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Estivales (8) Admirer (suite et fin)

Patrick Corneau

Quelques remarques admiratives sur l’admiration (suite et fin)

Nous pourrions faire des nôtres l’adage suivant : « Dis-moi qui tu admires, je te dirai qui tu es. » Nous pourrions. La pratique semble démontrer ici une pseudo-vérité. Ou plutôt une complexité qu’occulte la facilité de l’énoncé. Plus les admirations s’additionnent, se diversifient – et il semble qu’il soit dans la nature d’une admiration d’en appeler une autre – plus l’admirateur nous échappe, se liquéfie, se fantômise… Il disparaît dans la réticulation de ses admirations, dans leur prolifération rhizomatique – l’araignée disparaît dans sa toile. Danger ou réussite ? Échec ou génie ? Dilution dans l’excès de références, d’inspirations ou maîtrise du multiple dans le chatoiement des sources et des formes ? Si Rubens et Rembrandt admirent Titien, si Delacroix admire Raphaël et Rubens, Van Gogh Delacroix et Millet, Picasso, lui, admire presque tout le monde. Est-ce que l’œuvre de ce dernier en acquiert plus de force, plus d’autorité, plus d’évidence ? Je me garderai bien de trancher… Mais je pense à l’œuvre silencieuse et monomaniaque d’un Giorgio Morandi, au statisme vibrant de ses natures mortes, sans cesse reprises (et non répétées), toujours différentes. Comme issues, inspirées de la même et secrète source admirative.

Érasme n’avait que 423 livres dans sa bibliothèque, mais toute la sagesse de la civilisation antique s’y trouvait rassemblée. Rassembler, sélectionner, élire – des mots qui heurtent notre boulimie contemporaine, notre ivresse de la profusion, notre goût de la dispersion.
Une bibliothèque d’élection.
Une bibliothèque d’admirations choisies.
Une âme de peu d’admirations.
Érasme serait-il envisageable aujourd’hui ?

Poussons le raisonnement et allons à l’objection – deux sortes de lecteurs : les lecteurs de multiples livres et les lecteurs d’un seul livre. Le judaïsme, le christianisme et l’islam sont tous trois fondés sur un seul livre. Et une civilisation fondée sur un livre, c’est évidemment une chose merveilleuse. Mais si ce livre exclut d’autres livres, si, sur la foi de ce livre unique, on brûle les gens qui lisent ou écrivent d’autres livres, comme autrefois avec l’Inquisition, ou qu’on les tue ou les menace de mort comme aujourd’hui, alors la liberté, la liberté de choix, le pluralisme des options et des opinions n’ont plus grand sens.

C’est un cercle pernicieux. Lire, c’est choisir, mais pour pouvoir choisir il faut lire. Lire combien ? Jusqu’où ? Admirer c’est élire, mais pour pouvoir élire, il faut multiplier, expérimenter les admirations. Qui, quel sera notre guide ? Comment ne pas se perdre ?

J’en reviens à l’admiration. (Je me suis moins éloigné qu’il n’y paraît). Peut-on être l’homme d’une seule admiration ? Peut-on orienter sa vie, « jouer » sa vie (comme on fait un pari) sur une unique admiration ? Je connais quelques cas. J’ai failli moi-même le faire. Quelques observations m’en ont écarté.
L’homme d’une seule admiration est un homme enfermé. Enfermé et prisonnier de l’être ou de la chose à laquelle il se voue. Son horizon se rétrécit à la seule dimension de ce à quoi il dédie ses heures, sa passion, son énergie. Il ne s’appartient plus puisqu’il a décidé de voir le monde sous l’identité, selon les normes et formes de son admiration. L’admirateur a été phagocyté par l’admiré. L’admiré est un succube. Il s’ensuit quelques inconvénients d’ordre relationnel. Et peut-être d’abord intellectuel – et même cognitif. Ce que Clément Rosset* a bien décrit comme « cette aptitude particulière à l’homme, de résister à toute information extérieure dès lors que celle-ci ne s’accorde pas avec l’ordre de l’attente et du souhait ; quitte à y opposer si la réalité s’entête et devient franchement ‘désenchantante’, désillusionnante, un refus de perception qui interrompt toute controverse et clôt le débat, aux dépens naturellement du réel qui n’en peut mais… » Autrement dit l’homme mono-admiratif est un être protégé, il ferme les clapets, coupe les vannes s’il rencontre d’autres admirations. Tel le bernard-l’ermite, il se rencogne dans sa coquille dès qu’il subodore une admiration contraire ou incompatible avec la sienne. C’est donc un être de solitude – mais d’une solitude contrainte, défensive et même malheureuse. Son existence l’exige s’il veut survivre. Il faudrait être Jean de La Bruyère pour décrire cette vie héroïque, aller au fond de ce caractère et des mœurs étonnantes qu’il induit. Être un Jean de la Fontaine pour extraire une morale légère et gaie des tribulations de l’homme caché sous les jupes d’une grande, d’une trop grande admiration.

« L’admiration est la fille de l’ignorance » aurait déclaré Antoine Gombaud, dit le « chevalier de Méré », théoricien de salon contemporain et adversaire de Pascal. On peut acquiescer à ce propos car il est vrai qu’admiration et connaissance s’excluent mutuellement. Descartes l’a montré : l’explication physique des phénomènes a bien pour ultime horizon de supprimer les « sujets » d’admiration (d’« étonnement » dans l’acception cartésienne) grâce à la connaissance des causes. Si l’on m’explique méthodiquement la beauté d’une page de Chateaubriand, continuerai-je à l’admirer ? Barthes avait bien compris le dilemme et plaida en faveur du retour au seul plaisir du texte dans l’ignorance de sa déconstruction sans reste. Le principe de « raison suffisante » n’épuisera jamais ce qui, dans mon admiration, relève de l’in-ouï.

Le cynique (« l’esprit fort ») n’admire rien, puisqu’il est revenu de tout. Son leitmotiv est : « À moi, on ne la fait pas ! ». Le nihilisme n’est pas loin, autre désert de l’ignorance.

Entre le ravi de la crèche (admiration butée) et le blasé (admiration usée) : un vaste terrain accidenté et pittoresque voué à l’échappée belle, riche d’émerveillements et de périls.

L’idéal de l’admiration : l’oiseau des Upanishad qui regarde le fruit mais ne le mange pas.

Le contraire de l’admiration est le jugement. Pour admirer, il faut quitter le jugement.
Quitter le jugement : une vie n’y suffit pas.
On ne quitte pas l’admiration : on quitte la vie avec elle.

* Dans La Force majeure, Paris, Éditions de Minuit, 1983.

Illustration : « Admiration » (1899) de Frantisek Kupka (1871-1957).

Prochain billet selon l’humeur 😉 avant la rentrée de septembre

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Patrick Corneau