Patrick Corneau

C’est un livre qui fera date. Il nous dit sur notre époque des choses que nous ne pouvons pas entendre. Il y a pléthore d’auteurs décidés à nous dire sur celle-ci des choses que nous ne voulons pas entendre, le marché est même saturé et forcément l’indifférence gagne en proportion. Le propos de Roberto Calasso avec L’innommable actuel est tout autre. Et la méthode tout à fait inédite, pour ne pas dire véritablement géniale. Calasso a compris que la voix vociférante, dénonciatrice, accusatrice de l’imprécateur ne porte plus. Alors, il ruse et prend des voies de traverse. Il trace de grandes spirales qui embrassent toutes sortes de sujets, de faits, d’événements qui semblent disparates, et prudemment, insidieusement, pernicieusement, il resserre la spirale à chaque révolution. Les thèmes se mettent progressivement en consonance, les planètes du sens s’alignent subrepticement. Alors, le spectre d’une preuve, d’une vérité inouïe – et peut-être innommable – se dessine, sort de l’angle mort de notre bienheureuse sidération et vient s’achever dans un étranglement final qui réveille les consciences pieusement enfermées dans l’attente de… rien. Cerise sur cette démonstration impeccablement conduite : un texte de Baudelaire totalement hallucinant par sa teneur messianique et apocalyptique.

Ceci dit pour la forme surprenante et subversive en elle-même. Avant d’en venir au contenu de l’ouvrage, un mot à propos de l’auteur. Toujours traduit avec une grande subtilité par Jean-Paul Manganaro, Roberto Calasso, – éditeur et écrivain opérant à la frontière de la littérature et de l’anthropologie – nous livre ici le neuvième opus d’une œuvre en cours d’élaboration, étroitement relié à sa première partie, La ruine de Kasch (coll. « Du monde entier », Gallimard, 1987), où l’on rencontre déjà l’expression « l’innommable actuel ». Je me contenterai de citer les titres que je garde le mieux en mémoire, tous parus chez Gallimard : La littérature et les dieux (2002), K. (sur Kafka, 2005), Le rose Tiepolo (2009) et La Folie Baudelaire (2011). Constamment, ce qui frappe, qui sollicite notre attention, pour la décontenancer puis la mobiliser derechef est la totale singularité de la méthode. Procédant par montage de citations qu’il met en écho, Calasso laisse notre intelligence reconnaître et exhumer le sens que sa réflexion obstinée, appuyée sur une science irréprochable, déploie en sa lente progression dans le sujet choisi. Comme je le disais plus haut, on ne se trouve pas devant une autorité au savoir assertif et pontifiant mais devant une pensée en mouvement, respectueuse des faits, qui nous invite sans brusquerie à la suivre dans l’exploration d’un territoire complexe fait d’ombre et de lumière.

Le livre est divisé en deux parties d’inégales longueurs, plus une troisième très brève d’à peine une page (le rêve de Baudelaire).
Il importe de citer la thèse ou plutôt l’observation de départ : « La sensation la plus précise et la plus aiguë, pour qui vit en ce moment, est de ne pas savoir, chaque jour, où il est en train de mettre les pieds. Le terrain est friable, les lignes se dédoublent, les tissus s’effilochent, les perspectives vacillent. C’est alors que l’on perçoit avec une plus grande évidence que l’on se trouve dans l’innommable actuel ».
L’impossibilité de se situer, de percevoir des points de repère ou des directions tangibles pour la gouvernance de soi ou collectivement celle du monde est un des effets de la terreur qu’exerce la société séculière — « On peut se demander, écrit Calasso, si la société séculière est une société qui arrive à croire à autre chose qu’à elle-même. Ce qu’Homo saecularis n’arrive pas à saisir, c’est le divin. Il ne sait pas le situer. Il ne rentre pas dans l’ordre des choses. De ses choses. […] Le divin est ce qu’Homo saecularis a effacé avec soin et insistance. Il l’a même supprimé du lexique de ce qui est.« . Il s’agit de discerner ce qui dans notre actualité, notre vie présente, individuelle et (surtout) collective, relève, en elle, de l’ »innommable ». Sont convoqués selon une logique scrupuleusement digressante pour ne pas dire divaguante, appuyée sur l’analogie et l’association d’idées, des pistes de réflexion sur le terrorisme, la religion, les processus de sécularisation, la conscience, l’intelligence artificielle, les avancées incontrôlées d’internet et de la funeste loi des algorithmes, la démocratie directe ou indirecte, la submersion par l’information et le tourisme, le transhumanisme, etc.
Pour cette exploration, c’est le cas de dire pleinement sérendipienne, de très nombreux auteurs sont convoqués : des scientifiques, des philosophes, des écrivains. Cela va de Jeremy Bentham à Simone Weil, de Stuart Mill à Robert Walser, de Durkheim à Malebranche, de Leibniz à René Daumal. Roberto Calasso ne s’interdit pas l’humour, ni l’ironie lorsque, par exemple, il établit un parallèle entre dadaïstes et dataïstes, adeptes de l’information en flux continu. Avec les transhumanistes, il est plus que mordant : ces « humanistes séculiers », adeptes du Big Data professent que « la conscience est la barrière invisible contre laquelle bute l’information. (…) Plus que de penser, il s’agit pour eux de réaliser. Tel est le mirage vers lequel ils tendent, impatients, lugubres et joyeux. »

