était-il affecté au spectacle de la nature ! » [c’est l’une des questions sur un auteur, formulée en ces termes par le critique] » (II, 303).
Claudel n’aime pas Stendhal :
« Cf. le récit de la bataille de Waterloo par cet idiot de Stendhal, idole des pions, et celui de la bataille d’Austerlitz, Napoléon réunissant tous ses hommes, gradés et soldats, et leur expliquant ses plans, ce qu’ils ont à faire. Le succès de Stendhal auprès des pions vient de ce qu’ils sont des refoulés et des besogneux. Les succès de Sorel auprès des belles dames, ils s’y identifient. C’est le genre de victoires qu’ils rêvent. Tous les romans français : apologie du Raté » (II, 69).
Il n’aime pas non plus Vigny :
« Lu les fragments de prose et le Journal d’un Poète d’Alfred de Vigny. C’est étonnamment mal écrit. Prétentieux et triste. Esprit rongé par l’ennui et par l’impuissance. Rien de plus triste que le spectacle d’un homme qui voudrait tellement être un poète et qui ne l’est pas » (I, 426).
Claudel n’est jamais tendre avec Hugo ! Ils ne sont pas sans points communs dans la démesure, et on ne peut plus douter qu’il se compare à lui lorsqu’il se livre à un étrange rapprochement à propos de leurs fronts respectifs :
« Chez Victor Hugo tout est sacrifié au front, cette façade impressionnante sur laquelle s’enfoncent des yeux ténébreux, non seulement étrangers à la joie, mais qui l’excluent. Le reste de la figure tombant, hagard et presque désespéré. Chez moi le front n’est qu’une partie visible du globe crânien avec lequel il ne fait qu’un » (II, 696).
Il expédie son œuvre en deux mots : « Sa poésie sonne le vide et le caverneux » (II, 695).
Une phrase suffit parfois à régler leur compte à plusieurs écrivains à la fois !
« […] Barrès était un pusillanime, un faible, un respectueux. Tous ces buffles du XIXe siècle, les Taine, les Renan et les autres lui en imposaient prodigieusement. Vacillant, mondain, incapable de prendre support sur lui-même » (II, 484).
Et il n’est pas tendre même pour ceux d’entre eux qu’il fait profession d’aimer :
« Pourquoi le style de Péguy est-il si fatigant. Pas seulement à cause du piétinement et des répétitions. Mais toute lecture fait un certain bruit dans la tête, parfois presque insensible… parfois un ronronnement berceur… Mais Péguy fait un vacarme épouvantable. Il crie, il se démène. Il nous prend à partie. Non seulement il écrit tout haut, mais il écrit à tue-tête » (II, 436).
Un jugement en forme de sentence exécute sommairement tout un mouvement littéraire :
« Les surréalistes sont des imbéciles qui essaient de se faire prendre pour des fous » (II, 196).
Il a ce trait cruel au décès de Gide, avec qui il a correspondu pendant des années :
« Mort d’A[ndré] G[ide]. La moralité publique y gagne beaucoup et la littérature n’y perd pas grand-chose » (II, 764).
Il disait déjà :
« André Gide se figure qu’il est simple parce qu’il est plat et qu’il est classique parce qu’il est blafard. C’est un clair de lune sur un dépôt de mendicité » (I, 977).
Sur Valéry, ces aménités :
« On dit que Le Cimetière marin est un chef-d’œuvre. Oui, comme les chefs-d’œuvre du compagnonnage. Quelque chose de dur, sec, sans vibration, sans âme. Une mosaïque métallique dont les morceaux sont vissés, enfoncés l’un dans l’autre à coups de marteau » (II, 835).
Sur Sartre le simple mépris :
« J.-P. Sartre donne une pièce intitulée Le Diable et le Bon Dieu, qui se pose comme la contrepartie humaniste du Soulier de satin. Toutes les banalités habituelles » (II, 772).
Mais alors, qui trouve grâce ? Il faut citer, bien sûr, Rimbaud dont il s’est toujours réclamé, et aussi Balzac, sur lequel il ne tarit pas d’éloges, et puis leur adjoindre un écrivain nommé… Claudel.
« Représentation de L’Otage… C’est une grande pièce » (II, 44).
On doit, à cet égard, redire le mot étonnant, qui, mieux que tout autre, peint son rapport à son œuvre et son humour. Comme Jean-Louis Barrault lui faisait remarquer qu’il serait nécessaire d’introduire des modifications dans la Troisième journée du Soulier de satin, Claudel lui répondit : « Moi, je n’oserais pas ! »

Illustrations : Paul Claudel enlaçant le buste de Camille Claudel aux cheveux courts
(détail) par Auguste Rodin © Indivision Paul Claudel / Éditions de Fallois.

Prochain billet le 7 mai.

    1. Pardonnez-moi, Jean-Pierre, mais je ne vois pas beaucoup d’intelligence dans cette méchanceté. J’y vois beaucoup plus de bêtise et de mesquinerie (sur les surréalistes, sur Gide par exemple). Parfois la méchanceté est réjouissante, chez les Goncourt ou chez Georges Darien par exemple, mais chez Claudel, bof. Qu’il se soit si peu soucié de sa soeur géniale, de Camille, m’étonne encore moins qu’avant.

  1. Serge says:

    Il disait aussi en parlant du Soulier de satin.
    “Tout ce que vous n’allez pas comprendre dans cette œuvre est le plus important.”
    On touche là au génie dans le mépris des autres, la suffisance et l’estime de soi.

    1. Patrick Corneau says:

      Merci Serge pour la citation. D’accord avec votre remarque que je nuancerai pour ma part en disant que peut-être c’est une allusion à cette zone de l’incompréhensible qui s’appelle le mystère. Cela me rappelle cette subtilité du maître japonais Kita Minoru : « L’important, ce n’est pas de comprendre ou de ne pas comprendre, mais c’est la manière dont on ne comprend pas. »

      1. Serge says:

        Je connais une tripoté de mal comprenants qui vont se délecter de la formule de ce maître japonais.
        Et elle apaise mes doutes sur mon compte.

        1. Serge says:

          Quand on prend le risque de ressortir des mots charmants tombés en désuétude et méconnus des correcteurs d’orthographe, il vaut mieux les écrire correctement: une tripotée.

Répondre à editionstorticolis Annuler la réponse.

Patrick Corneau