La figure centrale de cette réflexion est l’Homo saecularis, fruit d’un « processus progressif d’évidement, à l’œuvre depuis plusieurs millénaires » dont Calasso retrace la généalogie et les métamorphoses tout au long de l’histoire. Lame de fond transhistorique, transculturelle qui aboutit à un « sécularisme humaniste (autrement appelé, en France, laïcité) [lequel] implique toutes les nuances possibles, de la tiédeur à la bigoterie agressive, que l’on rencontre dans les religions antérieures« . A la fin du chapitre, Calasso cite Walter Benjamin qui, à propos de Kafka, évoquait cette « faculté d’attention » de l’homme, tellement malmenée aujourd’hui par la culture numérique. Elle constitue, pour reprendre une expression de Malebranche, « la prière naturelle de l’âme« . Ainsi, même sécularisées, les « catégories théologiques sont toujours vivantes et à l’œuvre« . Si elles sont frappées d’une « oblitération irréversible » comme le sacrifice, la grâce, le libre arbitre, etc. « elles ponctuent comme autant de dolmens un vaste paysage sauvage et silencieux« .
Calasso ne joue pas les Cassandre, ne pose jamais à l’oiseau de mauvaise augure. Et même, il ne nous donne pas le fin mot de sa pensée, ne la totalise pas en une idée générale ou une thèse forte. Toute sa stratégie est de démontrer que l’approche plurielle, selon des angles inédits, sous des éclairages inattendus, est plus féconde, plus efficace pour la prise de conscience de ce que l’air du temps, la doxa ambiante nous cache.

La deuxième partie est annoncée dès les premières lignes de l’ouvrage : « Durant les années 1933 à 1945, le monde s’est livré à une tentative d’autoanéantissement, en partie réussie. Celui qui vint ensuite était informe, brut, hyperpuissant. Dans le nouveau millénaire, il est sans forme, brut et toujours plus puissant. Aucune de ses composantes n’offrant de prise, il est l’opposé du monde que Hegel entendait étreindre dans l’étau du concept. C’est un monde broyé, y compris pour les hommes de science. Sans style propre, il les utilise tous. » Le titre « La société viennoise du gaz » est emprunté à Walter Benjamin. Dans le post-scriptum d’une lettre à Margarete Steffin datée du 7 juin 1939, il écrit : « Karl Kraus est mort trop tôt. Ecoutez-moi bien : la Société viennoise du gaz a cessé toute livraison de gaz aux Juifs. L’utilisation du gaz par la population juive entraînait des pertes pour la Société, parce que les plus forts consommateurs, justement, ne réglaient pas leurs factures. Les Juifs recouraient de préférence au gaz pour se suicider. » Les mots manquent devant le vertige qui nous prend à la lecture de ce qui a l’apparence d’une anecdote donnée « en passant ». La réalité qu’elle dénonce n’est pas seulement celle d’une histoire passée, révolue. Il faut laisser résonner en chacun de nous la puissance térébrante de sa terrible exemplarité.
A son habitude, Roberto Calasso procède par un montage de citations chronologiques (de 1939 à 1945) venues de tous les horizons, tirées pour la plupart de récits, de mémoires ou de journaux intimes, sans commentaire de sa part autre que descriptif. Céline ou Jünger, Klaus Mann, Elie Halévy ou Arthur Koestler donnent leurs impressions sur l’actualité et ce qui sourd est une sombre intuition du malheur qui vient, s’installe irrévocablement. Ce qu’en mai 1933, Céline, résume dans une lettre à Eugène Dabit : « Il y a je ne sais quoi dans l’air d’hystérique et d’urgent […] Il y a une mue – C’est un bateau qui s’éloigne […] Nous allons vers la violence. Elle est tout près. » Ce qui est atterrant dans ces vignettes est le contraste saisissant entre les esprits clairvoyants (Céline, Jünger, Klaus Mann, Élie Halévy ou Arthur Koestler) et le calme aveuglement de ceux (Gide, Brasillach, Martin du Gard) qui accompagnent, adhèrent plus ou moins placidement au malstrom qui vient. Calasso en disposant ces fragments discordants induit une logique, un enchaînement de causes et d’effets par lesquels insensiblement est établie une continuité, est tracé le profil plus que plausible d’un « habituel d’époque » qui n’est autre que notre monde pris dans son histoire, sa modernité – sa fatalité.

Le fulgurant troisième chapitre (« Apparition des tours ») est comme un couperet qui tombe : un rêve* que Baudelaire avait inscrit sur un feuillet non daté et retrouvé dans le fonds de la Bibliothèque Doucet. C’est un de ces rêves « qui donnent envie de ne plus jamais dormir« . Une tour se fissure, « tout en haut, une colonne craque et ses deux extrémités se déplacent. Rien n’a encore croulé… » Le rêveur est là, il fait partie de la scène, évaluant autant qu’il le peut, ce qui menace… Calasso ajoute ce bref commentaire : « Quand la “nouvelle” de ce rêve parvint aux “nations”, tout correspondait, à l’exception d’un ajout : les tours étaient deux – et jumelles. » La boucle est bouclée, nous voici soudain renvoyés à notre vivace et bel aujourd’hui, autrement dit notre innommable actuel.
Ce dernier livre de Roberto Calasso est peut-être le plus profondément touchant de tous parce qu’on y sent la note humaine d’une tristesse (sans aigreur ni amertume) à la mesure d’une lucidité terrifiante, à peine travestie pour honorer les règles de la bienséance intellectuelle.

* Voici le texte de Baudelaire : Symptômes de ruine. Bâtiments immenses. Plusieurs, l’un sur l’autre, des appartements, des chambres, des temples, des galeries, des escaliers, des coecums, des belvédères, des lanternes, des fontaines, des statues. — fissures, Lézardes. humidité promenant d’un réservoir situé près du ciel. — Comment avertir les gens, les nations — ? avertissons à l’oreille les plus intelligents.
Tout en haut, une colonne craque et ses deux extrémités se déplacent. Rien n’a encore croulé. Je ne peux plus retrouver l’issue. Je descends, puis je remonte. Une tour-labyrinthe. Je n’ai jamais pu sortir.
J’habite pour toujours un bâtiment qui va crouler, un bâtiment travaillé par une maladie secrète. — Je calcule, en moi-même, pour m’amuser, si une si prodigieuse masse de pierres, de marbres, de statues, de murs, qui vont se choquer réciproquement seront très souillés par cette multitude de cervelles, de chairs humaines et d’ossements concassés. —
Je vois de si terribles choses en rêve, que je voudrais quelquefois ne plus dormir, si j’étais sûr de n’avoir trop de fatigue.

L’innommable actuel de Roberto Calasso, traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro, collection « Du monde entier », Gallimard, 2019. LRSP (livres reçus en service de presse)

Illustrations : Photographie de Roberto Calasso (origine inconnue) / Éditions Gallimard.

Prochain billet le 5 juin.

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Patrick Corneau